
Les semaines passèrent. Puis les mois. Le papillon de papier avait disparu. Au début, le chat noir et blanc ne s’en inquiéta pas. Les papillons disparaissaient parfois. Mais celui-ci ne revint pas.
D’autres papillons traversaient encore les jardins. Un papillon bleu. Un papillon rayé. Un papillon doré. Le chat les regardait passer. Ils étaient magnifiques. Il le savait. Mais il n’éprouvait aucune envie de les suivre.
Un matin, il essaya malgré tout. Il suivit un papillon bleu jusqu’au bout du chemin, puis s’arrêta. Chaque pas lui demandait un effort étrange, comme s’il essayait de courir dans un rêve. Alors il fit demi-tour.
Peu à peu, il recommença à passer du temps dans son panier.
Les bords d’osier lui semblaient plus proches qu’autrefois. Il ne s’y sentait plus vraiment à sa place. De là, il apercevait encore ses cartes sur le mur de sa chambre. Il détournait les yeux.
Ses parents s’inquiétèrent à nouveau. Ils lui montraient des papillons, l’encourageaient à sortir dans les jardins. Le chat hochait la tête, mais il n’y allait pas.
Un soir, alors que sa mère lui montrait encore un papillon particulièrement rare, ses oreilles se rabattirent et sa queue se mit à battre contre le sol. Pourquoi tout le monde parlait-il toujours des papillons ? Pourquoi ne pouvait-on pas simplement le laisser tranquille ?
Le chat s’éloigna sans un mot. Il marcha au hasard et se retrouva devant le vieux mur.
Le soleil se couchait. Le vent remuait doucement les herbes.
Le chat grimpa au sommet et s’assit.
Là-haut, personne ne lui demandait de poursuivre les papillons, de terminer ses cartes ou d’expliquer ce qui n’allait pas. Alors il resta là jusqu’à la nuit.
Le lendemain, il revint. Il retrouva la fissure où ses griffes s’étaient accrochées. Il posa une patte dessus et resta un moment sans bouger.
Peu à peu, le mur devint son refuge.
Certaines nuits, de petits papillons sombres apparaissaient autour du mur. Ils volaient bas, entre les pierres et les herbes. Le chat les observait longtemps.
Un soir, le vieux chat était là. Une soucoupe de lait reposait entre ses pattes.
Le chat noir et blanc hésita. Le vieux chat se décala de quelques pierres. Alors il vint s’asseoir près de lui.
Par la suite, ils se retrouvèrent parfois là-haut. Ils parlaient peu, parfois pas du tout. Il leur arrivait de partager un peu de lait, puis ils regardaient simplement le ciel ou le vide sous leurs pattes.
Une nuit, alors que les nuages recouvraient le ciel, le chat sentit des larmes glisser le long de son museau. Il ne savait pas exactement pourquoi. Ses cartes étaient toujours là. Ses parents l’aimaient toujours. Et pourtant, les larmes continuaient de couler.
Il les essuya d’un coup de patte et regarda de nouveau le vide.
En contrebas, quelques papillons sombres volaient entre les pierres. L’un d’eux descendit lentement vers le pied du mur. Le chat le suivit des yeux. Pendant un instant, il se demanda ce qui arriverait s’il le suivait.
Puis il recula d’une pierre.
Un matin, après une averse, il aperçut son reflet dans une flaque. Ses taches noires lui semblèrent plus grandes qu’autrefois. Ses taches blanches paraissaient s’être rétrécies. Comme si l’encre avait lentement gagné du terrain.
Le chat détourna les yeux.
Les jours suivants, il ne chercha plus les papillons.
Un jour, alors qu’il longeait machinalement une haie, un papillon qu’il n’avait encore jamais vu passa devant lui. De petits signes inconnus couvraient ses ailes.
Le chat s’arrêta. Le papillon tourna autour de lui, puis s’envola.
Une chaleur familière lui monta dans la poitrine.
Le lendemain, il ressortit ses cartes. Le surlendemain, il suivit le papillon. La semaine suivante, il dessinait déjà de nouvelles routes invisibles.
Le vieux chat le regarda s’éloigner derrière le papillon. Puis il baissa les yeux vers sa soucoupe. Le chat noir et blanc, lui, ne se retourna pas.