Chapitre 8 – L’oreille du Soi

1 – L’étincelle oubliée

La matinée avait filé, pesante, sans que je parvienne à me concentrer. Constance et Anouk étaient parties tôt pour le club de sport ; après, Constance devait poursuivre seule vers un écovillage dans le Sud, « quelques jours pour souffler. » La maison, vide, semblait avoir changé de respiration.

Je mis la cafetière en marche. Une odeur de pain grillé me ramena dix ans en arrière, à nos brunchs du dimanche, quand elle riait fort et que je croyais ce rire inépuisable.

Je me servis un café et m’installai dans le fauteuil, tasse brûlante entre les mains. Une pensée traversa mon esprit : peut-être qu’il y avait un sens à toutes ces apparitions dans mes rêves, quelque chose que je ne comprenais pas encore. Occulta avait bien mentionné Jung à ce sujet… Je tapotai sur mon écran : Jung, interprétation des rêves. L’Homme et ses symboles revenait sans cesse dans les résultats. Je le téléchargeai d’un geste machinal.

Les premières pages parlaient de l’importance des symboles dans les rêves et les mythes. L’une affirmait que l’inconscient compense le conscient en projetant des images archétypales dans les rêves. Je surlignai machinalement. Compenser le conscient ? Je tentai de relier cette idée à mes propres rêves. Était-ce cela, l’apparition de mes figures intérieures ? Une façon pour l’inconscient de rétablir l’équilibre sans me consulter ?

Plus loin, je tombai sur une définition de l’Anima : l’image de la féminité dans l’homme, médiatrice avec l’inconscient. Je pensai à Lysséa. Est-ce elle, mon Anima ? L’idée me fit sourire et me mit mal à l’aise à la fois.

Oh, super… répliqua-t-elle aussitôt, faussement enjouée. Donc je serais ton Anima de service ? Elle croisa les bras, l’air mi-vexé, mi-amusé. Tu crois vraiment qu’on peut me résumer à une note de bas de page chez Jung ? Son ton avait la légèreté de la moquerie, mais une pointe de susceptibilité s’y glissait. Je détournai les yeux, incertain : avais-je touché juste, ou simplement froissé son orgueil espiègle ?

Je jetai un œil à ma montre : déjà 11 h 15. Il faudrait que je range un peu avant le retour de Constance. Ou pas… après tout, elle savait à quoi s’attendre.

Une page évoquait les gnostiques, ces chrétiens mystiques des premiers siècles qui disaient que l’homme ne doit pas oublier la flamme divine cachée au fond de lui. En marge, une phrase soulignait : l’homme se perd sans lien avec son centre intérieur. Le nom éveilla quelque chose de lointain. Puis une phrase me glaça : celui qui refuse d’intégrer son ombre sera tôt ou tard écrasé par elle. Écrasé. Le mot résonnait étrangement avec la voix de Tarsis dans mon rêve. Une part de moi craignait que ce ne soit déjà en train d’arriver.


Un bruit me fit lever la tête : Anouk s’était faufilée dans le salon sans que je l’entende. Elle était rentrée en avance avec Constance, occupée à préparer son sac à dos dans sa chambre.

— Tu lis quoi, papa ? demanda-t-elle en penchant la tête vers mon écran.

Je sursautai presque, refermai l’appareil trop vite.

— Un livre un peu compliqué, tu n’aimerais pas.

Elle haussa les épaules et s’éclipsa aussi vite qu’elle était venue. Je vérifiai l’heure sur ma montre : 11 h 30. Il fallait vraiment que je me bouge.

Mais l’image du miroir inachevé me revenait sans cesse. Et si des clés existaient quelque part ? Intrigué par cette mention des gnostiques, je cherchai à en apprendre plus. Je tombai sur ces manuscrits découverts à Nag Hammadi, en Égypte, dont Jung avait reçu une partie.

La page s’ouvrit sur le Livre des secrets de Jean. Les premières lignes me fascinèrent, même si ce langage symbolique glissait parfois vers le charabia. Puis un passage me saisit : l’homme porte en lui une étincelle venue du royaume de la Plénitude. Tant qu’il l’ignore, il erre dans l’oubli ; mais s’il la reconnaît, il est sauvé. Les mots semblèrent résonner dans ma poitrine comme un battement ancien. Étincelle, royaume, oubli… j’avais l’impression que le texte parlait de moi.

Je reposai le téléphone sur la table basse et me laissai aller contre le dossier du fauteuil. Tout cela me paraissait excessif, presque ridicule… et pourtant, ces lectures me tiraient vers quelque chose que je n’arrivais pas à nommer.

Je jetai un œil vers la cuisine : il y avait la vaisselle, les sacs de courses encore par terre. Je savais que mes oreilles siffleraient si je ne m’occupais pas vite de ce désordre. Mais je n’arrivais pas à décrocher de ces textes. Je regardai le carnet posé sur la table basse. Je le feuilletai un instant. Puis je le refermai doucement, comme on garde un secret.


Un bruit léger dans le couloir : Anouk revenait du jardin. Je surveillai la pendule : midi passé. Constance devait déjà être dans son train. Elle n’était pas montée me dire au revoir.

2 – Le goût du monde

Je m’étais finalement résolu à me lever et à ranger la cuisine. La table portait encore les miettes du petit-déjeuner, des sacs de courses ouverts dans un coin. Par la fenêtre, un rayon pâle traversait les nuages, éclairant les jeunes feuilles encore tendres du pommier. Le printemps avait pris son temps cette année. Je remplissais le lave-vaisselle quand j’entendis des pas légers dans le couloir.

— Tu fais quoi ? demanda Anouk en se glissant dans l’encadrement de la porte.

— Je range. Et je pensais à faire un gâteau pour le dessert, répondis-je en haussant les épaules. Ça te tente ?

— C’est avec maman que je fais des gâteaux, normalement.

— On pourrait le faire ensemble, pour changer, non ?

Ses yeux pétillaient :

— Oui ! On met quoi dedans ?

Je sortis le panier de fruits du placard. Quelques poires, de la rhubarbe, des figues séchées et un citron un peu fripé.

— Choisis.

Elle hésita, puis prit une figue qu’elle me tendit, un sourire aux lèvres :

— Celle-là.

Je la pris dans ma main et la gardai un instant, surpris par la chaleur qu’elle avait déjà emmagasinée. Sa peau fripée recouvrait une chair sombre et sucrée.

— On dirait que t’es encore dans tes rêves, papa, dit-elle en riant.

Je souris malgré moi.

— Peut-être bien… mais aujourd’hui, je t’y emmène avec moi.


Nous commençâmes par remplir un bol d’eau chaude parfumée d’un trait de jus d’orange. Anouk y plongea les figues, qui sombrèrent aussitôt au fond, leur peau libérant de minuscules bulles. Une fine vapeur montait du bol, mêlant les odeurs d’agrume et de sucre. Nous les laissâmes s’assouplir pendant que je préparais le plat.

— Tiens, goûte, dis-je au bout de vingt minutes en lui tendant une figue devenue dodue et souple.

Elle la coupa du bout de ses petits ciseaux de cuisine, puis mordit dedans. La pulpe sombre, moelleuse, lui colla un instant aux dents.

— C’est sucré ! s’exclama-t-elle, les yeux brillants.

Pendant qu’elle en coupait d’autres en quartiers, je mélangeais farine, beurre et un peu de sucre. Le beurre froid se brisait sous mes doigts avant de se fondre en une pâte granuleuse. Nous l’étalâmes directement sur une feuille de papier cuisson, puis disposâmes les quartiers de figues en rosace, leur chair luisante tournée vers le haut. Je versai un mince filet de miel sur l’ensemble.

— Ça va être bon ? demanda-t-elle, une cuillère de miel encore dégoulinante à la main.

— Ça dépend de ta technique, répondis-je pour la taquiner.

Elle éclata de rire et m’envoya un nuage de farine au visage ; je ripostai en lui chatouillant les côtes. La cuisine se transforma en champ de bataille : nos rires et nos éclats de voix résonnaient dans l’air, se mêlant à l’odeur chaude des figues.


Quand la tarte fut au four, le parfum devint irrésistible : miel chaud, pointe d’agrume, figue caramélisée. Nous nous assîmes côte à côte sur le plan de travail, les jambes dans le vide, à surveiller le four comme une cheminée. Anouk balançait les pieds et fredonnait un air que je ne reconnaissais pas.

— Tu sais, dit-elle en se penchant vers moi, je crois que tu devrais cuisiner plus souvent.

— Ah bon ? Pourquoi ?

— Parce que tu souris plus, quand tu fais ça.

Je ne trouvai rien à répondre. Je me contentai de lui caresser la joue du bout du doigt.


La tarte sortit du four, dorée, croustillante sur les bords. La vapeur s’en échappait encore lorsque je découpai la première part. Anouk insista pour être la première à goûter. Elle souffla sur un quartier brûlant et le croqua ; un peu de jus chaud lui éclata sur la langue et elle rit en soufflant plus fort.

— C’est la meilleure du monde, déclara-t-elle avec un sérieux désarmant.

Je pris un morceau à mon tour. La pâte friable fondait presque sur la langue, et la figue confite libérait un parfum dense, sucré, légèrement miellé. J’eus l’impression de redécouvrir un goût oublié, simple, réconfortant. Je la regardai savourer sa part, ses joues encore tachées de farine. Son sourire confiant, son regard clair… et cette légèreté qui flottait dans la cuisine.

Je gardai un instant la dernière figue dans ma main avant de la ranger dans le placard. Sa peau tiède me rappela une douceur ancienne, indéfinissable.

— Merci pour ton aide, dis-je.

— Tu me le demanderas encore ?

— Oui. Promis.

Elle me serra brièvement dans ses bras, puis fila dans le couloir, laissant derrière elle l’odeur sucrée de la tarte. Je restai seul dans la cuisine quelques instants, encore traversé par cette sensation de joie simple, presque oubliée.

3 – L’arbre et la maison

Une semaine s’était écoulée depuis le départ de Constance pour l’écovillage. La maison s’était posée comme un lac après l’orage, rythmée seulement par mes pas sur le parquet et le bruissement des feutres d’Anouk. C’était un silence apaisant, simple à vivre. Mais quand la clé tourna dans la serrure, le calme se brisa : un nœud se forma dans ma poitrine avant même que son visage apparaisse.

Constance entra et posa son sac à dos dans l’entrée avec un sourire léger :

— Bonjour ! Ça m’a fait un bien fou d’être seule une semaine.

Je souris poliment, mais cette impression tenace de n’être qu’un invité chez moi revint. Son bonheur n’avait rien d’agressif : c’était mon propre vide qui se réveillait face à sa légèreté. Constance se pencha vers Anouk, descendue en trombe de sa chambre où elle lisait, et elles s’embrassèrent longuement, visiblement heureuses de se retrouver. Dans la cave, quelques semaines plus tôt, j’avais déjà ressenti cette impression désagréable en les entendant rire ensemble.


Je m’étais installé dans le salon, un livre ouvert sur les genoux : L’Homme et ses symboles, que j’avais fini par commander au format papier, fasciné par ses illustrations. La double page devant moi représentait une femme, sous un grand arbre, les bras tendus vers le monde des esprits.

Aedàn était assis à côté de moi, invisible pour les autres. Sa petite main serrait la mienne, m’empêchant de tourner la page. Je m’apprêtais à protester, puis me tus. Il avait raison : je n’avais pas pris le temps de vraiment observer l’image. Les détails se révélaient peu à peu : le voile de la jeune femme, sa chevelure flamboyante, les créatures grimaçantes, la lumière déformée du feu. Dans la légende, sous l’image : l’Anima est souvent représentée comme une sorcière ou une prêtresse, liée aux forces des ténèbres et au monde des esprits, c’est-à-dire à l’inconscient.

Un frisson me parcourut : c’était l’écho parfait de ma forêt onirique, baignée de la même lumière étrange.


Constance entra dans le salon et je reposai alors rapidement le livre à côté de moi, presque honteux, comme un adolescent surpris à lire un grimoire. Ce n’était pas son jugement qui me gênait, mais ma façon de me refermer dès qu’elle me surprenait dans mes obsessions.

— Toujours perdu dans tes livres étranges… tu lis quoi ? demanda-t-elle en regardant l’image.

Je levai les yeux, un peu vexé. Elle avait le teint hâlé, les joues rosies par l’air de la campagne.

— Un bouquin sur les symboles, répondis-je vaguement.

Elle esquissa un sourire taquin.

— Les arbres, tant qu’ils sont sur un livre, ça te va.

Je n’avais pas de réplique. Elle savait que l’idée de vivre en communauté m’angoissait. Elle n’essayait plus de me traîner avec elle depuis longtemps.

— C’était comment ? demandai-je, un peu par devoir.

— Bien. On a parlé écologie, organisation collective… tu sais, tout ce qui te stresse, rien qu’à l’entendre, dit-elle en souriant. Et j’ai rencontré plein de gens sympas dans le train : c’était super.

Je hochai la tête. J’admirais ses convictions : je les partageais en théorie, mais la vie en communauté, les réunions sans fin, les compromis permanents… l’idée me paralysait.


Elle s’assit à côté de moi et soupira.

— Ça fait du bien de rentrer quand même.

Elle tourna la tête vers moi, son sourire s’adoucit.

— Je suis contente de te retrouver.

Je sentis ma gorge se serrer. Je reposai le livre et passai un bras autour de ses épaules. Elle se laissa aller contre moi, sa tête posée sur mon épaule. Aedàn se tenait toujours près de nous. Il me regardait, un léger sourire au coin des lèvres, comme s’il approuvait ce geste. Je resserrai mon étreinte un peu plus fort qu’à l’accoutumée, comme pour me rappeler que je pouvais encore être présent dans cette maison.

4 – Léna : Théories jungiennes

Je faisais les cents pas devant l’immeuble, le regard rivé sur mon téléphone. Dix minutes de retard, aucun SMS. Et si j’avais mal noté l’horaire ? Je vérifiai mon calendrier une troisième fois : « 12h15 – Léna (psy). » C’était bien aujourd’hui. Je levai les yeux vers les étages. Le porche de l’immeuble semblait me narguer. J’enfonçai mes mains dans mes poches, puis les ressortis aussitôt pour vérifier mon téléphone : aucun message. Mon cœur battait trop vite.

Enfin, le portable vibra. « Sonnez. »

Je soufflai, un peu agacé mais surtout soulagé, et pris l’escalier. Sur le palier, je croisai une adolescente qui descendait en trombe, le visage inondé de larmes. Je m’écartai pour la laisser passer ; elle ne me vit même pas.

Léna m’attendait devant la porte, l’air contrit.

— Excusez-moi… une patiente était en crise, dit-elle en s’effaçant pour me laisser entrer.

Je hochai la tête, incapable de lui en vouloir, et me dirigeai vers le canapé.


Je m’assis, le carnet ouvert sur mes genoux. La lumière douce du cabinet me réchauffa après le froid de dehors. Léna s’installa en face de moi.

— Alors ? commença-t-elle doucement.

Je pris une inspiration.

— Constance est revenue de ses vacances… Elle m’a raconté ses balades, ses lectures… J’avais l’impression d’être le spectateur de sa vie.

Léna hocha la tête, attentive.

— Et qu’avez-vous ressenti ?

— Un mélange… d’inutilité. Comme si elle rayonnait ailleurs tandis que je restais à quai.

Je me tus un instant, puis changeai de sujet :

— Je me suis intéressé à Jung cette semaine. J’ai commencé L’Homme et ses symboles. Ses idées sur l’inconscient, les archétypes, l’Anima, le Soi… C’est fascinant.

Léna releva les yeux de ses notes.

— Ah, Jung… je connais bien, mais disons que ce n’est plus trop au programme officiel. C’est un peu comme une vieille rockstar : officiellement rangé, mais on cite encore ses riffs dès qu’on veut frimer en soirée.

Aedàn, qui se tenait un peu plus loin, s’approcha à ce moment-là et se mit à jouer avec le pied de chaise de Léna. Elle ne le voyait pas, mais lui, tout sourire, semblait convaincu d’avoir retrouvé Lysséa : son rire enfantin vibrait dans l’air comme un écho discret.

— Je me demandais… mon Anima, est-ce que ce serait Lysséa ?

Léna eut un léger sourire.

— Vous me semblez quelqu’un de très introspectif.

Oh, quelle découverte renversante, minauda Lysséa en ajustant son bonnet de travers, comme pour me faire sourire. Léna enchaîna :

— Quelqu’un qui sent avant de juger, et qui relie les fils invisibles avant de voir l’évidence, deux manières d’être qui passent inaperçues mais qui vous ont toujours guidé.

La description, évoquant une sorte de sixième sens, me convenait bien. J’approuvai en hochant la tête.

— Et je pense que votre Anima serait plus dans ce registre : une sagesse calme, discrète, reliée à l’écoute. Lysséa, elle, est vive, extravertie.

Ma gorge se serra. Une sagesse calme. Un nom émergea enfin de ma mémoire :

Sophia.

La prêtresse de mes anciens jeux de rôle.

Sophia, la prêtresse, rien que ça… souffla Lysséa avec une révérence exagérée. Je peux redevenir le pitre, alors ?

J’ignorai Lysséa et reportai mon attention sur Léna :

— Et comment je la rencontre ?

— Commencez par écouter vos rêves, répondit Léna. Vous m’avez dit qu’ils étaient très riches. Laissez-la venir à vous. Elle se manifestera par des images, des symboles… Jung disait que les rêves parlent ainsi.

Je hochai lentement la tête et soufflai :

— D’accord. Je vais essayer.

Je cherchai une page griffonnée de rêves dans mon carnet, puis y notai ces mots : « chercher des symboles, » que je soulignai d’un trait vif.

Léna referma son carnet. Puis elle ajouta, plus doucement :

— On dirait qu’il y a une part belle de vous que… que vous avez appris à oublier.

Ses mots frappèrent en plein centre, comme l’écho d’un lieu interdit où je n’osais plus m’aventurer.

Aedàn releva la tête à ce moment-là ; il gloussa, comme pour alléger l’atmosphère. A sa façon de se tenir, je devinais qu’il repensait à l’image des poules. Dans son sourire, je retrouvai quelque chose de mon petit poussin intérieur. Je baissai les yeux, étouffant un sourire, puis refermai à mon tour mon carnet.

En ressortant, la phrase tournait en boucle dans ma tête. Une part belle que j’ignore. Et si je passais vraiment à côté de l’essentiel ?

5 – L’atelier dessin libre

Les jours glissèrent, jusqu’à ce qu’un dimanche matin je prenne la voiture et m’engage sur un chemin vallonné. Je coupai le moteur au cœur du bocage, qui se déployait en pentes douces, mosaïque de pâturages irréguliers ourlés de talus boisés. Le vent frais roulait sur les collines, froissait l’herbe, faisait craquer les branches. Je pris mon sac et marchai un moment jusqu’à trouver un arbre isolé, un vieux chêne aux branches épaisses, qui projetait une ombre généreuse sur l’herbe verte.

Je m’assis au pied de l’arbre, le dos contre l’écorce rugueuse. L’endroit me rappelait mes échappées d’adolescent. Fuyant à la fois ma maison et celle d’Adrien, je partais à travers champs avec ma chienne, et me posais sous un arbre similaire pour dessiner. Je me surpris à sourire : j’avais envie de retrouver cette sensation.

Je sortis L’Homme et ses symboles de mon sac. J’ouvris le livre au hasard et tombai de nouveau sur l’illustration de l’Anima sous un arbre : celle qui avait attiré Aedàn. Les pages suivantes montraient d’autres dessins intrigants : des mandalas. Des dessins circulaires venus d’époques et de cultures diverses : symboles solaires, rosaces médiévales, labyrinthes… Plusieurs d’entre eux m’évoquaient mes rêves : la forêt, la salle du trône, le miroir.

Je posai le livre à côté de moi et pris un vieux carnet de dessin, resté au fond d’une boîte depuis des années. Ses pages cornées avaient jauni avec le temps. Les premiers traits furent maladroits, hésitants : je tentai de reproduire l’un des mandalas vus dans le livre, mais ma main tremblait légèrement.

Allez, ça ressemble à une crêpe froissée… et alors ? Continue, ça prendra forme, souffla une voix légère à ma gauche.

Peu à peu, mon mandala devint un arbre stylisé : des branches s’élancèrent, des racines apparurent, animées d’une volonté qui n’était pas la mienne. Les lignes, tantôt trop appuyées, tantôt trop fines, finirent pourtant par prendre forme. Je remplis les espaces vides de détails : un oiseau posé sur une branche, un cercle au centre du tronc.

Je m’arrêtai un instant pour observer. C’était loin d’être parfait, mais je sentis un plaisir discret se loger dans ma poitrine. Le plaisir de créer sans but, sans attente.

Le vent faisait bruisser les feuilles au-dessus de moi. Je relevai les yeux : le feuillage découpait des fragments de lumière sur mes mains. Une bouffée d’apaisement m’envahit. Je rangeai doucement le carnet, comme on garde un trésor fragile.

Avant de repartir, je posai ma main sur le tronc du chêne, sentant sa rugosité sous mes doigts. Une part de moi avait envie de rester là plus longtemps. Je me dis que j’essaierais de revenir, peut-être même de dessiner un peu chaque jour.

Sur le chemin du retour, le carnet dans mon sac semblait peser un peu plus lourd qu’à l’aller, mais d’un poids rassurant.

6 – Imagination active : Lever le voile

Quelques jours plus tard, après le dîner, je m’installai sur le lit, le carnet posé sur mes genoux. La lampe de chevet projetait une clarté vacillante, et les ombres dansaient sur le mur. Je laissai mes doigts parcourir les pages jusqu’à retrouver le dessin tracé sous l’arbre.

Les traits étaient hésitants, le tronc un peu bancal. Pourtant, à force de le regarder, je vis autre chose. Les branches semblaient s’étirer comme pour envelopper le ciel, et les racines plongeaient profondément dans la terre. Racines et branches dessinaient une fissure dans le voile du visible. Je repensai à ce que Léna m’avait dit : qu’une part de moi reliait les fils invisibles avant de voir l’évidence. Depuis notre séance, cette phrase n’avait cessé de résonner.

Il me revint aussi un passage entrevu dans l’Évangile de Vérité, un texte ancien retrouvé à Nag Hammadi : l’ignorance est comme une brume qui voile les yeux, mais quand elle se dissipe, la vue s’ouvre et l’on reconnaît ce qui était là depuis toujours. Peut-être est-ce cela que j’attends sans le savoir : que mes sens s’ouvrent enfin. Je pris mon stylo et, en haut de la page, j’écrivis :

« Je veux rencontrer cette part de moi qui sait percevoir ce que les yeux ne voient pas et que l’oreille n’entend pas. »

Je restai un instant à fixer la phrase, sentant une légère résistance : je n’étais pas sûr de savoir à quoi je faisais allusion.

En déposant mon carnet, je remarquai une figue séchée laissée par Anouk sur mon bureau, souvenir de notre gâteau. Pas de nourriture à l’étage !

Severus.

Mais une chaleur douce monta en moi : un souvenir d’Anouk riant, le visage taché de farine. Je pris la figue : sa peau fripée me rappela ce moment de complicité. Je songeai à ce fruit clos qui garde au cœur une multitude de graines, comme un secret de vie. Mais un secret ne s’ouvre qu’à qui sait le percevoir.

Je m’allongeai sur le lit, le fruit d’Anouk toujours contre ma paume. Je fermai les yeux, respirant lentement.

Je n’avais pas la force de « préparer » mon rêve comme d’habitude. Cette nuit, il suffisait peut-être de rester ouvert. Ma respiration se fit plus lente. La lampe diffusait toujours sa lumière chaude, mais mes paupières étaient lourdes. Je sombrai dans un calme joyeux, une porte secrète s’entrouvrant dans l’ombre.

Puis le sommeil m’emporta.

7 – Rêve : Le fruit et la Voilée

Je me retrouvai dans une forêt dense, crépusculaire. L’air humide portait l’odeur de terre et de mousse. Les troncs massifs s’élançaient si haut qu’ils formaient une voûte sombre. Un calme épais régnait, troublé seulement par le craquement feutré de mes pas sur les feuilles mortes.

Un éclat de lumière dans mon champ de vision me fit sursauter. Puis un autre, un peu plus loin, comme des lucioles. Je plissai les yeux : ce n’étaient pas des insectes, mais de minuscules fragments d’énergie, suspendus dans l’air, qui m’indiquaient une direction.

— Hé, explorateur, c’est par là ! fit Lysséa en agitant les bras, avant de filer entre les troncs comme si elle jouait à cache-cache.

Elle me fit signe de la suivre, un sourire mystérieux aux lèvres. Je m’élançai derrière elle. Les éclats lumineux ouvraient un sentier fragile. Je repoussais les branches, tandis que les ronces s’accrochaient à mes chevilles, déchirant mon pantalon.

À mesure que nous progressions, la lumière semblait s’éloigner, m’obligeant à marcher plus vite. Lysséa, elle, avançait avec une aisance presque irréelle : elle bondissait par-dessus les racines, se faufilait entre les troncs, disparaissait parfois quelques secondes avant de réapparaître plus loin.

— Allez, avance… et tiens ton pantalon : je n’aimerais pas t’entendre chouiner encore, taquina-t-elle d’un clin d’œil.

Je voulus lui répondre, mais un bruit derrière moi me coupa le souffle : le craquement sec d’une branche. Je me retournai brusquement. Une silhouette haute et sombre avançait lentement entre les troncs : Severus. Sa présence emplissait l’espace, mais sans menace. Son regard grave semblait dire : je veille. Puis il s’effaça dans l’ombre.

Je repris ma marche, le souffle court. La forêt semblait s’épaissir à mesure que j’avançais : les troncs étaient plus serrés, les fougères plus hautes, resserrant leur étreinte pour barrer la route. La brume montait par endroits, m’obligeant à tendre la main devant moi pour ne pas trébucher.

— Ne ralentis pas… tu ne vas pas jouer au piquet maintenant, hein ? lança Lysséa en riant.

Je sursautai : la voix s’était effacée comme une pirouette trop vite jouée. J’appelai Lysséa, mais seule la brume me répondit. Alors, la clairière s’ouvrit.


Une lueur effleura ma joue, grave, comme un rappel muet. Je la suivis, franchissant un ruisseau étroit. Les pierres glissantes menaçaient de me faire tomber, mais une force invisible — Severus, ou autre chose — me retint avant que je ne bascule.

Je me redressai, ralenti, plus attentif. Les éclats de lumière pulsaient devant moi, réguliers, comme une respiration. Le jasmin emplissait peu à peu l’air, voile invisible qui me guidait. Chaque pas me rapprochait d’un lieu que je ne connaissais pas mais que je devinais essentiel.

Enfin, les arbres s’écartèrent brusquement : une clairière s’ouvrit. L’air y était plus clair, presque irisé, comme si la lumière du crépuscule s’y concentrait. Au centre se tenait une femme immobile, un voile fin recouvrant ses longs cheveux bruns et lisses. Dans ses mains reposait un fruit lumineux, sculpté dans l’ambre.

Je fis un pas en avant.

— Qui êtes-vous ?

Elle ne répondit pas tout de suite. Je distinguai seulement ses yeux derrière le voile : un bleu profond, traversé d’un éclat paisible.

— Ce n’est pas en comprenant que tu goûteras, dit-elle d’une voix douce.

Je m’avançai encore.

— Attendez… je dois savoir…

Mais au moment où je tendis la main, elle disparut. Le fruit tomba dans l’herbe, à mes pieds, toujours lumineux.

Je le ramassai : il était tiède, presque palpitant, comme s’il contenait un cœur battant.

— C’est quoi ? demandai-je à Lysséa en me retournant.

Mais elle avait disparu elle aussi. La clairière s’était vidée : plus de lumière, plus de voix.


Un bruissement lourd derrière moi me fit sursauter. Entre deux troncs, j’aperçus un instant l’ombre massive d’Asmodée. Il hochait lentement la tête, silencieux, comme une approbation muette. Puis une silhouette plus petite apparut : Aedàn. Inquiet d’abord, il leva finalement la main vers le fruit, comme s’il y reconnaissait quelque chose de familier. Je voulus leur parler, mais mes lèvres restèrent closes.

La forêt s’assombrit soudain, le crépuscule s’abattant comme un rideau brutal. Le fruit vibra dans ma main, de plus en plus fort, comme s’il voulait s’échapper. Une certitude me traversa : si je le lâchais, il disparaîtrait à jamais. Je le plaquai contre ma poitrine, le cœur battant plus vite.

8 – Un goût de vérité

Je me réveillai en sursaut. Dans ma main, je croyais serrer encore le fruit lumineux de Sophia. La chaleur me traversait la paume ; je la posai contre ma poitrine pour qu’elle s’y répande. Mais quand j’ouvris les doigts, ce n’était plus qu’une figue : celle qu’Anouk m’avait laissée quelques jours plus tôt. Je la portai machinalement à mes lèvres et en croquai une bouchée. Sa chair douce et ses graines craquantes réveillaient un écho du rêve. Le fruit de Sophia me revint en mémoire : peau fine, promesse fragile, et pourtant chargé d’une vitalité palpable. Peut-être que c’était ça : faire confiance à l’élan du cœur, même minuscule, et sentir qu’il pulse encore longtemps après dans la paume.

Je reposai la figue entamée et pris mon carnet. Je relus la phrase notée la veille : je veux rencontrer cette part de moi qui sait percevoir. Puis, en dessous, je traçai un mot en lettres plus appuyées : « Sophia. » Je fixai ce nom un moment. Il sonnait familier, comme s’il avait toujours dormi au fond de ma mémoire. En l’écrivant, j’avais l’impression de lever le voile sur une présence qui ne demandait qu’à revenir. Je me rappelai soudain mes anciens jeux de rôle, où Sophia guidait déjà les personnages au milieu des ténèbres. Pourquoi l’avais-je oubliée ? J’entourai le nom d’un cercle. Puis, autour de ce cercle, je griffonnai de petits arbres, des branches, des racines. Le motif se déployait presque tout seul, comme si ma main savait déjà quoi faire.

Je fermai le carnet et le gardai un instant contre ma poitrine. Quelque chose avait bougé, imperceptiblement. Ce n’était pas la joie, ni un espoir clair : plutôt une douceur singulière, comme une source qui chuchote au détour d’un sentier.


Je descendis à la cuisine. Constance était en train de vider le lave-vaisselle, ses cheveux encore humides ramassés à la hâte en une queue de cheval, quelques boucles s’en échappant déjà. Elle se retourna et m’adressa un sourire fatigué.

— Je t’ai entendu bouger. Ça va ?

— Oui, répondis-je vaguement. Et toi ?

Elle haussa les épaules.

— La situation au travail est compliquée. J’ai l’impression de me battre contre des murs…

Je restai silencieux, mal à l’aise. Elle ajouta après un moment :

— Ça m’a fait beaucoup de bien de prendre une semaine pour moi. Tu sais, je ne suis pas partie pour te fuir… juste pour me ressourcer.

Je la regardai, surpris par la douceur de sa voix.

— Tu devrais vraiment faire comme moi. Ça fait du bien. Je garde volontiers Anouk si tu veux prendre un peu de temps pour toi.

Je baissai les yeux vers le reste de figue encore dans ma main. Sa chair sombre et parfumée fit remonter mes souvenirs de Rocamadour, ce souffle de liberté arraché au plus bas. Quand je relevai les yeux vers Constance, je hochai la tête.

— Oui… je crois que tu as raison.

Déjà, la décision germait : repartir marcher. Retrouver ce centre perdu.

9 – Rocamadour

Je garai la voiture au fond de la vallée, là où le bitume laisse place aux pierres moussues. En coupant le contact, l’idée me vint que Constance serait sans doute venue en train : elle n’aurait pas toléré de profaner ce pèlerinage par du carbone. Je n’avais pas eu son courage, ni son sens de l’organisation.

Le ciel de mai pesait, saturé d’humidité. Sur les talus, quelques violettes perçaient entre les pierres humides. Plus bas, les genêts commençaient à éclore, ponctuant les pentes de leurs taches jaune vif. Je restai un instant immobile sur mon siège, les mains crispées sur le volant. Je sortis de la voiture ; le silence me saisit. La vallée résonnait d’un murmure feutré : l’eau de la rivière glissait sur les rochers, invisible derrière les arbres. Je levai les yeux : au loin, Rocamadour s’accrochait à la falaise comme un nid d’hirondelles. Je commençai à marcher.

Après avoir traversé la cité et grimpé le grand escalier, le chemin de la croix s’élevait devant moi. Des senteurs de chèvrefeuille et de serpolet montaient par bouffées, portées par l’humidité de l’air. Les pavés irréguliers et glissants rendaient la montée malaisée ; mes cuisses brûlaient vite, mais je refusai de ralentir. Le souffle court, je fixais le sol pour éviter de trébucher. Laisse ton corps parler. Chaque pas est déjà une prière. Une voix douce, comme venue de l’intérieur.

Sophia.

Les premières stations apparurent. Des sculptures de pierre, usées par la pluie et les siècles, racontaient des scènes de souffrance et de résilience. J’effleurai du bout des doigts la main taillée d’un personnage à genoux ; la pierre était glacée. Je repris ma marche. La pluie se mit à tomber, fine, presque imperceptible, mais suffisante pour perler sur mes cheveux et ruisseler dans ma nuque. J’hésitai un instant à enfiler ma capuche, puis décidai de la laisser : rappel que j’étais vivant, que mon corps pouvait encore sentir. Plus je montais, plus je sentais quelque chose se délier en moi. La pente me forçait à respirer profondément, à vider mes pensées. Il n’y avait que mes pas, le souffle, le martèlement de la pluie sur la pierre.

J’arrivai à la dernière station, XIV. Je restai un moment sous l’arche de pierre, haletant. Devant moi s’ouvrait l’entrée d’une grotte. Une grande barrière métallique en fer forgé la fermait, imposante et austère. J’approchai, mes doigts glissant sur le métal humide.

Derrière la barrière, la pénombre était presque complète. Quelques cierges vacillants projetaient des ombres mouvantes sur les parois de la grotte ; je distinguai à peine une niche dans le fond, probablement un tombeau, peut-être rien. Le rien est parfois le vrai sanctuaire, poursuivit la voix tranquille.

Je posai les deux mains sur la barrière et fermai les yeux. Je me souvenais de la première fois : c’était des années plus tôt, juste après mon stage de fin d’études. Je sortais de plusieurs mois de survie intérieure, de noirceur sans nom, et ce tour de France improvisé pour obtenir mon diplôme m’avait offert une bouffée de liberté. Rocamadour en avait été le sommet : la montée, le face-à-face avec la barrière.

Je rouvris les yeux.

Aujourd’hui, je retrouvais la même sensation : être au bord d’un centre, d’une vérité qui ne se laissait pas atteindre. Les seuils ne ferment pas, ils veillent, souffla la voix apaisante. Je restai longtemps ainsi, les doigts agrippés au fer froid. Je me surpris à murmurer :

— Je suis là.

Je ne savais pas à qui je m’adressais.

Un souffle sembla parcourir la grotte, l’air se déplaçant imperceptiblement. Je crus percevoir une présence, paisible et lumineuse, derrière la barrière. Pas de mots, pas d’apparition : juste une flamme intérieure. Je pensai à Sophia, à la lumière qu’elle avait fait naître en moi. Ce que je sentais maintenant lui ressemblait, mais plus vaste encore.

Une goutte de pluie tomba de mes cheveux sur ma joue. Je fis un pas de côté, mes doigts glissant le long du métal. De la grotte émanait une énergie tellurique, une force plus ancienne que moi qui veillait derrière la barrière. Jung aurait parlé de puissance chtonienne. Je savais que je ne pourrais pas franchir cette barrière aujourd’hui, mais ce n’était pas grave. J’avais le sentiment d’avoir retrouvé un chemin qui m’avait échappé depuis longtemps.

Je reculais de quelques pas pour m’assoir sur un muret de pierre. La pluie avait cessé ; le silence s’était épaissi. Je contemplai la vallée en contrebas : les toits des maisons semblaient minuscules, perdus dans l’écrin de la falaise. Je sortis mon carnet de ma poche. Comme pour retenir une intuition qui risquait de s’effacer, j’écrivis une seule phrase :

« Il semble qu’il existe un centre. »

Tu viens de le toucher, dit Sophia, sa voix fine comme un fil de lumière. Je restai là longtemps, à écouter mon propre souffle.

En me relevant pour redescendre vers la vallée, un autre souvenir de cette première visite me revint. Avant de quitter la ville, j’étais entré dans une petite boutique au pied de la falaise. Une femme au regard bleu profond m’avait tendu une améthyste, devinant sans doute la nuit dont je sortais à peine. Elle apaise les cœurs troublés, avait-elle murmuré. Depuis, je ne l’avais jamais quittée. Ce jour-là, mes doigts la cherchèrent machinalement dans ma poche : la pierre était tiède.

En redescendant la falaise, je sentais que quelque chose avait bougé. Rien de spectaculaire : juste un espace plus vaste, plus paisible. Je jetai un dernier regard à la barrière métallique. Derrière elle, un souffle léger fit vaciller la lumière des cierges. Un instant, la pénombre prit une densité étrange, traversée par la vigilance d’un gardien invisible. Cette présence rendait la barrière moins hostile que lors de ma première visite.

Je me promis de revenir.

Chapitre 9 – La loi du silence

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