1 – La guerrière silencieuse
La cuisine était silencieuse, seulement rythmée par le bruit de la cafetière. Constance préparait les tartines d’Anouk ; je faisais semblant de lire les nouvelles sur mon téléphone, les yeux dans le vide. L’odeur du café emplissait la pièce, mais elle se mêlait à celle, âcre, du pain brûlé ; en moi pourtant, tout restait froid. Dans le radiateur, un grincement soudain évoqua un battement d’ailes : fugace, mais suffisant pour me ramener au rêve. Anouk mâchait sa tartine sans un mot, les pieds se balançant sous la table. Constance l’examinait du coin de l’œil.
— Elle te ressemble.
Je levai les yeux.
— Comment ça ?
— Elle garde tout à l’intérieur. Comme toi.
Sa voix n’avait rien d’accusateur, mais je la reçus comme une pique, une attaque indirecte. Mon dos se raidit. Je me réfugiai derrière ma tasse brûlante, la serrant comme un bouclier. Mes doigts tremblaient déjà.
— Elle est juste… réservée.
Constance haussa les épaules. Un léger sourire effleura ses lèvres, et elle souffla, à mi-voix :
— Incorrigible.
Anouk termina son petit-déjeuner et s’éclipsa dans sa chambre sans rien dire. J’entendis la porte se refermer doucement. Je ne pus m’empêcher d’y voir un écho : cette même façon de se couper du monde. Une image surgit : moi, adolescent, assis derrière une porte fermée à clé. Je baissai les yeux.
— Tu crois que je… ?
— Laisse-la. Elle a besoin de son espace.
Les croûtes noircies des tartines, posées sur une assiette à part, me piquaient les narines comme un reproche muet. Je me tus. Mais un souvenir me revint : la veille, Anouk était venue nous voir avec un petit cahier dans les mains.
— J’ai écrit un texte. Vous pouvez le lire. Mais… pas de commentaires, d’accord ?
Nous avions hoché la tête. Elle nous avait tendu les pages l’une après l’autre, comme un rituel. Son texte parlait d’une guerrière solitaire, puissante, qui préférait rester seule plutôt que partager la gloire. Quand j’avais fini de lire, Anouk avait repris son cahier d’un geste vif, craignant qu’on l’abîme. Elle nous avait fixé tour à tour :
— Pas de critiques, hein.
J’acquiesçai, Constance aussi. Anouk était repartie dans sa chambre, le cahier serré contre elle.
En débarrassant la table, mes mains faisaient le geste machinal, mais ma tête restait avec Anouk et son cahier : sa guerrière solitaire, son refus de critiques. C’était moi, autrefois. Alors j’osai dire à Constance, un peu honteux :
— À son âge, je rêvais de toute-puissance. Je passais mes journées à me voir… maître du monde.
Elle leva les yeux de son bol, tordant une boucle rousse entre ses doigts :
— Tu sais, je me plains souvent que nos conversations sont superficielles. Mais… parfois, tes confessions me font un peu peur. Et je me dis que c’est pas plus mal si on reste en surface.
Je sentis un pincement violent dans la poitrine. Je ne trouvais rien à répondre. Quatre choses que je vois… Trois choses que j’entends… Mon attention glissa jusqu’à la cuisine. Constance rangeait le pain dans le placard ; je la voyais de dos.
— Tu crois qu’elle se ferme ?
— Je pense qu’elle te ressemble, répéta-t-elle simplement. Et ça m’inquiète.
Je voulus protester : elle n’avait pas de raison d’avoir peur. Mais les mots restèrent coincés dans ma gorge. Au lieu de ça, je baissai la tête, comme toujours. En refermant le placard, Constance me lança :
— Ta mère a dit qu’ils ont encore ta boîte de dessins. Tu pourrais la récupérer. Ça plairait à Anouk. Vous pourrez comparer vos scénarios étranges.
J’eus un geste de recul. La boîte. Mes vieux dessins. Tous ces mondes que j’avais inventés en me claquemurant dans ma chambre.
— Je sais pas.
— Réfléchis-y, conclut-elle.
Je rangeai les tasses, laissant le bruit de la porcelaine couvrir mes pensées. J’avais l’impression qu’elle voyait tout à travers moi. Que ma rigidité, ma façon de tout contenir, me trahissait.
Tu gardes tout à l’intérieur… Elle avait raison. Mais comment faire autrement ?
J’ouvris la fenêtre pour aérer.
2 – Le poids de la mémoire
Le grenier de mes parents était saturé de chaleur et d’odeurs de poussière. Sous l’ampoule nue, les ombres des poutres s’étiraient comme des doigts. Une odeur de renfermé me piquait la gorge. Chaque inspiration ramenait un peu de poussière. Après quelques caisses déplacées, j’étais déjà en sueur, l’air me collant à la peau.
La sensation me ramena, malgré moi, dans une autre pièce : la salle de jeux de mon voisin Adrien, où je passais tant d’après-midis d’enfance. Ma sœur Morgane nous y rejoignait parfois. C’était un grenier bas de plafond, à l’air un peu confiné : un cocon plus qu’un étouffoir. On s’y sentait inexplicablement vivants. On y bâtissait des royaumes pour fuir le monde : bandes dessinées inspirées de nos séries préférées, jeux de société bricolés en mélangeant les pièces de plusieurs boîtes, premières esquisses de jeux de rôle. C’était notre refuge, un monde à part, à l’abri des adultes, qui n’y montaient jamais.
Mon regard glissa sur les étagères encombrées. Et je la vis : une vieille boîte en plastique transparent, mon prénom griffonné au marqueur noir, presque effacé. Elle semblait m’attendre. Un souffle d’air chaud, imaginaire, sans doute, me frôla la nuque. J’eus la sensation qu’elle m’observait, prête à s’ouvrir d’elle-même au moindre faux pas. Je me figeai, le souffle court : elle semblait peser plus lourd qu’une simple boîte. Le grenier, silencieux, paraissait retenir ma présence, comme s’il se souvenait encore du bruit léger de mes pas d’enfant.
Je tendis la main avec hésitation. La boîte était tiède, un peu moite. J’eus le réflexe étrange de la reposer aussitôt, sa tiédeur me mordant comme une poignée brûlante. Je restai accroupi devant elle, le souffle court, le cœur serré.
Je pris une grande inspiration et j’ôtai le couvercle.
Au-dessus, un carnet à spirale. Je le caressai du bout des doigts ; la couverture gondolée grinçait sous mes ongles. Je n’osais pas l’ouvrir. Mais mes mains finirent par céder. Sur une des premières pages, un dessin : une porte massive dans un couloir sombre. Les ombres s’y accrochaient, comme prêtes à bondir. Je restai figé. J’avais oublié ce croquis, mais il me transperça. C’était comme un miroir : mes peurs d’alors. Les colères maternelles derrière les portes closes.
Un murmure traversa ma mémoire. Un nom.
Asmodée.
L’image, griffonnée dès l’enfance, revenait sans cesse sous mon crayon. À l’adolescence, elle était devenue un personnage : Asmodée, le gardien du seuil. Protecteur, mais geôlier aussi.
Je tournai d’autres pages. Et peu à peu réapparurent les mondes que j’avais bâtis, enfermé dans ma chambre : cartes bricolées sur des feuilles de cahier, règles inventées au crayon, premiers scénarios de jeux de rôle. Mes royaumes de papier. Mes refuges. Et toujours, Asmodée au centre, dressé comme une énigme qu’on ne pouvait contourner.
Plus loin, une scène de cour de récréation, des silhouettes caricaturées en monstres grotesques : les bullies de l’époque. Leurs bouches immenses, leurs doigts griffus. Et au centre, un enfant minuscule, la tête basse. Même au crayon, leurs rires semblaient encore grincer dans mes oreilles. S’ils arrivaient à m’attraper, alors je disais et faisais tout ce qu’ils me demandaient, la tête ailleurs.
C’est là que j’appris à disparaître. La phrase me traversa comme un courant d’air glacé.
Je n’eus pas le courage d’aller plus loin. Je refermai le carnet et le reposai dans la boîte, en replaçant le couvercle comme on scelle un tombeau.
En redescendant du grenier, je jetai un œil machinal à la vieille porte de la cave, dont la serrure rouillée ne fonctionnait plus depuis longtemps. Enfant, elle me fascinait : j’imaginais qu’elle cachait un passage vers un autre monde. J’avais même fabriqué une fausse clé en carton, persuadé qu’il fallait vouloir que ça s’ouvre pour que ça marche. J’eus un petit sourire en y repensant, avec une pointe d’amertume : à quel moment avais-je renoncé à ouvrir les portes ?
En sortant de la maison, je passai par le jardin où mes parents s’affairaient. Mon père bricolait près du cabanon ; ma mère rinçait des tomates dans une bassine. Ils avaient préparé un carton de légumes et de confitures.
— Prends-les, me dit ma mère. Ça vous fera toujours ça de moins à acheter.
— Merci, mais non, répondis-je. On en a déjà plein.
Elle insista ; mon père aussi. Je gardai le sourire, mais je tenais déjà la boîte sous le bras. Ce jour-là, je ne voulais rien d’autre de leur part : ni légumes, ni douceur.
Je repartis.
Dans le coffre de la voiture, la boîte paraissait plus lourde que tout le reste. Arrivé chez moi, je la posai dans un coin de ma chambre-bureau, sans l’ouvrir à nouveau. J’avais refusé les légumes et les confitures comme je refusais d’ouvrir la boîte : ne rien recevoir, ne rien laisser entrer. Elle était là, comme une porte verrouillée, attendant que je me décide un jour à la franchir.
3 – Léna : Les parties exilées
J’étais de nouveau en avance. Devant l’immeuble, je me tenais appuyé contre le mur, les mains dans les poches. Les volets à moitié fermés donnaient à la façade un air impassible. Mon téléphone vibra : « Vous pouvez sonner. »
Une jeune fille sortit de la cour en même temps que je m’engageais dans le couloir : jean large, sweat à capuche, un gros piercing au nez qui luisait sous la lumière du jour. Elle garda les yeux baissés. Son sac était trop lourd pour elle ; elle s’éloigna d’un pas rapide. Comme la dernière fois, je me demandai quelle douleur elle avait laissé derrière elle.
Léna m’attendait sur le pas de la porte, souriante.
— Entrez. Vous connaissez le chemin.
Je m’assis raide sur le canapé beige. Le tapis semblait trop doux pour mes chaussures, mais Léna insista d’un clin d’œil :
— Allez, osez.
Je finis par céder. Mes semelles effleurèrent le tapis, comme si je franchissais une frontière défendue.
— Voilà, dit-elle en souriant. Promis, le tapis ne mord pas… sauf les jours de pleine lune.
Chez elle, même l’humour faisait partie de la thérapie : une façon d’ouvrir une fenêtre là où tout semblait clos.
— Un café ?
— Non merci, répondis-je, comme la fois précédente.
Elle prit place dans le fauteuil en face de moi. Derrière elle, mon regard fut happé par un tableau accroché au mur : un cercle lumineux, simple, presque hypnotique.
— Ça vous rappelle quelque chose ? demanda-t-elle.
Je secouai la tête, gêné.
Léna ouvrit son carnet.
— Vous vous sentez comment, aujourd’hui ?
— Un peu anxieux… ou angoissé, je ne sais pas trop quel est le bon mot. Constance insiste sur les ressemblances entre Anouk et moi. Je crois qu’elle a raison… depuis, je ne me sens pas très bien.
— Et ça se traduit comment ?
Je haussai les épaules, incapable de saisir le sens de sa question.
— C’est où, dans le corps ?
— L’anxiété… je la ressens dans la tête, pas dans le corps.
Elle désigna sa poitrine d’un geste doux. J’hésitai.
— Oui… peut-être, répondis-je après réflexion. Et les mâchoires aussi.
— Quand ça serre, vous pensez à quoi d’habitude ?
— À mon travail, aux relations tendues avec Constance, à mon enfance… Ça me traverse souvent, en fait.
Léna hocha lentement la tête.
— D’autres déclencheurs, ces jours-ci ?
— Oui… quand j’ai rouvert la boîte de mes dessins d’enfant, chez mes parents. Depuis, quelque chose est resté coincé, mais je n’arrive pas à mettre un mot dessus.
Elle referma son carnet quelques secondes et dit :
— Je vais vous parler d’un concept important : « les parties exilées. » Ce sont des fragments de vous-même qui ont été mis de côté parce qu’ils étaient trop douloureux à vivre. Mais ils ne disparaissent pas pour autant.
Je restai silencieux.
— L’enfant en vous… il a besoin que vous veniez le voir, continua-t-elle. Pas pour revivre ses blessures, mais pour qu’il sente qu’il n’est plus seul.
Elle posa la main sur le carnet posé sur mes genoux.
— Commencez par ça. Ce carnet, c’est comme une porte : chaque mot que vous y écrivez, c’est un pas vers lui.
Elle se leva et sortit un petit livre de l’étagère.
— Tenez. Voici le Petit Guide de la Thérapie IFS, de Richard Schwartz. Lisez-le. Et gardez encore Le corps n’oublie rien.
Je pris les deux livres machinalement.
— Attention, ajouta-t-elle. Si vous en commencez trois en même temps, je vous oblige à ouvrir un club de lecture.
J’acquiesçai du regard, un sourire aux lèvres.
— Vous avez noté des choses dans votre carnet ?
Je baissai les yeux.
— Non. Je ne sais pas quoi écrire.
Alors Severus se redressa dans mon dos comme une poutre, m’imposant de préciser :
— Mais… j’ai fait les autres exercices. Et j’ai feuilleté le premier livre.
Elle hocha la tête.
— C’est déjà bien. Mais j’aimerais que vous essayiez autre chose : chaque soir, trouvez un moment pour dialoguer avec votre monde intérieur. Comme un rituel. Écrivez vos pensées dans le carnet, même si ça vous paraît confus ou inutile.
Je soupirai.
— Je n’ai pas envie de me replonger dans tout ça.
Elle planta son regard dans le mien, sans dureté mais avec une détermination tranquille.
— Ce n’est pas revenir en arrière. C’est ouvrir.
Les mots me traversèrent. Ils avaient fait mouche.
— Vous voulez dire que je dois affronter mes blessures, murmurai-je.
— Oui. Et vous n’êtes pas obligé de le faire seul, ajouta-t-elle en souriant.
Je restai muet. J’observai les livres sur mes genoux, le carnet fermé. Derrière Léna, le cercle lumineux du tableau semblait m’attendre, patient. Peut-être me montrait-il le chemin dont elle parlait : aller voir l’enfant enfermé.
Quand la séance s’acheva, elle me raccompagna à la porte.
— On se revoit dans deux semaines pour discuter. Et pour le café ?
— On verra, répondis-je avec un sourire.
Je descendis l’escalier, les livres serrés contre moi. Restait à savoir quelle porte ils ouvriraient.
4 – Anima ?
Le soir même, après le travail, je marchais d’un pas rapide sur le trottoir, les épaules rentrées contre le vent, mes écouteurs vissés dans les oreilles. Le grondement des voitures se dissolvait, remplacé par la voix de mon podcast habituel.
Autrefois, j’écoutais des contenus sceptiques, des vulgarisateurs scientifiques qui démontaient pseudo-sciences et mysticismes. Ça me rassurait : je me croyais du bon côté, rationnel, lucide. Mais depuis quelque temps, ces certitudes me lassaient. Au fond, j’étais attiré par ce que je rejetais. Le paranormal me fascinait. Je voulais comprendre comment les autres y croyaient. Alors j’avais changé de stratégie. Plutôt que d’écouter des critiques, je préférais désormais entendre les récits originaux. Directement à la source. Quitte à me faire ma propre analyse ensuite.
En ce moment, j’écoutais Occulta, un podcast ésotérique. L’animateur avait une voix posée, grave, presque hypnotique. Il répétait souvent qu’on était libre d’y croire ou non : lui se contentait de raconter des légendes, des histoires, des concepts. Pas de sermon, pas de prosélytisme. Ce jour-là, le sujet du podcast était l’alchimie et ses échos chez Jung.
— … Carl Jung, le psychiatre suisse, est connu pour sa théorie des archétypes, expliquait la voix. Parmi eux, l’Anima, figure féminine qui incarne notre part intuitive et invisible. Elle n’est pas une femme réelle, mais une présence intérieure, un pont entre conscient et inconscient. Pour Jung, c’est souvent elle qui ouvre la voie vers le Soi : impossible d’avancer sans apprendre à l’accueillir.
Une femme qui fait le pont… pour éviter à Monsieur de se mouiller les pieds ?
Une voix légère, un peu piquante. Mais le mot resta, coincé dans ma tête. Arrivé à un carrefour, je croisai mon reflet dans une vitrine : épaules voûtées, traits tirés, rien qui évoquât une muse intérieure. Alors le mot s’imposa, comme pour nommer l’absence : Anima.
Sans réfléchir, je sortis le carnet de Léna, encore vierge, et j’y inscrivis ce message : « Première étape : Anima ? » Comme pour graver un début de chemin — ou, au moins, prouver que j’avais écrit. Je refermai aussitôt le carnet et le glissai au fond de mon sac.
Le vent me fouettait le visage ; la nuit tombait. En levant la tête, je vis un halo parfait autour d’un lampadaire, suspendu comme une auréole. Aussitôt, le tableau derrière Léna me revint.
J’accélérai le pas.
5 – La boutique
Je traversais le centre-ville, mes écouteurs dans les oreilles. Les vitrines de rentrée affichaient toujours cartables et slogans de « nouveau départ. » Je n’aimais pas traîner là, je marchais toujours vite. Mais ce soir, une voix légère me soufflait de ralentir. Je ne savais pas d’où venait cette pensée. Je secouai la tête et m’arrêtai devant une boutique. Une vitrine attirait l’œil : des accessoires, des foulards, des chapeaux exposés sur des têtes en bois. J’avais toujours aimé les chapeaux, mais je n’en portais jamais : je trouvais ça trop voyant, trop… assumé.
Ma main s’était déjà posée sur la poignée. Sans réfléchir, je poussai la porte. L’odeur du cuir et du tissu ciré me saisit. Une vendeuse s’approcha :
— Je peux vous aider ?
— Je regarde, merci, répondis-je trop vite.
Je me sentais ridicule. Chez moi, l’argent n’allait jamais aux caprices : seulement au nécessaire. À Noël, mes parents m’offraient un gros chèque. Mais je le gardais pour payer les factures, jamais pour moi.
Je passai la main sur un bonnet de velours orange : sa texture douce me surprit. Je le posai sur ma tête, juste pour voir. Dans le miroir, je ne me reconnus pas. Je me sentais… différent.
La même voix pétillante retentit : tu n’as pas fondu en posant le pied sur le tapis. Mets donc le bonnet.
La vendeuse me rejoignit.
— Il vous va bien.
— Peut-être, répondis-je sans la regarder.
J’avais envie de reposer le chapeau, de m’enfuir. Mais la voix me retint : allez, ose.
Lysséa.
Je me surpris à l’apporter à la caisse. La vendeuse le glissa dans un sac élégant qu’elle me tendit avec un sourire.
— Tenez.
J’eus l’impression qu’elle me donnait un talisman. J’enserrai le sac entre mes bras en sortant de la boutique.
Sur le trottoir, un peu plus loin, une vitrine de magasin de jouets exposait une série d’armes en plastique : épées, arbalètes, boucliers décorés de dragons. J’eus un frisson en voyant l’une des épées : elle ressemblait à celle que j’avais dessinée pour un personnage de mes jeux de rôle.
Tarsis.
L’arme paraissait m’attendre derrière la vitre, comme si son ombre cherchait à franchir le verre. Je détournai les yeux et accélérai le pas.
De retour à la maison, je rangeai aussitôt le sac dans le placard, comme on cache une preuve compromettante. Personne ne devait le voir. Une faute, croyais-je… mais le frisson du chapeau sur ma tête revenait, et je sentis en moi une serrure céder, une clé invisible tourner dans la nuit. Un frisson, presque une impression de liberté.
Je restai quelques secondes devant le placard fermé. Puis j’éteignis la lumière.
6 – Imagination active : Le premier frôlement
Je m’étais promis de le faire chaque soir : lire un peu, écrire, essayer de « visualiser » comme Léna me l’avait demandé. Mais je me sentais déjà découragé en me dirigeant vers ma chambre-bureau. En refermant la porte, Constance m’interpella depuis le couloir, sa voix teintée d’une ironie légère :
— Tu t’enfermes toujours…
Je sursautai, la main sur la poignée.
— Oui, sans doute, balbutiai-je, sans savoir s’il s’agissait d’une accusation.
Je ne trouvai rien d’autre à dire. Je refermai la porte et restai un instant immobile. Ce simple geste m’avait ramené des années en arrière : une porte fermée, le verrou tourné.
Assis sur le bord du lit, je pris le Petit Guide de la Thérapie IFS. Je l’ouvris au hasard et tombai sur un passage souligné : les parties exilées se cachent parce qu’elles craignent de revivre leurs blessures. Elles ont besoin de sentir votre présence aimante pour se manifester à nouveau. Je refermai le livre quelques secondes. Ça me parlait, mais sans que je sache comment. Je continuai. Il existe aussi des parties protectrices : elles verrouillent l’accès aux exilées pour éviter que la douleur remonte. Mais en bloquant l’accès, elles bloquent aussi la guérison.
Une tension connue m’enserra la poitrine. Ces exilés, ces protecteurs… je les avais déjà croisés, sous d’autres noms. C’étaient les mêmes silhouettes que Jung décrivait, ces archétypes dont parlait Occulta : mes parties intérieures n’étaient que leurs reflets. Je pris mon carnet neuf, encore presque vide. J’y ajoutai :
« Parties ↔ Figures archétypales »
Je n’étais pas sûr de tout comprendre, mais ça me semblait juste.
Je refermai le livre et posai le carnet sur mes genoux. La boîte retrouvée dans le grenier attendait à côté du lit ; je n’avais pas eu le courage de l’ouvrir à nouveau. Je fixai le carnet. La page blanche me défiait. La première phrase s’écrivit péniblement : « Bonsoir. Je ne sais pas quoi te dire. »
Je soufflai, agacé. Ridicule. Mais j’avais promis de le faire.
Je griffonnai : « Je veux juste te voir. »
Je posai le carnet sur mes genoux et fermai les yeux.
— Je veux juste te voir, murmurai-je. Juste te voir.
J’entendais la quiétude de la maison : le bruit lointain de l’eau dans les canalisations, Constance qui rangeait dans la cuisine. Puis quelque chose d’autre.
Un frôlement.
J’ouvris les yeux : ma chambre était vide. Pourtant, j’avais eu la sensation très nette qu’une présence s’était approchée. Un souffle léger sur ma joue, presque un murmure. Je regardai autour de moi, mal à l’aise. La boîte, posée au sol, paraissait déjà trop présente. Je me forçai à reprendre le carnet. Sous ma phrase maladroite, j’en ajoutai une autre : « Je crois avoir senti quelque chose. »
Je relus les quelques mots déjà écrits dans le carnet : « Anima, » « Figures, » … Tout cela me parut bancal, presque dérisoire. Je le refermai et le posai sur la table de chevet. Puis j’éteignis la lumière. Le noir m’enveloppa, dense. Allongé sur le dos, je murmurai malgré moi :
— Je veux juste te voir.
Un souffle d’air passa. Peut-être la fenêtre mal fermée. Puis un rire, clair et insolent, éclata à mon oreille. Une présence bondit, moqueuse, libre. Je sais que tu ne m’appelais pas. Mais avoue : tu espérais que je viendrais.
Lysséa.
Puis le silence revint, mais il avait changé de texture. Un parfum discret de jasmin flotta un instant, comme une caresse. Dans ce creux, une présence s’insinua. Plus de rires : une voix douce, retenue, prit le relais. Il suffit d’écouter : la source jaillit sans qu’on la réclame.
Je rouvris les yeux : rien. Pourtant, une chaleur douce persistait. Je m’endormis contre elle.
7 – Rêve : Le fragment et la graine
Je marchais de nouveau dans le couloir. Le même sol froid sous mes pieds nus, les mêmes murs de pierre luisante. Pourtant, quelque chose avait changé : la lumière semblait moins glaciale, comme adoucie par une brume. Je respirais lentement ; l’air sentait la poussière, celle du grenier de mes parents.
Au loin, la porte était entrouverte.
Je ralentis, surpris. La dernière fois, elle était restée close. Cette fois, une lueur s’en échappait, faible mais réelle. Je posai la main sur la poignée : le métal glacé me fit frissonner. La froideur me rappela le soir, quand je refermais ma chambre-bureau, comme un réflexe de survie. Mais ici, j’avais le sentiment que la porte me jaugeait, qu’elle me reconnaissait.
Sous mes pas, quelque chose roula : une petite graine sombre. Je la ramassai, intrigué : elle paraissait vivante, presque chaude au creux de ma paume. Une fine fissure laissait déjà passer un filament vert. Je glissai la graine dans ma poche et m’approchai.
La porte s’ouvrit davantage, sans que je la touche.
Derrière le seuil, je le vis : un garçon se tenait là, frêle, le dos contre un mur. Il tenait un fragment de miroir dans ses mains, comme un talisman. La lueur qui passait par la fissure de la porte s’accrochait à ses yeux : ils étaient les miens, plus jeunes.
— Aedàn… murmurai-je, sans comprendre d’où venait ce nom.
Il me fixa, le visage fermé. Ses lèvres tremblèrent, mais aucun mot ne vint. Il secoua alors la tête comme pour dire « Je ne te fais pas encore confiance. »
Je fis un pas vers lui ; il recula aussitôt dans l’ombre. Derrière lui, j’aperçus un coffre massif, fermé par un cadenas rouillé. La boîte me rappela celle du grenier : opaque, son couvercle semblait prêt à céder.
Une silhouette haute, immobile, se tenait près du coffre. Dans l’obscurité, je crus un instant reconnaître Severus. Mais cette fois, la droiture n’était pas une règle : c’était une masse silencieuse, une présence de pierre. Quelque chose d’archaïque.
— Je veux juste te voir, dis-je doucement à Aedàn.
Aedàn secoua de nouveau la tête. Il agrippa le fragment de miroir si fort que ses doigts tremblaient. Dans le reflet brisé, je vis mon propre visage, mais figé, dur, comme sculpté dans la pierre : le même regard que dans les photos d’enfance où je faisais profil bas. Je voulus insister, mais une voix près d’Aedàn me coupa.
— Reviens demain, souffla-t-elle.
Lysséa était là. Sa silhouette fine se releva : elle était assise près d’Aedàn, tentant de le réconforter. Lysséa me rejoignit tandis que la porte se refermait lentement entre Aedàn et nous.
— Attends !
Je tendis la main, mais le battant claqua. Alors Lysséa m’encouragea, un sourire taquin aux lèvres :
— Tant mieux si ça claque : ça veut dire qu’on reviendra. Et moi, j’adore revenir.
Je voulus lui répondre, mais déjà elle s’effaçait dans l’ombre.
Un souffle passa, suivi d’un froissement d’ailes. Dans l’ombre, une chouette s’éloignait déjà, abandonnant une plume qui se dissipa avant même de tomber.
Le couloir retomba dans un silence compact.
8 – Ce qui reste du rêve
Je me réveillai en sursaut. La lumière grise filtrait à travers les stores, mais je restais un moment immobile, allongé sur le dos. Mon cœur battait encore comme si j’avais couru, ma gorge sèche. Le rêve s’effaçait déjà, filant entre mes doigts. Il me restait des traces dans le corps : le froid du couloir dans mes bras, le souffle de Lysséa sur ma nuque.
Puis, comme une rémanence, l’image du fragment dans les mains d’Aedàn et des ombres derrière lui. Je me redressai, les paumes moites. Le carnet sur la table de chevet semblait m’attendre. Je me surpris à écrire : « Miroir. »
Je refermai le carnet et restai assis un long moment dans l’obscurité. Je sentais encore la graine dans ma poche… Elle était pourtant vide. Un soupir m’échappa. Rêve ou esprit, peu importait : quelque chose s’était ouvert. Et il faudrait y retourner.
Sur le sol, à côté du lit, un éclat de lumière attira mon attention. Sans doute un simple rayon de soleil sur un éclat de verre tombé de la lampe. Mais je ne pus m’empêcher de penser au fragment de miroir du rêve.
Un coup léger à la porte me fit sursauter.
— J’ai entendu un bruit, lança Constance en entrouvrant, ses cheveux roux en désordre projetant une ombre sur ses lunettes. Tout va bien ?
Je me raidis. Elle entra et me dévisagea un instant, les yeux fatigués mais doux.
— Quand est-ce que tu vas revenir dans notre chambre ? Tu me manques, dit-elle en s’approchant pour m’embrasser.
Je me laissai faire, mais mes muscles se tendirent malgré moi. Incapable de répondre, je me contentai de hausser les épaules. Elle me regarda encore quelques secondes, puis soupira et sortit. La porte se referma lentement, grinçant d’un son aigu qui resta suspendu, comme un avertissement.
Je restai debout au milieu de la pièce, immobile. Dans le coin, la boîte de carnets semblait avoir gagné en volume, imposante, presque vivante, attendant que je m’occupe d’elle.
Je m’accroupis, posai la main sur le couvercle sans l’ouvrir. J’avais presque envie de la pousser sous le lit pour ne plus la voir. Mais je me contentai de la laisser là et de me redresser.
Dans le couloir, Anouk discutait avec Constance : des bruits familiers, le cliquetis des couverts, la radio allumée. J’eus envie de rester dans ma chambre-bureau, de m’y terrer comme avant. Mais je finis par ouvrir la porte.
— Papa ! fit Anouk en courant vers moi. Elle s’arrêta net, remarqua le carnet dans ma main. Pourquoi t’as écrit « Miroir » ? demanda-t-elle en plissant les yeux.
— Pour me rappeler de mon rêve. Les adultes font souvent des rêves bizarres.
Elle haussa les épaules et repartit vers la cuisine. Je rangeai le carnet dans mon sac sans un bruit. Je pris une profonde inspiration avant d’aller rejoindre Constance et Anouk à table. Au fond de moi, une phrase de Lysséa résonnait encore, comme un écho lointain : reviens demain.
Puis le récit lui-même prit une voix étrange et me souffla ses propres mots :
Tu as entrevu l’enfant, comme une quête secondaire qui ne se révèle qu’une fois le joueur prêt. N’essaie pas de forcer : il reviendra quand tu sauras l’accueillir.
— Calion
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