Le trottoir aux sacs abandonnés

I — Les signes mal lus — 04

Myriam et moi parlâmes longtemps de la maison. Je soutins qu’elle pouvait encore tenir. Quelques planches, un nouvel enduit, un effort de plus. Myriam m’écouta sans me contredire. Puis elle prononça simplement le nom de Noam.

Je ne répondis pas.

Les murs continuaient de boire l’humidité. Les fissures s’élargissaient. Les rustines de fortune ne faisaient que déplacer l’infiltration.

Nous revînmes vivre chez mes parents.


Mon ancienne chambre était devenue celle de mon père. Mes parents faisaient désormais chambre à part.

Comme Myriam et moi. Ils le savaient. Nous n’en parlâmes pas.

Faute de place, on nous installa tous les deux dans la petite pièce qui servait autrefois de réserve. Mon vieux bureau s’y trouvait encore. Sur le plateau reposait le réveil de la maison, un modèle lourd à ressort, dont on devinait parfois le cliquetis des engrenages derrière le cadran.

Une graduation équivalait à une heure et demie.

Je ne pouvais régler l’aiguille qu’au prix d’un cycle entier. Soit je me levais en pleine nuit, soit je me réveillais trop tard. Le temps ne se divisait pas finement ; il se découpait en blocs massifs.

Chaque matin, mon père nous menait en ville en carriole, Noam et moi.

Noam s’installait près de lui et réclamait les rênes. Lorsqu’on les lui confiait un instant, il se redressait, sérieux comme un cocher, puis éclatait de rire lorsque les chevaux frémissaient sous ses gestes maladroits.

— Plus vite, papi Élie ! Plus vite !

Il tapait du talon contre le marchepied, persuadé d’accélérer l’allure.

Moi, je comptais les minutes.

— Je pourrais peut-être faire tout le trajet en omnibus, dis-je ce matin. Et aussi réduire la halte de midi.

Noam ne m’écoutait pas. Il racontait aux chevaux des histoires confuses, ponctuées de rires.

Élie me regarda un instant puis consulta sa montre.

— Elle retarde, dis-je.

— Pas forcément, répondit-il.

Puis il la rangea. Il me déposa à l’arrêt d’omnibus et repartit vers l’école de Noam.


Près de l’arrêt, contre un banc de pierre, le bureau de bienfaisance avait laissé un sac de couchage roulé. Une étiquette cousue à la toile portait ces mots :

Le sac était là depuis le premier jour. Personne ne semblait s’en soucier.

Sur le trottoir, les passants allaient et venaient sans ralentir. Ils jetaient parfois un regard bref, comme on regarde une scène déjà comprise.

Les gens passaient comme des spectateurs.

Ce matin, je décidai d’employer la demi-heure inutile avant la correspondance. Je déroulai le sac sur le pavé, à l’ombre d’un réverbère. La toile était rêche, marquée de taches sombres. Une odeur âcre s’en dégageait — sueur ancienne, humidité stagnante, quelque chose d’acide.

Je me glissai dans le sac. L’intérieur conservait une tiédeur incertaine.

Au fond, près de la couture, je sentis sous mes doigts un objet dur. Je le tirai à la lumière : un petit tournevis en laiton, au manche lissé par la paume. Je pensai qu’un homme avait peut-être dormi là avant moi. Un homme qui ne cherchait pas à rentabiliser son sommeil. Je remis le tournevis en place, exactement comme je l’avais trouvé.

La lumière se filtra en gris à travers l’étoffe. Les bruits de la rue se firent sourds.

Je refermai la fermeture jusqu’au menton.

Le sommeil vint aussitôt.

Je rêvai que je dormais dans le couchage communal.


Puis un poids s’abattit.

Quelqu’un s’assit.

Sans brusquerie. Simplement comme on prend place sur un banc.

L’air me manqua.

— Pardon, dit une voix calme.

La pression ne se retira pas. Je tentai de me dégager. Le sac m’enserra davantage.

— Ce dispositif n’est pas prévu pour la sieste diurne, ajouta la voix.

Je reconnus le timbre.

— Ne nous sommes-nous pas déjà vus ? demandai-je.

Un léger déplacement de poids.

— Probablement dans un autre sac.

La réponse me parut exacte, sans que je susse d’abord pourquoi. Puis le souvenir se forma, net.

— Dans votre château, dis-je.

La phrase fut prononcée sans ironie, comme un rappel administratif.

Je tirai sur la fermeture. Elle se coinça à mi-course. Le pavé vibra sous le passage de l’omnibus.

— C’est pour tous, dit-il encore.

Le poids se réajusta légèrement, avec méthode. Je cessai de tirer.

Devant moi surgit l’image du réveil, énorme, ses crans épais.

Le ressort se tendait, sans jamais céder.

J’attendais la sonnerie. La montre d’Élie, elle, se contentait d’avancer.