I — Les signes mal lus — 05
Après un début d’année difficile — la cohabitation, les trajets interminables, les réveils mal réglés — je parvins enfin à m’échapper quelques jours de Paris. Le train me déposa à la petite station, au pied des pentes. La locomotive repartit presque aussitôt, laissant derrière elle une traînée de vapeur qui se dissipa dans l’air froid. Un hiver précoce avait saisi les pentes.
Je restai un moment sur le quai désert.
Le silence n’était pas celui de la ville. Il avait une épaisseur différente, plus nette. La neige recouvrait les traverses, les bancs de bois, les talus. Rien ne semblait pressé.
Je pris ma valise et me mis en marche vers le centre d’examen. La route montait doucement. Mes bottes s’enfonçaient dans une poudre encore intacte. À mesure que j’avançais, je sentais se détendre en moi quelque chose que je n’avais pas nommé. Je n’étais plus l’homme du réveil à graduations massives. Seulement un corps qui respirait dans l’air clair.
Au détour d’un bosquet, la clairière apparut. Des estrades avaient été dressées en demi-cercle. Des drapeaux plantés dans la neige indiquaient les distances franchies. Le tremplin s’élançait vers le vide selon un angle exact. Une tribune couverte abritait les juges.
Avant que je n’atteigne l’entrée du site, un petit groupe se détacha de l’ombre des sapins. Des hommes maigres, emmitouflés dans des manteaux trop larges, s’approchèrent vivement.
— Fromage d’alpage !
— Eau-de-vie !
— Gants de laine !
Ils tenaient à bout de bras des fioles sans étiquette, des paquets ficelés, des objets d’artisanat grossier. Leurs gestes étaient pressés, sans agressivité. Leurs yeux cherchaient un contact que je ne leur accordai pas. L’un d’eux portait au bras une bande de tissu gris, nouée sans soin.
Je secouai la tête sans ralentir.
— Pas aujourd’hui.
Ils s’écartèrent aussitôt, presque avec discipline. Derrière eux, un registre reposait sur une grande table, ouvert à la page du jour. Je m’approchai. Un préposé traçait les noms à l’encre noire, sans lever les yeux.
— Nom ?
— Jonas.
— Équipe ?
— Celle qui vise le ciel.
La plume ne ralentit pas.
— La ligne suffit, répondit-il. Numéro 7.
On épingla sur mon manteau un numéro de toile grossière, qui me parut trop visible. Je m’écartai de la table et me retournai vers les montagnes.
La pente s’ouvrait devant moi, nette, régulière. Le tremplin découpait le ciel d’hiver d’une ligne exacte. Un sauteur s’élança. Il disparut un instant derrière la cassure, puis rejaillit dans le vide.
Un souffle traversa la clairière.
À l’atterrissage, ses skis s’enfoncèrent brutalement dans la neige tassée. Le choc produisit un bruit sourd, dense, presque organique, comme si le sol avait cédé sous un poids trop lourd.
Ce bruit me ramena un an en arrière.
Il neigeait depuis l’aube.
De larges flocons descendaient sans hâte, effaçant les reliefs, les clôtures, les chemins. Le paysage s’était refermé sur lui-même. Les sapins formaient des silhouettes épaisses, les toits ployaient sous une couche blanche qui absorbait les sons.
Nous étions en villégiature avec Noam, Myriam et sa mère, qui voulait pour son petit fils le meilleur air frais du pays. La maison louée donnait sur une pente douce qui, en temps ordinaire, servait de terrain d’exercice.
Noam devait faire du sport chaque jour. C’était une règle arrêtée d’avance. Un tableau de progression avait même été affiché près de la cheminée : dates, disciplines, performances, observations. Belle-maman y consignait chaque séance avec une rigueur attentive. Elle traçait les colonnes au crayon avant de repasser à l’encre les résultats jugés satisfaisants.
— Il faut maintenir la courbe, disait-elle en inclinant légèrement la tête.
Elle parlait sans dureté. Mais rien ne devait interrompre la ligne ascendante.
Ce jour-là, pourtant, la neige rendait toute sortie impraticable. Le sentier avait disparu. Les repères aussi. Nous restâmes un moment devant la fenêtre, à considérer le blanc compact qui nous encerclait.
Myriam s’éloigna vers la cuisine et revint avec une tasse de chocolat chaud qu’elle tendit à sa mère.
— Cela vous réchauffera, dit-elle doucement.
Elle prit la tasse, la porta à ses lèvres sans quitter la pente des yeux.
— Merci.
Elle reposa la tasse intacte sur l’appui de la fenêtre. Je songeai qu’un verre de génépi aurait peut-être davantage infléchi la courbe. Noam posa la main contre la vitre embuée.
— On peut courir dedans ?
— Nous sortirons malgré tout, trancha belle-maman.
On installa un tremplin provisoire sur la pente, dégagée à la pelle. Les planches furent fixées à la hâte, consolidées par des piquets. La réception, en contrebas, s’enfonçait dans une couche de poudreuse épaisse.
La discipline s’imposa d’elle-même : saut à skis. Noam tremblait d’excitation. Il agitait les bras comme des ailes maladroites, répétant le geste avant même d’avoir chaussé les skis. Le premier élan fut hésitant. Puis, très vite, le geste se perfectionna. L’appel devint plus net, la trajectoire plus longue. Nous apprîmes à nous pencher dans l’air, à réduire la prise au vent, à viser la pente exacte.
Un jeune homme s’entraînait à mes côtés. Il était mince, nerveux, d’une précision presque excessive. Une écharpe sombre lui montait jusqu’aux pommettes, et la neige épaisse collait à ses sourcils. Je ne distinguais pas nettement son visage ; seulement ses yeux, fixés sur l’extrémité du tremplin.
— Plus loin, dit-il simplement.
Sa voix était calme, sans emphase.
Nous prîmes l’habitude de nous suivre de près. Il me précédait d’un souffle. Je cherchais à le rejoindre en l’air.
La vitesse augmenta.
À mesure que l’élan s’allongeait, la planche vibrait sous nos skis. Le corps se comprimait avant l’appel, comme si la neige elle-même retenait quelque chose. Au moment de l’envol, le monde cessait d’exister. Il n’y avait plus que la poussée, la pression dans le ventre, le vide soudain. À l’atterrissage, la neige cédait sous le choc avec un bruit mat, trop dense. Une fois, mes skis dérapèrent. Mon genou plia plus bas qu’il n’aurait dû.
Je le rejoignis au bas de la pente.
— J’ai failli me tuer, dis-je, encore essoufflé.
Il me regarda sans sourire.
— C’est que tu n’as pas encore pris assez d’élan.
Il remonta sans attendre. Il gagnait quelques pouces, puis quelques autres. À l’atterrissage, ses jambes tremblaient plus longtemps avant de se stabiliser.
— Encore.
Il ne quittait pas mes genoux des yeux lorsque je me relevais. Les sauts suivants furent plus longs. Il inclinait toujours un peu davantage le buste. À l’atterrissage, ses skis s’enfonçaient plus profondément.
Une fois, il vacilla. Je le rejoignis alors qu’il faillit tomber.
— À quoi tu penses, là-haut ?
Il leva enfin les yeux vers moi. La neige s’accrochait à ses cils.
— Il faut que ça craque.
— Quoi ?
Il haussa les épaules.
— La planche. Le vent. Quelque chose.
Il remit ses skis en ligne.
— Tant que ça tient, on ne sait pas.
Ses mains tremblaient. Pas de froid.
La main de Matthias, elle, ne tremblait pas.
Il officiait comme arbitre des mesures. Il tenait un carnet étroit et notait sans commentaire. Il ne levait les yeux que pour vérifier la marque laissée dans la neige.
On m’affecta à une équipe secondaire. De jeunes sauteurs, appliqués mais inconstants. Je corrigeai leurs appuis, ajustai leurs angles, mesurai leur prise d’élan. Ils acquiesçaient, souriaient, mais s’élançaient sans conviction. Leurs trajectoires demeuraient prudentes. Rien ne craquait.
Matthias consulta son carnet.
— Équipe numéro sept. Moyenne insuffisante. En dessous du seuil requis.
Salomé présidait le jury. Son manteau sombre tranchait sur le paysage blanc. Elle parlait peu, mais chaque mot semblait déplacer la décision. Elle échangea quelques mots à voix basse avec les autres juges. Je crus percevoir une hésitation, un calcul.
— Il existe une clause de rattrapage, dit-elle enfin. Il semblerait que vous puissiez en bénéficier.
Mes collègues d’un jour me regardèrent, déjà soulagés.
Je fis un pas en avant.
— Je crois que mes collègues souhaiteraient retenter leur chance.
Ils acquiescèrent aussitôt. Salomé enfonça son regard dans le mien.
— Quant à vous ?
— Non.
Le mot sortit avant que je ne le reconnaisse.
— Ce sera sans moi. Nous avons sauté. Nous avons été mesurés.
Un silence s’installa. Les spectateurs, sur les estrades, attendaient.
— Vous savez ce que ça implique. Le brassard gris…
Je me retournai brièvement vers les sapins, à l’entrée du site. Ils formaient une lisière nette. On ne revenait pas au-delà. Je sentis, au creux du ventre, un désir opposé. Qu’on insiste. Qu’on m’oblige. Qu’on me retire ce refus des mains.
Personne ne le fit.
Salomé hocha légèrement la tête.
— Monsieur Jonas. Disqualifié.
Le terme ne comportait ni reproche ni colère. Il constatait. On me remit un brassard gris. Le tissu râpait la laine de mon manteau.
— Les disqualifiés quittent l’enceinte, indiqua un préposé.
Déjà, une autre équipe prenait place.
Un homme se tenait à l’écart, le visage à demi caché par une écharpe et des lunettes aux verres fumés. Il avait sauté plus loin que tous. Son regard restait fixé sur la pente.
— Nous aurions pu monter encore, dit-il.
Je ne sus s’il parlait à moi ou à lui-même.
Les disqualifiés ne figuraient plus sur les listes d’hébergement. Leurs repas ne leur étaient plus distribués. Enfin, leurs noms disparaissaient des tableaux d’affichage.
La neige continuait de tomber.
Je marchai jusqu’à la ville basse. Là, le blanc était devenu gris, mêlé de suie et d’eau fondue.
Un homme frêle se tenait sous un porche. Son brassard gris pendait à son bras comme un linge inutile.
— Nous sommes devenus faciles à effacer, dit-il sans me regarder. Autrefois, il fallait du temps. Désormais, un trait suffit.
Sa voix ne tremblait pas.
Je remarquai malgré moi l’odeur âcre de ses vêtements, la saleté incrustée dans ses ongles. Je détournai les yeux. Il me répugnait.
— On ne nous chasse même plus, poursuivit-il. On nous contourne.
Une femme pressée passa. Son talon céda sur la neige durcie. Elle chercha un point d’appui et le trouva sur la poitrine du miséreux.
Le choc fut bref. Un craquement sec.
Elle reprit son équilibre, ajusta son manteau, et continua sa route sans se retourner.
L’homme resta immobile. Je demeurai là quelques secondes, le brassard gris serré contre mon bras. Puis je repris moi aussi ma marche.
La neige commençait déjà à fondre. Personne ne glissait plus.
L’hiver n’avait fait qu’une incursion.