Chapitre 5 – Fissures

1 – Une invitation inattendue

Les rêves s’étaient tus depuis des semaines.

J’étais seul à la maison. Constance avait emmené Anouk à son atelier de communication sociale et la quiétude me paraissait inhabituelle. J’en profitais pour mettre de l’ordre dans mes affaires. En triant une vieille boîte de fournitures oubliée, je tombai sur une trousse d’écolier. Elle était vide, sauf une petite clé rouillée glissée dans la doublure. Je ne savais plus ce qu’elle ouvrait. Un cadenas ? Un journal ? Je la tins entre mes doigts. Un simple bout de métal, sans valeur… et pourtant, quelque chose en moi s’entrouvrit.

Un craquement dans la charpente me fit sursauter, comme si la maison retenait son souffle, prête à se briser au moindre mouvement.

Les vibrations soudaines de mon téléphone tranchèrent net la tension. Le nom de Morgane s’afficha. Mon cœur bondit, comme pris en faute rien qu’à la voir apparaître. Je restai figé quelques secondes, l’écran à la main, avant de décrocher, la voix plus rauque que je ne l’aurais voulu.

— Allô.

— Salut, dit-elle simplement.

Un flottement. Derrière elle, le souffle du vent, peut-être depuis sa voiture.

— J’aimerais bien qu’on se voit pour discuter.

Je me raidis. Morgane n’avait jamais été du genre à forcer ; elle laissait toujours une issue.

— Je… euh… oui, bien sûr.

— Pas aujourd’hui, reprit-elle vite. Ce week-end peut-être ? Ou quand tu veux.

Je fixai la fenêtre. Une part de moi cherchait déjà un prétexte pour se dérober, le cocon paraissait plus sûr. Une autre, ténue mais insistante, savait qu’il fallait accepter.

— Oui… ce week-end, ça peut le faire.

— On se retrouve où ?

La raideur revint : je n’aimais pas décider, mais c’était toujours moi qui le faisais.

— Le parc près de la plage ? Les filles pourraient jouer pendant qu’on discute.

— Bonne idée. Elles l’adorent toutes les deux.

On s’arrêta sur le samedi après-midi. Je gardai le téléphone contre mon oreille, suspendu à ce fil fragile qui nous reliait. Les mots restèrent coincés : j’aurais voulu lui dire ma joie.

— Merci d’avoir accepté, souffla-t-elle.

Ma gorge se serra.

— Merci à toi de proposer.

Puis le silence, et le déclic. Je restai assis, le téléphone en main. Le silence s’épaissit. J’avais dit « oui, » mais je me sentais pris dans un étau : cette rencontre allait ébranler mes murs.

Je pensai à Morgane : à la douceur qu’elle avait toujours eue avec moi, à ses sourires d’adolescente quand elle me couvrait discrètement face à nos parents. Elle avait été mon refuge plus d’une fois, mais la vie nous avait éparpillés. Nous n’étions plus que des silhouettes croisées aux repas de famille.

Et pourtant, la perspective de la voir réveillait un malaise. Elle connaissait trop de choses. Je craignais qu’elle ait deviné ce que je n’osais nommer. Je me levai, fis quelques pas, et croisai dans la vitre l’image d’un homme figé, le téléphone encore en main.

Un fil venait d’être lancé. Fragile, mais assez solide pour que je l’attrape et le suive jusqu’au bout. Je rangeai le téléphone dans ma poche et respirai un grand coup. Je n’avais aucune idée de ce que nous allions nous dire samedi. Mais pour la première fois depuis des jours, une petite fissure s’était ouverte dans mes murs. Je me surpris à penser à la gravure de la forteresse chez Léna, à sa porte étroite. Morgane venait peut-être de frapper doucement à cette porte.

2 – Les lettres enfouies

Le parc était animé. Des enfants couraient sur l’aire de jeux, leurs cris perçant le vent frais de l’après-midi. Dans l’herbe encore courte, quelques primevères s’étaient ouvertes comme de petites éclaboussures de couleur. Je m’étais installé sur un banc à l’ombre d’un pin. J’observais Anouk et la fille de Morgane qui s’élançaient sur le toboggan, comme deux âmes qui se reconnaissaient. Avec sa cousine, son trouble de la communication sociale semblait disparaître.

Morgane était arrivée quelques minutes plus tôt. Nous nous étions salués d’une accolade maladroite, un sourire retenu. Elle s’assit à côté de moi, les mains posées sur ses genoux, le regard fixé sur les enfants.

— Elles ont l’air heureuses, dit-elle d’une voix basse.

— Oui.

Le silence s’installa, troué par les rires des filles. Le téléphone dans ma poche me rappelait encore notre appel. J’avais envie de dire quelque chose, mais je craignais de briser la fine pellicule de normalité. C’est Morgane qui lança le sujet.

— Tu sais… pour Adrien…

Je relevai la tête. Elle parlait sans me regarder, les yeux rivés sur le sable.

— Je n’ai pas cessé d’y penser depuis que j’ai appris sa mort, reprit-elle. C’est idiot, mais… j’ai pensé à cette lettre.

Je fronçai les sourcils.

— Quelle lettre ?

Elle prit une grande inspiration.

— J’avais dix-sept ans. Il m’a écrit… pour me dire qu’il voulait m’épouser. Et que si je refusais, il se suiciderait.

Elle resserra les mains sur ses cuisses, comme pour s’ancrer.

— J’ai montré la lettre à papa et maman. Je n’avais pas le choix.

Je sentis ma poitrine se serrer.

— Ils… ils t’ont dit quoi ?

— Rien de précis. Ils ont pris la lettre, et ils m’ont dit qu’ils allaient « s’en occuper. » Je suppose qu’ils ont discuté avec ses parents. Mais après ça, on n’en a plus jamais parlé.

Adrien et moi étions déjà distants, mais j’étais surpris de n’avoir jamais entendu parler de cette histoire. Morgane reprit :

— J’ai eu honte. Comme si c’était ma faute. Comme si j’avais déclenché quelque chose d’irréparable.

Sa voix se brisa. Je baissai les yeux. Moi aussi, j’avais honte, mais d’un silence que je n’avais jamais osé briser. Elle détourna légèrement le visage, mais je voyais qu’elle clignait des yeux pour retenir ses larmes.

— Et quand j’ai appris qu’il était mort… je me suis demandé s’il avait recommencé, si quelqu’un d’autre avait reçu une lettre comme ça.

Je cherchai mes mots.

— Tu sais qu’il s’est marié deux fois, hein ?

Elle hocha la tête.

— Oui. J’ai vu les faire-part. Ça m’a soulagée d’une certaine manière. Je me dis qu’il avait finalement été capable de parler aux femmes.

Je laissai flotter l’instant. Je sentais que cette histoire la hantait encore.

— Tu n’y es pour rien, soufflai-je.

Morgane haussa imperceptiblement les épaules.

— Je le sais… mais je ne le sens pas.

Mes mains se cramponnaient à mes cuisses. Je n’osai pas saisir la sienne.

Severus.

La raideur dans ma poitrine me rappela celle que Léna m’avait fait ressentir : le verrou intérieur.

Les filles revinrent en courant, essoufflées.

— On peut avoir des crêpes ? demanda Anouk, les yeux brillants.

J’interrogeai Morgane du regard : elle esquissa un sourire forcé.

— Oui, allons-y.

Nous nous levâmes et suivîmes les filles par le chemin qui descendait vers la plage en contrebas. Le vent tourna, apportant l’odeur d’algues du rivage. Morgane me jeta un coup d’œil furtif.

— On pourra en reparler… tout à l’heure ?

Je hochai la tête.

Nous achetâmes des crêpes au chocolat à la boulangerie du front de mer. Les filles s’assirent sur le sable, concentrées sur leurs crêpes. Morgane et moi nous éloignâmes un peu pour nous asseoir sur un muret de pierres.

Je savais qu’on n’en avait pas fini.

3 – Les pieds dans le sable

Les filles s’étaient installées sur le sable, le visage barbouillé de chocolat. Morgane enleva ses chaussures et enfouit ses orteils dans le sable. L’air marin flottait encore. La lumière avait la douceur des jours qui s’allongent.

— Je ne comprends pas comment tu fais pour garder tes chaussures, dit-elle en riant doucement.

Je haussai les épaules.

— Je n’aime pas trop… me découvrir. Même les pieds.

Elle me jeta un regard de biais.

— Tu n’as jamais aimé. Papa et maman te le faisaient remarquer tout le temps.

Un pincement me serra la poitrine. Je me recroquevillai sur moi-même. À mes côtés, Asmodée apparut, accroupi dans le sable. Son regard recueillait ma gêne, comme une braise encore chaude. Il resta là, témoin muet, pendant que je luttais avec l’envie de garder mes chaussures comme une armure.

— Oui…

Je laissai ma phrase en suspens. Nos voix se turent. Nous nous assîmes un peu plus loin, à l’écart. Les vagues venaient mourir sur le rivage dans un bruit régulier, presque hypnotique. Morgane frottait le sable du bout du pied, les yeux fixés sur l’horizon.

— Tu te souviens du grenier ? demanda-t-elle soudain.

Je sentis mon souffle se bloquer.

Elle tourna la tête vers moi :

— On n’en a jamais reparlé.

Le grondement régulier devint étouffant, chaque ressac cognant ma poitrine. Le sable sous mes pieds me clouait sur place. Les yeux baissés, je vis affluer la lucarne poussiéreuse, le vieux tapis élimé, les jouets éparpillés. Un poids m’écrasa la poitrine ; je posai la main sur mon torse, comme pour retenir ce qui menaçait de s’échapper.

Je fermai les yeux. Les souvenirs arrivèrent en fragments. La lumière filtrait par une lucarne étroite. La voix d’Adrien : on va jouer à un jeu. Ça avait commencé par quelque chose de banal : se faire la bise, fermer la porte, promettre de ne rien dire. Et puis d’autres règles étaient venues, de plus en plus étranges, de plus en plus intrusives. À chaque étape, je me disais que ce n’était pas si grave, qu’il valait mieux accepter pour qu’il ne se fâche pas. Jusqu’au moment où je me sentis piégé. Des gestes intimes que je ne refusai pas… mais que je n’aurais jamais choisis, si j’avais eu le choix.

— Morgane… tu savais ?

Elle baissa la tête.

— Je me doutais. Mais je n’osais pas le dire.

Une vague de honte me traversa :

— Moi non plus, je n’ai rien dit. J’étais juste… incapable.

— Après tout, on était des enfants… des gamins d’école primaire.

Les poings serrés, je fixai le sable, incapable de lever les yeux. Les rires des filles semblaient venir d’un autre monde.

— Pourquoi on n’en a pas parlé aux parents ? demanda-t-elle.

Je restai silencieux quelques secondes, avant de répondre :

— J’ai voulu le dire une fois… mais les mots ne sortaient pas.

Je me tus un instant, puis repris :

— Maman me faisait peur, à l’époque. Ce n’était pas la même que maintenant.

— Oui, burn-out parental… confirma Morgane, un petit rire triste par le nez. Elle nous hurlait dessus pour un « oui » ou pour un « non. » On n’osait plus la contrarier.

On resta un moment à regarder l’horizon.

— Moi aussi, j’ai gardé ça pour moi pendant des années… jusqu’à mes 17 ans. Ce jour-là, à cause de la lettre, j’ai dû en parler.

— Tu as réussi à en parler, toi.

— Parce que je m’inquiétai pour lui. Pas pour moi.

Je rouvris les yeux : les larmes me brûlaient.

— J’ai encore l’impression que… c’est ma faute.

— Moi aussi, dit-elle. Mais je crois qu’on peut arrêter de porter ça seuls.

Nos voix restaient en suspens. Le vent marin soulevait quelques mèches de cheveux de Morgane ; elle avait l’air plus jeune, presque la sœur adolescente que je me souvenais avoir. Je respirai profondément. Mes yeux glissèrent vers la plage derrière elle. Un petit garçon apparut entre deux rochers, accroupi, pieds nus dans le sable. Dans sa main, un éclat de verre poli brillait comme un miroir adouci par les vagues. Il m’observa un moment, l’air un peu inquiet, puis se retourna vers le sable.

Aedàn.

Il s’amusait en silence, ses orteils gigotant dans le sable humide. Mon cœur se serra : c’était moi, à son âge. La voix railleuse de Lysséa se faufila alors dans mon esprit :

Allez, chevalier : ton dragon, c’est juste du sable humide.

Je baissai les yeux vers mes chaussures. Le sable m’attendait, frais, légèrement humide.

Qu’est-ce que t’as à perdre ? Au pire… tu te transformes en coquillage et j’écouterai si tu chantes faux.

J’inspirai profondément, puis défis les lacets, un à un. Mes chaussures glissèrent à côté de moi. Je levai les yeux vers la mer. À côté, Morgane m’observait, d’abord surprise, avant qu’un sourire infime n’effleure ses lèvres.

Mes pieds s’enfonçaient dans le sable, qui les piqua d’abord, puis les réchauffa. Ils goûtaient enfin une liberté fragile, loin de leur forteresse de cuir. Je relevai la tête vers Morgane : nous avions longtemps marché chacun dans notre couloir de honte. Aujourd’hui, nos chemins s’étaient rejoints.

4 – Léna : Le gardien du seuil

La pièce m’apparut étrangement lumineuse, le soleil filtrant derrière les grands rideaux clairs. Léna m’accueillit avec son sourire tranquille.

— Entrez.

Je m’installai sur le canapé beige, le petit carnet posé sur mes genoux. Mes doigts crispés blanchissaient sur la couverture. J’acceptai néanmoins le café et la conversation reprit.

— Comment vous vous sentez depuis la dernière fois ? demanda-t-elle en s’asseyant dans son fauteuil.

Je haussai vaguement les épaules.

— Morgane et moi… on a parlé.

— Vous voulez me raconter ?

Je baissai les yeux sur mes mains crispées.

— Je… je vous ai écrit quelque chose, dis-je en lui tendant le carnet.

Elle le prit doucement, telle une veilleuse prenant soin d’une flamme fragile. Je l’observai tourner les pages, lire en silence. C’était mon récit, maladroit, de mes souvenirs avec Adrien : le grenier, les « jeux » imposés, le piège progressif. J’avais préféré passer des heures à écrire plutôt que de l’avouer à voix haute.

Pendant que Léna lisait, quelque chose bougea derrière moi. Pas un bruit, juste un poids dans l’air. Asmodée s’était accroupi dans l’ombre, ses yeux sombres fixés sur le carnet. Il ne disait rien, n’avançait pas : il veillait, comme pour m’assurer que ces pages ne s’ouvriraient pas sans lui. Gardien silencieux, témoin de ce que je venais enfin de déposer.

Léna releva les yeux.

— Merci de m’avoir confié ça.

Je hochai la tête sans la regarder. Un nœud me serrait la gorge.

— Quand Morgane a parlé de ce qui s’était passé, qu’est-ce que vous avez senti dans votre corps ?

Je mis quelques secondes à répondre.

— Comme… comme si mon thorax se refermait. Ma respiration était coupée.

— Et maintenant ?

Je pris une grande inspiration ; mes épaules se soulevèrent.

— C’est toujours là.

— C’est normal, dit-elle doucement. Vous avez eu peur, et cette peur vous a figé pendant des années. C’était un mécanisme de protection.

Elle marqua une pause.

— Vous vous souvenez qu’on avait parlé du « gardien du seuil » ?

Je hochai la tête.

— Il est toujours là. Il vous empêche d’ouvrir certaines portes trop vite. Et il faut le remercier pour ça.

Je fronçai les sourcils.

— Le remercier ?

— Oui. Sans lui, vous n’auriez pas survécu. Mais aujourd’hui, vous pouvez lui dire que vous n’avez plus besoin qu’il vous bloque.

Je jetai un coup d’œil rapide derrière moi. Asmodée était déjà reparti.

— Je ne sais pas comment faire, soufflai-je.

— Pas besoin de lui envoyer un bouquet de fleurs, lui dire merci à voix haute suffira.

Je pris une longue respiration, hésitant. Je fixai intérieurement Asmodée dans les yeux, puis je murmurai :

— Merci de m’avoir protégé.

Ma voix tremblait.

— Et maintenant, reprit Léna, dites-lui qu’il peut se reposer.

Je sentis mes yeux me brûler.

— Tu peux… tu peux te reposer.

Je visualisai Asmodée s’asseoir, cornes baissées en signe de salut, toujours à son poste. J’eus presque l’impression que le sol vibrait légèrement. Un silence emplit la pièce. Léna me laissa le temps. Mes épaules se relâchèrent un peu, comme un verrou qui cède à moitié.

— Vous savez, dit-elle, il n’y avait personne pour témoigner de ce que vous avez vécu. Morgane s’en doutait, mais elle n’osait pas le dire. Et vous… vous étiez seul.

Je hochai la tête, la gorge serrée.

— Oui. J’ai toujours pensé être sans témoin.

— Maintenant, vous en avez. Morgane, moi… et vous-même. Vous pouvez vous regarder sans détourner les yeux.

Je sentis les larmes rouler sur mes joues. Je les essuyai d’un revers de main maladroit.

— J’ai honte, soufflai-je.

— C’est normal aussi. Mais rappelez-vous : cette honte ne vous appartient pas. Elle vous a été imposée.

Je restai silencieux. Léna se pencha légèrement vers moi.

— La prochaine fois que vous sentirez ce verrou, vous pourrez refaire ce que nous venons de faire : remercier le gardien du seuil et lui dire qu’il peut se reposer. Et si vous sentez que vous êtes prêt, vous pourrez franchir la porte.

Je pris le carnet entre mes mains. Il semblait moins lourd, comme s’il avait rendu une part de son fardeau.

— Je vais essayer, murmurai-je.

Léna esquissa un sourire.

— C’est tout ce que je vous demande.

Je relevai la tête.

— Je me sens… un peu moins seul.

— Parce que vous ne l’êtes plus, répondit-elle doucement. Et je suis là pour vous le rappeler.

5 – Sous la pluie, le pas juste

En sortant du cabinet de Léna, je fus accueilli par le bruit régulier de la pluie. Elle tombait depuis un moment déjà. Les rues luisantes sous les lampadaires ressemblaient à des miroirs brisés. Je levai le visage vers le ciel : de lourds nuages s’amoncelaient, sans promesse d’éclaircie. J’enfilai ma capuche par réflexe, puis hésitai. J’avais encore en tête la sensation du sable sous mes pieds nus la veille. Alors, je la retirai. La pluie me fouetta doucement le front, puis coula sur mes cheveux et mes joues. Glacée d’abord, presque agressive, la pluie finit par délier mon corps. Elle me ramenait au présent.

Je glissai les mains dans mes poches et me mis à marcher sans but précis. Le bruit de mes pas se mêlait au clapotis de la pluie. Chaque goutte battait comme un tambour discret, apaisant peu à peu le tumulte dans ma poitrine.

Inspire.

Une voix douce, la même qu’un soir dans ma chambre. Je traversai un square désert : les arbres détrempés se dressaient comme de grands gardiens immobiles. Je me surpris à les imaginer s’écartant légèrement à mon passage, comme pour me laisser avancer sans obstacle. Une image fugace d’Asmodée me traversa : il se tenait toujours devant sa porte, imposant et massif, mais je crus l’apercevoir baisser légèrement la tête, comme s’il m’autorisait à continuer.

Je respirai profondément. L’air humide emplissait mes poumons d’un parfum de terre et de feuilles détrempées. Les halos jaunâtres formaient des cercles dans lesquels je passais comme à travers des sas. Chaque cercle franchi m’apaisait un peu plus. Je pensais à Morgane. À ses mots : on peut arrêter de porter ça seuls. Cette phrase me revenait comme une bouée. Je pressai le carnet de Léna dans ma poche. Il n’était pas un simple cahier : c’était un témoin, un fil tendu entre moi et le monde.

Expire.

Un parfum discret de jasmin. Je levai le visage vers le ciel. La pluie ruisselait sur mon front, mes joues, le long de mon cou. J’avais envie de la laisser m’envahir, qu’elle lessive mes fardeaux comme une eau de source. Les arbres devant moi formaient une arche, leurs branches s’entrelaçant au-dessus de moi. Je marchais dans ce tunnel végétal, bruissant sous la pluie. Je ralentis encore le pas. Les bruits de la ville semblaient s’éloigner. Il n’y avait plus que le martèlement régulier de la pluie et le froissement des feuilles.

Avance.

Je me retournai et crus apercevoir une silhouette au détour du sentier : une femme immobile, une capuche retombant comme un voile sur ses longs cheveux bruns et lisses. Ses yeux bleu océan me fixèrent un instant. Puis elle sembla se dissoudre dans la pluie, comme si elle s’évaporait entre les arbres. Je sortis du tunnel de branches : le ciel se dévoila à nouveau, bas et lourd. La pluie redoubla légèrement. Je fermai les yeux quelques instants, le visage offert. Je sentis mes épaules s’abaisser, ma nuque se détendre. Un souffle long s’échappa de mes lèvres.

Je n’avais pas d’endroit particulier où aller ; je me contentais d’avancer, pas après pas, dans les rues désertes et brillantes. La pluie n’était plus un obstacle. Elle était devenue un rythme, un lien discret entre moi et le monde extérieur. Je me surpris à sourire. Ma marche n’était plus une fuite mécanique, mais le pas simple d’un homme libre : un pas après l’autre, sans urgence. Je pris une inspiration plus profonde encore. L’air frais et humide emplit ma poitrine.

Le monde respire avec toi.

Je hochai la tête, accord silencieux avec cette voix cachée. Puis je repris mon chemin, le visage ouvert à la pluie.

6 – Imagination active : Le gardien reconnu

La pluie avait cessé, mais les gouttières libéraient encore quelques gouttes récalcitrantes. Mon téléphone vibra alors que je montais l’escalier. Un message de Morgane :

Merci pour hier. Je crois qu’on a débloqué un truc.

Mes lèvres se décollèrent dans un petit claquement de bouche et je tapai ma réponse :

On a fait mieux que Gabriel Knight avec son coucou !

Trois points de suspension s’affichèrent, puis :

C’est vrai qu’on a pas mal galéré… mais on a résolu l’énigme.

Je rangeai mon téléphone dans ma poche en souriant. La maison était silencieuse quand je me glissai dans ma chambre. Je refermai la porte et m’y adossai, comme pour sceller ce moment.

Je sortis le carnet de ma poche et m’assis sur le bord du lit, les pieds nus touchant le parquet froid. Je pris une grande inspiration, puis je l’ouvris. Les pages blanches attendaient. Je tournai quelques feuillets et trouvai la page où j’avais griffonné, quelques jours plus tôt, des mots sans suite. Aujourd’hui, je savais ce que je voulais écrire. Je posai la pointe du stylo sur le papier ; ma main tremblait légèrement. Puis, m’adressant à Asmodée, j’écrivis d’un seul trait :

« Merci d’avoir fermé la porte quand je n’étais pas prêt. »

Je m’arrêtai, le souffle court. Je sentis une résistance en moi : d’un côté, je trouvais absurde de remercier celui qui avait bloqué l’accès aux souvenirs pendant des années. Mais je me souvenais des mots de Léna : sans le gardien du seuil, vous n’auriez pas survécu.

Je repris le stylo et ajoutai :

« Merci de m’avoir protégé. »

Je refermai le carnet et le posai sur ma poitrine. Je le maintenais comme un bouclier, mais il devenait aussi un fil tendu vers cet espace intérieur que je n’osais pas encore franchir. Je fermai les yeux. Au début, il n’y avait rien. Juste le bruit de mon propre souffle. Puis, peu à peu, des images floues apparurent : un seuil de pierre, une grande porte close, Asmodée posté devant. Je le vis comme je l’avais imaginé chez Léna : une créature de pierre, massive, cornue, les yeux brillants d’une lueur rougeâtre. Son dos voûté ployait sous le poids de ma mémoire. Je déglutis et murmurai dans le silence :

— Merci d’avoir fermé la porte.

Je n’attendais aucune réponse. Mais j’eus l’impression qu’Asmodée bougeait imperceptiblement, comme s’il avait entendu. Je sentis mon cœur battre plus fort. La peur n’avait pas disparu. Une part de moi redoutait que, s’il s’écartait, je sois submergé.

Tout à coup, un grincement étouffé monta du couloir, comme une porte qu’on ouvre trop lentement. Je retins ma respiration, le stylo encore en main.

— Constance ? soufflai-je.

Pas de réponse. Le bruit s’était effacé. Je haussai les épaules : sûrement la maison qui travaillait. Pourtant, un frisson me parcourut. Une image fugace me traversa : l’ombre maternelle, penchée sur le battant d’une porte entrouverte. Je secouai la tête pour chasser cette vision. Je pris une longue inspiration et plaquai le carnet un peu plus fort contre ma poitrine.

— Merci de m’avoir protégé, répétai-je.

Un froid vif me saisit. J’avais envie d’ouvrir les yeux, de revenir au réel, mais je restai là, immobile, bercé par mon souffle. Peut-être que je m’endormais déjà. Je garde seulement le souvenir d’un sentiment étrange : une gratitude mêlée de peur. Comme si j’étais assis au bord d’un précipice, sachant qu’il faudrait sauter un jour. Je me laissai glisser sur le lit, le carnet contre moi comme un talisman.

La dernière image fut celle d’Asmodée, toujours devant la porte, immobile, mais avec une lueur adoucie dans les yeux. J’agrippai le carnet, sans savoir si je rêvais déjà, et me laissai happer.

7 – Rêve : La clé et le fragment

Quand j’ouvris les yeux, je n’étais plus dans ma chambre. Le sol de pierre froide s’étendait sous mes pieds nus. Autour de moi, l’obscurité vibrait comme un souffle. Je reconnus le lieu : le gouffre.

Une grande porte se dressait devant moi, massive, sombre, striée de cicatrices. Les runes gravées sur ses gonds luisaient d’une lueur terne. Devant elle, accroupi, se tenait Asmodée.

Immense, minéral, ses cornes semblaient effleurer le linteau. Ses griffes reposaient sur le sol, prêtes à se tendre. Ses yeux me fixaient, flamboyants mais sans rage. Je pris une inspiration et fis un pas vers lui. Mes jambes tremblèrent, mais je n’avais pas peur.

— Merci, dis-je d’une voix claire. Merci de m’avoir protégé quand je n’étais pas prêt.

Un grondement sourd vibra dans sa poitrine, ni menace ni approbation. Je fis un second pas.

— Maintenant je veux avancer.

Asmodée m’observa longuement. Puis, lentement, il ouvrit la main. Une petite clé, simple, en fer terni, reposait au creux de sa paume. Sa tête carrée, son anneau usé… quelque chose dans sa forme me semblait familier. Pourtant, je n’étais pas certain de vouloir la saisir : ce n’était pas une promesse, mais un défi. Je m’approchai prudemment et finis par la prendre. Son contact était glacial, mais je sentis une chaleur diffuser le long de mon bras. Elle paraissait minuscule dans ma main, presque dérisoire. Signe qu’Asmodée ne me donnait pas encore tout, mais seulement de quoi avancer un pas.

Derrière Asmodée, je remarquai Aedàn. Il se tenait à distance, les genoux repliés contre lui. Ses grands yeux me regardaient sans oser s’approcher.

— Viens, murmurai-je.

Il secoua la tête. Je n’insistai pas : il fallait du temps.

Je me tournai vers la porte. La clé paraissait minuscule dans ma main.

— Qu’y a-t-il derrière ? demandai-je.

Asmodée inclina la tête. Pas de réponse. C’était à moi de décider. Je m’agenouillai devant un petit coffre de bois noir, adossé au battant : il n’était pas là la dernière fois. La serrure semblait m’attendre. La clé, glaciale dans ma paume, pesait comme un verdict. Un simple quart de tour, et ce que j’avais enfoui depuis des décennies referait surface. Mon souffle se hacha ; mes doigts se crispèrent, tendus comme un fil prêt à rompre.

J’insérai la clé. Elle tourna sans résistance. Je crus qu’elle livrerait un trésor, mais ce fut un cri… Un cri maternel, tranchant et furieux, me projeta des années en arrière : le salon de notre maison, ma mère penchée sur moi, les traits déformés par la colère. Mes mains se crispèrent. Je faillis refermer le coffre.

— Reste, murmura une voix derrière moi.

Lysséa. Elle se tenait tout près, sa main légère posée sur mon épaule. Ses yeux brillants me fixaient : tu peux supporter. Et comme pour adoucir le poids, elle glissa doucement :

— On s’y habitue vite, tu verras… comme aux chaussures trop serrées.

Soudain, un mouvement attira mon attention : Aedàn s’était recroquevillé, les bras en croix sur la tête. Il tremblait. Le cri, dans ma mémoire, enflait jusqu’à faire vibrer le sol. Alors Asmodée bougea. D’un pas lourd et sûr, il s’avança vers l’enfant et le prit dans ses bras. Aedàn ne résista pas : il s’y lova aussitôt, comme dans une carapace ancienne. Le démon aux yeux rouges me regarda par-dessus son épaule ; dans ses prunelles brillait une tendresse minérale, immuable. Puis il s’accroupit, serrant l’enfant contre lui. Une chape se refermait, lourde et protectrice : un figement qui veillait. Comme pour dire : tu peux continuer. Ce n’était pas la raideur de Severus, dressé pour tenir l’axe. C’était le poids d’Asmodée, mémoire figée qui se faisait carapace. Je respirai profondément. Le cri se répétait, encore et encore, mais il me semblait plus lointain. Je n’étais plus l’enfant pétrifié de l’époque.

Au fond du coffre, un miroir brisé reflétait des fragments de mon visage. Je tendis la main et en pris un morceau. Le froid du verre me mordit la peau.

— Qu’est-ce que c’est ? soufflai-je.

Lysséa serra légèrement mon épaule.

— Un morceau de toi.

J’observai Asmodée. Il s’était reculé de quelques pas, laissant la porte derrière lui bien visible. Ses yeux avaient perdu leur dureté.

— Merci. Je crois que c’est assez pour aujourd’hui, lui dis-je.

Aedàn, toujours au loin, m’observait. Je levai la main vers lui ; il esquissa un geste timide avant de se blottir à nouveau dans l’ombre. Je rangeai le fragment de miroir contre moi et refermai le coffre. La serrure se verrouilla dans un cliquetis doux.

Je baissai les yeux : la clé n’était plus dans ma main. Je fouillai le sol autour de moi, mes poches, rien. Elle avait disparu. Je relevai les yeux vers Asmodée. Il me fixait toujours, impassible. Ses lèvres ne bougèrent pas, mais une voix grave vibra dans ma poitrine : pas aujourd’hui. Bientôt. Je compris que la clé n’était qu’une autorisation provisoire. Je calai le fragment contre moi comme on garde un talisman. La salle du gouffre s’effaça progressivement autour de moi. La dernière image fut celle d’Asmodée, toujours devant la porte, immobile, mais avec une lueur adoucie dans les yeux.


Je me réveillai dans mon lit, le cœur battant mais comme suspendu entre deux mondes. Le carnet reposait sur ma poitrine, lourd et chaud. Le fragment, invisible, semblait vibrer en moi. Je restai là un long moment, à écouter le silence de la maison. La peur était toujours là, mais elle avait perdu son emprise. Je refermai les yeux, le carnet serré contre mon torse, et le sommeil me reprit.

8 – Un réveil apaisé

Je me réveillai avant la sonnerie, comme si mon corps avait décidé qu’il avait assez dormi. Cette fois, rien ne tremblait : la lumière du matin filtrait à travers les rideaux, pâle mais stable. Je restai allongé un moment, à me rappeler mon rêve : Asmodée, le seuil, la clé froide dans ma main. Mais au lieu de me hanter, il avait laissé en moi une impression d’espace : une chambre secrète, scellée depuis des années, venait de s’entrouvrir.

Je me levai lentement, enfilai un t-shirt et gagnai la salle de bain. La maison était silencieuse : Constance et Anouk dormaient encore.

Je relevai les yeux vers le miroir. Un instant, mon reflet se fragmenta, comme une vitre sous tension prête à éclater. Je clignai, et tout redevint intact. Je m’approchai : j’avais l’air fatigué, mais mes épaules semblaient moins tendues que la veille. Quelque chose s’était relâché.

Chaque fissure est un point de vie arraché aux murailles. Le cœur du donjon se rapproche.

— Calion

Je posai mes mains sur le bord du lavabo et soufflai :

— On dirait que ça a bougé.

Je n’attendais pas de réponse. Pourtant, je sentais que je n’étais pas seul : Asmodée, Aedàn, Lysséa… ils étaient là, en arrière-plan, silencieux mais attentifs. Je me redressai, inspirai profondément et passai un peu d’eau froide sur mon visage.

Ces derniers jours avaient été éprouvants, mais je sentais qu’un seuil venait de céder. Je n’avais pas dissipé toutes mes ombres ; je savais que d’autres portes restaient closes. Mais la présence d’Asmodée n’était plus un obstacle : il devenait gardien bienveillant, et je pouvais avancer sans craindre d’être broyé par mes souvenirs. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais léger. Pas euphorique : simplement un peu plus vivant.

Je sortis de la salle de bain et rejoignis mon bureau. J’avais envie d’ouvrir mon carnet, d’y écrire quelque chose. Peut-être juste : « Merci. »

Mais mes yeux accrochèrent quelques mots griffonnés en bas de la page. Je ne me souvenais pas les avoir écrits.

« De rien. »

Je n’en étais qu’au début du chemin.

Chapitre 6 – Le miroir rassemblé

Commentaires

Une réponse à “Chapitre 5 – Fissures”

  1. Avatar de Sylvaine
    Sylvaine

    Merci partager ce passionnant (et très bien écrit) voyage intérieur ! (Et ça donne envie de manger des crêpes au chocolat sur la plage…)

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