Chapitre 6 – Le miroir rassemblé

1 – Ne pas hurler

En fin de journée, je descendis l’escalier, encore pris dans mes pensées. La maison était calme, seulement ponctuée par quelques bruits familiers : l’eau qui coulait dans la cuisine, les pas d’Anouk dans le salon.

Un bruit sec retentit soudain : un éclat de porcelaine sur le carrelage. Je sursautai.

— Oh non… souffla une petite voix.

Je me figeai sur le seuil de la cuisine. Anouk était accroupie, les yeux ronds. À ses pieds, le mug que je gardais dans mon bureau — celui que Léna m’avait offert — gisait en morceaux.

Constance apparut derrière elle, mains sur les hanches.

— Anouk…

Les mots me manquaient. Mes poings se fermèrent d’instinct. Hurler, couper court : le vieux réflexe revenait. Mes épaules se raidirent, ma gorge se noua, mes cordes vocales tendues comme un élastique prêt à claquer. Une chaleur brutale envahit mon visage, battant au rythme de mon cœur.

Anouk leva ses yeux vers moi. J’y vis de la crainte : elle s’attendait au pire. Un pincement me serra le cœur. Je connaissais ce regard. C’était le même que je portais, enfant, quand ma mère explosait sans prévenir. Le même que Morgane avait décrit quand elle m’avait parlé de ses propres silences. Honte et peur mêlées : décevoir, être humilié. Une phrase du livre S’affranchir de la honte surgit alors : la honte se transmet de génération en génération par le silence, le rejet et les humiliations non verbalisées.

Je respirai. Fort. Je ne voulais pas qu’Anouk vive ça. Je ne voulais pas être celui qui perpétue ce cycle. Je contractai les mâchoires et me contentai de dire :

— Je reviens.

Et je sortis de la pièce.

Adossé contre le mur du couloir, le cœur battant trop vite. Je me sentais comme un volcan prêt à exploser ; mais je savais que ce n’était pas contre Anouk que je devais lutter. Je pris le temps de me calmer, d’écouter ma respiration ralentir. Le réflexe de Severus était encore là, la raideur, le besoin de tout contrôler. Mais je pouvais choisir un autre chemin.

Quand je revins, Anouk et Constance ramassaient les morceaux à genoux. Les épaules basses, Anouk semblait écrasée par sa faute. Je m’accroupis doucement à côté d’elle.

— Anouk…

Elle releva la tête, inquiète. Un murmure pétillant résonna alors dans mon esprit :

— Et si on transformait cet accident en atelier créatif ?

Lysséa.

— Tu veux m’aider à le réparer ? Demandai-je.

Elle cligna des yeux, surprise.

— Avec de la colle ?

Je hochai la tête.

— Oui. On pourra même en faire un mug unique. Les fissures, on peut les souligner avec un peu de peinture dorée.

Elle hésita un instant, puis un mince sourire apparut.

— D’accord.

Elle me sauta dans les bras. Je sentis sa petite tête contre mon cou ; son étreinte me serra le cœur. Constance nous observait. Elle avait un sourire discret, presque soulagé.

— Merci, murmura-t-elle.

Je me contentai de serrer Anouk un peu plus fort. Dans un coin de ma tête, je repensai au mug : il garderait des fissures visibles, mais peut-être était-ce justement ce qui le rendrait plus précieux.

2 – Une brèche

La maison était calme. Anouk dormait déjà, et l’agitation du soir avait laissé place à la quiétude. Je rangeais la cuisine quand Constance entra, une corbeille de linge dans les bras. Elle la posa sur la table avec un petit soupir, comme si le poids du jour s’y était déposé. Puis elle s’adossa au plan de travail, les bras croisés, et me fixa.

— Tu étais… différent tout à l’heure, dit-elle enfin.

Je relevai la tête.

— Différent ?

Elle hocha la tête, hésitante.

— Quand Anouk a cassé ton mug… je m’attendais à ce que tu t’emportes.

Je me figeai un instant.

— Tu n’étais pas la seule, murmurai-je.

Constance esquissa un sourire.

— Et pourtant, tu ne l’as pas fait.

Je haussai les épaules. Elle me dévisagea longuement, ses yeux fouillant les miens à la recherche d’un sens.

— J’ai vu son regard. Elle avait peur.

Son ton n’était pas accusateur : c’était de l’inquiétude nue, mêlée à une lucidité que je ne pouvais pas balayer.

— Comme si… poursuit-elle.

— Comme si ?

— Comme si elle te connaissait trop bien, souffla-t-elle.

Je ne répondis pas. Elle avait raison. Anouk avait vu en moi ce que j’avais mis des années à masquer : la colère qui surgissait trop vite, la peur de voir les choses m’échapper. Constance se rapprocha et posa ses mains sur la table. Ses doigts restaient immobiles, un peu fatigués, mais dans ce repos il y avait une forme de douceur, une vigilance silencieuse pour que la table, et moi avec, demeurions auprès d’elle.

— Je ne sais pas ce qui a changé, dit-elle. Mais ça m’a soulagée.

Une tension se relâcha en moi, comme un vieux mur qui cède.

— Je n’ai pas envie qu’elle grandisse avec cette peur, dis-je simplement.

Constance hocha la tête. Nos voix restaient en suspens. Je la vis passer la main dans ses cheveux, hésitante.

— Tu crois qu’on pourrait… enfin, qu’on devrait… en parler ? reprit-elle.

Je fronçai les sourcils.

— De nous, précisa-t-elle. De ce qui nous met à distance.

Je pris une grande inspiration. La question me serrait la poitrine, mais je savais qu’elle avait raison.

— Oui… Mais pas ce soir.

Elle sembla comprendre.

— D’accord.

Elle recula d’un pas, prête à quitter la pièce.

— Constance ?

Elle se retourna. J’aurais pu saisir ce moment pour lui poser une vraie question, mais je préférais me retrancher derrière un masque poli.

— Merci d’être restée calme tout à l’heure. Ça m’a aidé.

Un léger sourire éclaira son visage. Ses épaules retombèrent enfin, délestées d’une part du poids de la journée. Elle sortit de la cuisine. Je restai seul un moment, le dos contre le plan de travail. Quelque chose venait de bouger. Ce n’était pas grand-chose ; la distance entre nous restait palpable. Mais une brèche s’était ouverte et peut-être, un jour, nous pourrions la franchir.

3 – L’atelier kintsugi

Anouk était assise sur le tabouret de la cuisine, les mains encore pleines de colle, concentrée comme si elle réparait un trésor. Nous venions d’assembler les derniers morceaux de la tasse ; un fil de peinture dorée soulignait maintenant les fissures.

— On dirait qu’elle est encore plus belle comme ça, dit Anouk en penchant la tête.

— C’est vrai. Ce sont ses cicatrices qui la rendent unique.

Je pris la tasse dans mes mains : elle était un peu bancale, mais entière. Je la posai sur le plan de travail. Anouk m’offrit un câlin spontané ; je la serrai contre moi tendrement.

— On pourra boire dedans ?

— Bien sûr.

Nous passâmes au salon. Anouk se laissa tomber sur le canapé et tira un coussin contre elle.

— Et l’école, demandai-je doucement, ça se passe comment ?

Elle haussa les épaules.

— Une fille m’a encore dit que j’étais bizarre. Mais ça va.

— Tu sais, les enfants à ton âge remarquent surtout ce qui est différent. Mais ça ne dure pas.

Elle haussa de nouveau les épaules.

— Et avec ta copine, ça va toujours ?

— Ça va.

Je soupirai intérieurement : les mêmes réponses courtes. Je n’insistai pas : je savais trop bien ce que ça faisait. Elle finit par ajouter, plus bas :

— Je préfère quand c’est toi qui viens me chercher.

— Ah bon ?

Elle haussa les épaules à nouveau, mais un sourire timide effleura ses lèvres. Je souris aussi, y voyant un signe fragile qu’elle s’ouvrait à moi différemment. Mon regard tomba alors sur un vieux carnet posé sur la table basse. Anouk le remarqua aussitôt et le feuilleta.

— C’est toi qui as fait ça ?

Je sentis un réflexe me traverser : récupérer le carnet, minimiser. Ce n’est rien, c’est vieux. Mais je repensai à la peur dans ses yeux, plus tôt, quand le mug était tombé. Et je choisis de rester. Je m’assis à côté d’elle.

— Oui, c’est moi.

Elle tourna les pages. Des paysages imaginaires s’y déployaient, des personnages étranges aux yeux brillants. J’eus la sensation fugace d’un regard derrière elle, timide, tapi dans un coin. Je levai les yeux, mais il n’y avait que nous deux. Aedàn, pensai-je malgré moi. Dans son poing fermé, j’imaginai le fragment de miroir qu’il gardait précieusement, comme s’il attendait lui aussi le moment de recoller les morceaux.

— On dirait un monde secret, souffla-t-elle.

Je souris.

— C’était un monde où je me sentais bien. J’avais même commencé à en faire un jeu de rôle.

Elle se tourna vers moi, les yeux brillants.

— Je peux le voir ?

Je secouai la tête, un peu gêné.

— Je ne l’ai jamais terminé.

— C’est dommage.

Je haussai les épaules, incapable de répondre. Elle continua à feuilleter le carnet, puis son regard se posa sur le porte-manteau près de l’entrée.

— Et pourquoi tu ne portes jamais le chapeau que tu as acheté ?

Je fronçai les sourcils, songeant à une réponse.

— Je ne sais pas…

Anouk eut un petit sourire.

— Tu devrais, il te va bien.

Je souris malgré moi.

— Tu m’en montres d’autres ?

Je sortis d’autres carnets ; Anouk s’émerveillait, me bombardait de questions. Je lui racontai quelques bribes : comment j’avais inventé un village caché dans une forêt, un héros qui parlait aux animaux. Quand l’heure du coucher arriva, elle soupira.

— On pourra continuer demain ?

— Bien sûr.

Je la raccompagnai jusqu’à sa chambre. Elle se glissa sous sa couette mais ne ferma pas les yeux tout de suite.

— Tu sais… la nuit, j’ai peur des bruits d’oiseaux.

— Des oiseaux ?

— Oui. On dirait qu’ils crient.

Je caressai ses cheveux.

— Ce n’est pas grave. C’est simplement une chouette.

— Une chouette ?

— Elle veille sur nous. Elle ne nous veut pas de mal.

Anouk me regarda longuement. Puis elle se serra contre moi.

— D’accord.

Je restai un moment à la tenir, écoutant sa respiration se calmer. Quand je sortis de la chambre, je me sentais plus léger. Je crois qu’elle me voyait autrement, désormais. Ce n’était plus la peur.

4 – Léna : Les poules

La lumière du bureau de Léna était douce, filtrée par les rideaux clairs. L’odeur légère de thé flottait dans l’air. Je m’installai sur le canapé, les mains jointes, mon café chaud entre les doigts. Le tissu râpait mes paumes moites. Elle m’observa quelques secondes avant de parler.

— Vous avez l’air plus calme que la dernière fois, dit-elle.

Je hochai la tête.

— Oui… un peu.

— Racontez-moi.

Je lui parlai de la tasse cassée… Ma voix tremblait par moments. Mes épaules se resserrèrent, comme si la peur dans les yeux d’Anouk m’atteignait encore. J’évoquai ma propre colère qui avait failli exploser. Je décrivis comment j’étais parti pour me calmer, puis revenu pour lui proposer de réparer le mug ensemble.

— Et qu’avez-vous ressenti à ce moment-là ? demanda Léna.

— J’ai senti qu’elle n’avait plus peur de moi.

Je restai silencieux un instant, avant d’ajouter :

— Je crois que… j’ai brisé quelque chose. Un cycle.

Léna hocha doucement la tête.

— Vous parlez du cycle de la honte ?

Je repensai à la phrase de S’affranchir de la honte.

— Oui, la honte qu’on transmet sans même s’en rendre compte.

— C’est une prise de conscience importante, dit-elle. Et je crois qu’on peut aller un peu plus loin.

Je la regardai, intrigué.

— Vous savez, on a tous des parties indépendantes en nous-mêmes… moi, je préfère les appeler des poules.

Je fronçai les sourcils.

— Des poules ?

— Imaginez un poulailler dans lequel chacune de vos poules veut caqueter plus fort que les autres. Certaines hurlent, d’autres se taisent et bougonnent dans un coin. Si vous ne savez pas qui est qui, c’est vite le chaos.

Elle avait un léger sourire en coin, presque malicieux, et je crus entendre son bracelet cliqueter lorsqu’elle joignit les mains comme pour imiter les battements d’ailes d’un poulailler imaginaire.

Je levai les yeux au ciel.

— Ça vous amuse, hein ?

Elle sourit :

— Un peu. Mais ça aide à dédramatiser. Alors, est-ce que vous commencez à cerner certaines de vos poules ?

Je soufflai, à moitié amusé, à moitié vexé.

— Oui… il y en a une qui veut tout contrôler. Je dirais qu’elle m’embête pas mal en ce moment.

— Le bon élève du poulailler… celui qui se met tout seul au garde-à-vous quand passe le fermier.

Je hochai la tête :

— C’est exactement ça.

— On va l’appeler comment ?

— Severus, soufflai-je.

Léna esquissa un sourire.

— Très bien, Severus. Et il y en a d’autres ?

Je pris le temps de réfléchir.

— Oui, une plus… taquine. Celle qui a toujours une blague, qui me souffle des idées bizarres.

— Ah ! Celle-là, je l’aime bien : c’est celle qui renverse la mangeoire juste pour voir ce qui se passe.

— Je crois que je l’appelle Lysséa.

— Bien. Et d’autres ?

Je sentis un frisson me traverser.

— Oui… une qui bloque tout. Qui se plante devant la porte et qui refuse que je voie ce qu’il y a derrière.

Léna se pencha légèrement :

— Celle-là protège les secrets du poulailler.

— C’est ça. Elle me fait un peu peur.

— C’est normal. Elle joue un rôle lourd à porter.

Je baissai la voix.

— Asmodée.

Léna hocha la tête :

— On a donc Severus, Lysséa et Asmodée. Et vous pensez qu’il y en a d’autres ?

Je fronçai les sourcils.

— Peut-être… j’en ai entrevu une autre plus insaisissable, presque dans l’ombre, comme un stratège qui tire des ficelles.

Léna hocha la tête.

— Vous ne savez pas encore quel rôle il joue ?

— Pas vraiment. C’est flou.

— C’est normal. Certaines « poules » se cachent un peu plus que les autres. Quand vous serez prêt, vous les reconnaîtrez.

Une image fugace me traversa : un enfant timide, tapi au fond du poulailler. Rien qu’imaginer prononcer son nom m’étranglait, comme si une main invisible me serrait la nuque. Je n’en parlai pas. Léna ne me pressa pas. Elle se redressa sur son siège.

— Je voudrais vous proposer un exercice. Pour assouplir votre poule Severus, précise-t-elle avec un clin d’œil. Mettez vos pieds bien à plat sur le sol.

J’obéis.

— Fermez les yeux et imaginez que vous êtes un bambou. Il a des racines solides, profondément ancrées. Mais sa tige plie au vent ; il ne se brise pas.

Sous mes pieds, le tapis de la salle s’effaça. Je marchais pieds nus sur une terre fraîche, douce. Autour de moi, une forêt de bambous s’élevait, immobile en apparence, mais frémissante au souffle du vent. La sève battait jusque dans mes tempes. Mes épaules, lourdes, descendaient.

— Vous sentez le poids de votre corps descendre jusqu’au sol. Vous êtes ancré. Et en même temps, vous pouvez être souple.

Mes épaules se détendirent un peu.

— Vous n’avez pas besoin d’être le chêne raide qui encaisse tout, ajouta Léna. Vous pouvez être le bambou.

Je rouvris les yeux. La lumière avait légèrement changé : plus chaude, plus stable. La sensation d’avoir les pieds bien ancrés restait présente, une assise nouvelle qui déployait ma respiration.

— Ça me paraît… faisable.

— C’est un entraînement, précisa-t-elle. La prochaine fois que le poulailler s’agite, essayez de repérer quelle poule fait le plus de bruit. Et respirez. Et si jamais ça caquette trop fort, vous m’appelez : je connais deux-trois recettes de poule au pot.

Je hochai lentement la tête, à la fois amusé et apaisé.

— Vous pensez que… je peux changer ?

— Je n’ai aucun doute, dit-elle. Et vos poules non plus.

Je quittai le cabinet avec cette image en tête, un sourire discret aux lèvres.

5 – Le chapeau de Lysséa

Plus tard, dans la soirée, je sortis de la maison le chapeau plié dans ma poche, comme un secret que je n’étais pas encore prêt à montrer. Je marchai un moment, les mains enfoncées dans les poches. Arrivé à l’angle de la rue, je m’arrêtai : maintenant ou jamais. Je sortis le chapeau et le posai maladroitement sur ma tête. La sensation me déconcerta : le bord tombait sur mon front, j’eus l’impression de porter un déguisement.

Allez… souffla une petite voix insouciante. Tu n’es pas ridicule, c’est juste un chapeau. Lysséa. Puis la voix ricana : bon, peut-être un peu… mais au moins, t’as enfin une tête à histoire.

Je pris une inspiration et repris ma marche. Je m’attendais aux regards des passants ; en réalité, personne ne faisait attention. Les passants, absorbés dans leurs pensées, m’accordaient à peine un regard. Cette indifférence me surprit d’abord, puis me soulagea. Je m’étais fait tout un monde de ce geste, alors qu’il ne représentait rien pour les autres.

Le parc était presque vide : quelques joggeurs, des parents avec des poussettes, des couples installés sur les bancs. Un merle chantait quelque part, sa mélodie claire rebondissant entre les branches encore jeunes. Je longeai l’allée centrale et m’arrêtai devant la vitrine d’un fleuriste déjà fermé. Mon reflet se dessina dans la vitre : le chapeau, la veste entrouverte, les épaules moins voûtées que d’habitude. Un massif de lilas embaumait derrière moi. Je redressai les épaules sans y penser.

Regarde, souffla Lysséa. Tu tiens debout, mais pas comme Severus. Plus souple. Comme un bambou. Tu sens la différence ? Elle éclata d’un rire bref : t’es encore un peu raide… mais au moins, si le vent souffle, tu ne casseras pas comme un manche à balai.

Je pris une inspiration lente. Oui, je n’avais plus l’impression de me cacher derrière une armure, mais simplement d’occuper ma place. Je me remis en marche. Au fil des pas, je sentais une légère fierté monter en moi : j’avais osé quelque chose de nouveau. Ce chapeau que j’osais enfin porter devenait un symbole de mon dévoilement.

Je m’arrêtai près du bassin. Les canards glissaient sur l’eau en laissant des cercles parfaits derrière eux. Le vent souleva le bord de mon chapeau ; je le retins d’une main.

— Merci, dis-je tout bas.

Merci pour quoi ? Hé, je ne suis pas ton coach de yoga, tu sais.

— Pour me rappeler que je peux sourire, même dans des moments anodins.

Je levai les yeux : le ciel se teintait de rose et d’orange. Je me sentais calme, ancré, presque… fier. Dans la vitrine d’une boutique, mon reflet confirmait ce changement : plus droit, mais sans rigidité.

Lysséa murmura, amusée : pas mal… t’as enfin l’air de marcher pour toi, pas pour les autres.

Je souris. Peut-être qu’elle avait raison.

6 – Imagination active : Je suis prêt

Je passai un long moment dans la salle de bain, les mains appuyées sur le rebord glacé du lavabo. Le miroir me renvoyait mon reflet : traits tirés, épaules un peu moins voûtées. Sous la lumière blafarde, je crus voir revenir les fissures imaginaires du miroir, celles qui m’avaient hanté au réveil, après le rêve d’Asmodée. Mais non : la glace était lisse, immobile, comme si elle attendait quelque chose de moi.

Je baissai les yeux et sentis le froid du carrelage sous mes pieds nus. Je repensai au coffre qu’Asmodée m’avait laissé approcher : le miroir brisé qu’il contenait, les morceaux que je n’avais pas encore assemblés. Une contraction me serra la poitrine. Le sommeil finirait par m’emporter, comme chaque soir. Mais cette fois, j’étais apaisé : plus besoin de forcer les images.

Je rejoignis ma chambre sans un bruit. La maison vibrait doucement au rythme du vent qui battait contre les volets. Je m’assis sur le lit, le dos calé contre l’oreiller, et pris mon carnet. Le papier était tiède sous mes doigts ; l’odeur de l’encre me parut presque réconfortante. J’écrivis lentement :

« Je veux rassembler les morceaux. »

Je relus la phrase. Elle me paraissait simple, évidente. Comme un énoncé qui ne demandait pas de justification.

Une voix facétieuse rompit le silence :

Et si on gardait une petite pirouette sous la manche ? Une diversion au cas où Monsieur Trône se bouche les oreilles…

Je souris, malgré le nœud qui se formait dans mon ventre.

— Non. Pas cette fois, Lysséa.

Pas même une ombre de mise en scène ? souffla-t-elle, ses mots dansant comme des étincelles dans l’air.

— Je n’en ai pas besoin. Je suis prêt à discuter à cœur ouvert.

Un instant de silence suivit. Je repensai à notre dernière confrontation avec Severus : nous nous étions promis, Lysséa et moi, de revenir mieux préparés, pour frapper plus juste. Cette fois, je n’avais plus besoin de détours.

Alors, ce sera ton cœur en première ligne… moi je danserai en coulisse. Et puis avoue : tu aimes quand je rajoute de la couleur.

Un courant d’air fit vibrer les pages. Dans l’ombre, Asmodée se tenait en retrait, massif et silencieux. Je le fixai, le cœur battant plus vite.

— Tu penses que c’est le bon moment ?

Il inclina lentement la tête. Pas d’avertissement, pas de menace : juste un signe d’approbation silencieux. Je refermai le carnet et le posai sur ma poitrine. Mes mains le maintenaient comme un talisman, sentant le battement de mon cœur contre la couverture. J’inspirai profondément ; l’air avait l’odeur légère du linge propre.

Un courant d’air me parcourut soudain la nuque, souffle glacé d’une fenêtre invisible derrière moi. Je frissonnai et jetai un coup d’œil autour de la chambre : tout était fermé. Le sommier grinça, sec, et je fus aussitôt ramené dans ma chambre d’enfant. Mon cœur accéléra. Je soufflai longuement pour calmer mes nerfs : ce n’était qu’un bruit de maison.

Je n’avais pas de plan. Pas de phrases préparées. Seulement une détermination tranquille : rassembler les morceaux du miroir pour ne plus être dispersé.

Pourtant, une sensation étrange s’insinua : les ombres semblaient s’être rapprochées du lit, patientes, guettant que je ferme les yeux. Ce n’était pas de la peur, mais un guet silencieux, aux portes du rêve. Je m’allongeai sur le côté, le carnet contre moi. Les draps froids glissèrent sur mes épaules. Je fermai les yeux. Le vent soufflait toujours dehors, mais je sentais mes muscles se relâcher, un à un. Une chaleur douce commençait à se diffuser dans ma poitrine.

Je me sentais prêt.

7 – Rêve : L’assemblage du miroir

Je me retrouvai dans le rêve sans surprise : je savais que j’y étais attendu. La salle circulaire s’étendait autour de moi, immense, silencieuse. Son sol de pierre luisait faiblement, comme s’il avait été poli par des siècles de pas.

Severus se tenait au centre, immobile. Son armure sombre, polie comme un bois verni, le faisait paraître plus grand que nature. Sous la lumière froide, on devinait dans ses lignes la tension d’une charpente prête à encaisser la charge. Il me regardait, son casque masquant ses yeux.

A côté de lui, un socle de pierre portait le miroir brisé. Les éclats étaient posés en vrac, certains encore tachés de poussière sombre. Chaque morceau reflétait un fragment de lumière, comme un éclat de lune. Comme Severus, les morceaux semblaient tenir dans une immobilité forcée : aucun ne pouvait s’unir tant qu’il n’avait pas desserré son étreinte.

J’avançai lentement.

— C’est le moment ?

Il hocha la tête. Puis, sans un mot, il leva les mains et retira son casque. C’était la première fois que je voyais son visage. Ses traits, taillés comme une poutre ancienne, portaient les rides d’une inquiétude trop longtemps contenue.

— Tu ne peux plus tenir seul, dis-je.

Ses épaules se détendirent à peine, comme un bois noueux qui cède sous la chaleur du soleil. Un craquement discret monta, avec une odeur rassurante de bois chauffé. Il me tendit le casque.

— Non… et tu n’as plus besoin que je sois ton armure.

Je pris l’objet lourd entre mes mains. Il vibrait encore, parcouru d’un reste de tension, comme une pièce de charpente qui vient d’être libérée après des années à soutenir la charge. Je le posai doucement sur le sol.

— Aide-moi, dit-il.

Nous nous agenouillâmes devant le socle. Les morceaux du miroir semblaient vouloir s’assembler, mais leurs bords tranchants me faisaient hésiter.

Lysséa surgit à côté de moi, lumineuse, un éclat de malice au coin des lèvres. Elle fit apparaître une lampe à huile et la posa près du socle. Sa lumière chaude baigna la pièce.

— Enfin un peu de lumière, dit-elle… il fallait bien que quelqu’un s’y colle.

Elle se retourna en arrière et fit un geste d’encouragement vers l’ombre. Un froissement se fit alors entendre. Je tournai la tête : Aedàn s’approchait timidement, serrant un éclat dans ses mains d’enfant. Ses grands yeux brillants me fixaient.

— Ah, voilà le héros de la soirée… continua Lysséa. Tu en as mis du temps, petit éclat !

Je tendis les bras. Aedàn me le donna sans oser me toucher. Je sentis alors la main tannée de Severus effleurer brièvement mes doigts, comme pour s’assurer que ce morceau arriverait à sa place. Un contact furtif, mais assez pour que je comprenne qu’il acceptait de partager la charge.

Severus et moi commençâmes à assembler les fragments. Chaque fois qu’un morceau s’emboîtait, un frisson me traversait : le miroir recousait une plaie ancienne. Quand nous eûmes posé l’éclat d’Aedàn, le miroir sembla se refermer sur lui-même. Ses fragments se rejoignirent dans un frisson de lumière blanche. Le miroir demeurait incomplet : des interstices sombres restaient visibles. Je m’y penchai malgré tout… et je fus aspiré.


Je me retrouvai dans la maison de mon enfance. Je revenais de chez Adrien. J’étais anxieux, mon cœur battait à tout rompre : j’avais enfin décidé de parler à ma mère de ce qui se passait avec lui. Je n’avais pas de plan précis ; je savais seulement que je ne pouvais plus porter ça seul. Mais quand j’entrai dans le salon, elle se retourna vers moi et je vis immédiatement que quelque chose n’allait pas. Son visage se déforma sous la colère.

— Où étais-tu ?! hurla-t-elle.

Je ne compris pas. Je voulus balbutier une réponse, mais ma gorge se serra. Je n’ai jamais su ce qui avait déclenché sa fureur ce jour-là.

Je reculai d’un pas, mais elle s’avança, les yeux brillants d’une rage que je ne lui avais jamais vue. La panique me submergea : je me précipitai vers ma chambre, mon maigre refuge. Je claquai la porte derrière moi, sans clé pour me protéger. Je me jetai sous mon lit, le cœur battant à m’en faire mal. La poussière me piquait les yeux.

— Sors de là !

Ses pas tonnaient dans le couloir. La porte s’ouvrit violemment, puis ses doigts agrippèrent mes chevilles. Je hurlai, tentai de m’accrocher aux pieds du lit, mais elle me tira d’un coup sec. Je sentis le parquet me brûler la peau.

Puis le choc : les coups qui me firent voir des éclats de lumière.


Je crus m’effondrer. Mais quelque chose me retint.

Je n’étais plus seul : Severus se tenait derrière moi, ferme comme une poutre faîtière tenant toute la toiture. Lysséa posait une main légère sur mon épaule. Aedàn, blotti contre moi, tremblait mais ne fuyait plus.

— Regarde, dit Severus doucement. Tu peux tenir debout.

Je levai les yeux : je voyais ma mère, furieuse, mais je n’étais plus l’enfant pétrifié. Je respirai profondément. Le cri résonna une dernière fois, puis s’éteignit.

La scène se dissipa, comme un nuage qui se défait.

Je me retrouvai dans la salle circulaire. Le miroir était toujours là. Plus stable, mais incomplet : son centre restait vide et ses bords attendaient encore des éclats, comme s’il guettait patiemment d’autres fragments à accueillir. Il reflétait mon visage adulte, mais aussi celui d’Aedàn, juste à côté du mien.

Severus se tourna vers moi. Son armure semblait plus souple, moins oppressante, évoquant plus les fibres du bambou que le poids du bois massif.

— On peut tenir debout sans se couper des autres, dit-il.

— Exactement, renchérit Lysséa, pas besoin de jouer au gros dur tout le temps.

Je hochai la tête. Puis je posai ma main sur le miroir : il était tiède, presque vivant. Je sentis un nouvel équilibre en moi, les morceaux dispersés de ma mémoire s’emboîtant enfin. Aedàn s’avança. Ses lèvres frémirent sans son. Il me serra alors la main avec une force inattendue, les yeux brillants de crainte et de soulagement mêlés.

— « Merci d’être venu, » traduisit Lysséa avec un sourire doux.

Je refermai les bras autour de lui. Severus posa sa main rugueuse sur mon épaule. Derrière nous, Lysséa fit tournoyer sa lampe : la salle s’illumina d’une clarté souple et rassurante. Severus avait enfin desserré son étreinte : il ne me portait plus à ma place, il m’aidait à porter avec lui. Je savais que ce souvenir ne me hanterait plus comme avant. Il ferait toujours partie de moi, mais je n’en étais plus prisonnier.

Je fermai les yeux. La salle circulaire se dissipa.


Je me réveillai dans mon lit, le cœur battant mais apaisé. Le carnet était posé à côté de moi : je le saisis et le serrai contre ma poitrine, comme pour sceller ce que je venais de vivre.

8 – La fin de la distance

Après une fin de nuit sans rêves, je sortis lentement du sommeil, comme on remonte d’une eau profonde. Mon thorax n’était plus une cage serrée : l’air circulait enfin. La chambre était encore grise, baignée par la lumière timide du matin. Je restai immobile, le temps de reprendre mes esprits.

Puis je sentis quelque chose. Une chaleur diffuse sur le côté du lit, empreinte d’une silhouette assise en silence, sans bruit ni mouvement.

— C’est toi ? murmurai-je dans le silence.

Pas de réponse. Pourtant je crus sentir un frôlement sur ma main, un souffle chaud qui me fit fermer les yeux. J’ouvris un œil : il n’y avait personne. Mais je savais qu’Aedàn était là. Je pris une grande inspiration ; elle me parut étonnamment facile.

Je restai ainsi, allongé, le cœur battant plus lentement qu’à l’accoutumée. Une émotion discrète me serra la gorge. J’avais la sensation qu’une distance s’était réduite : Aedàn, mon enfant intérieur, ne se tenait plus tapi dans l’obscurité. Il s’était rapproché.

Je tournai la tête vers la table de chevet. Une odeur d’encre. Mon carnet était là, entrouvert. Une page dépassait légèrement ; je ne me souvenais pas l’avoir laissée ainsi. Je le saisis et l’ouvris. Un dessin m’y attendait : un trait simple, presque enfantin, représentant un personnage minuscule qui me regardait en souriant. Je fronçai les sourcils : je ne me souvenais pas l’avoir tracé.

— C’est toi…

Un sourire me vint sans que je le décide. Je refermai le carnet et le posai contre ma poitrine. Je me levai, encore un peu engourdi, et traversai le couloir pour rejoindre la salle de bain. Mon reflet m’attendait dans le miroir : le visage fatigué, les traits pourtant moins fermés. Je passai mes doigts sur mon thorax : plus de douleur, seulement un léger picotement, comme une cicatrice qui se referme.

Je soufflai doucement. Cette nuit, le miroir avait été rassemblé. Severus avait accepté de plier, Aedàn s’était approché. Je n’étais pas « réparé, » je le savais. Mais je me sentais moins dispersé.

— Je crois que je suis prêt, murmurai-je.

Je n’attendais pas de réponse. Pourtant, en retournant dans la chambre pour m’habiller, je crus percevoir un pas léger derrière moi.

Je souris.

Aedàn n’était pas encore tout près, pas encore en confiance. Mais il n’était plus aussi loin. Et ça changeait tout.

Ton jet de sauvegarde a tenu. La rigidité a plié, pas toi. Tu gagnes un point de souplesse pour les prochaines épreuves.

— Calion

9 – Le retour au travail

Je poussai la porte du laboratoire en milieu de matinée. L’air y avait cette odeur particulière de papier, de café réchauffé et de poussière d’ordinateurs. Je n’y avais pas remis les pieds depuis des semaines, et chaque pas résonnait comme si je pénétrais un territoire étranger.

Les collègues levaient à peine les yeux de leurs écrans. Un salut rapide, des sourires polis. Je répondis d’un signe de tête. Rien n’avait changé, et pourtant tout semblait différent : c’était moi qui n’étais plus le même. La vieille tension se réveilla dans mes épaules : l’armure de Severus, prête à me protéger. Mais au lieu de me raidir, je respirai lentement. Je me souvenais du bambou. De la lampe de Lysséa. Des yeux d’Aedàn.

Je posai mes affaires sur mon bureau, ouvris l’ordinateur. L’écran bleu d’accueil se reflétait sur la surface de mon mug – celui réparé avec Anouk. Ses cicatrices dorées luisaient doucement sous la lumière artificielle.

Un collègue s’approcha.

— Alors, de retour parmi nous ? lança-t-il avec un sourire.

— Oui, répondis-je simplement.

Il attendit un instant, comme s’il guettait un ajout, puis repartit. Je restai seul avec le silence feutré de la salle. Mes doigts se posèrent sur le clavier. Je n’avais pas de plan, pas de masque impeccable. Juste une respiration plus ample, et la sensation que derrière moi, quelque part, une petite silhouette m’observait avec confiance.

Je murmurai pour moi-même :

— On va y arriver.

Chapitre 7 – L’épée dans l’ombre

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