1 – Bien Fait
La lumière automnale filtrait entre les rideaux. Assis sur le bord du lit, je laissais mes doigts glisser sur le velours du chapeau, savourant encore le frisson de l’achat. Mais dehors, ce serait une autre histoire.
L’ombre s’épaissit, chargée d’une odeur âcre : celle du grenier d’Adrien. Une silhouette fugace passa dans l’air devenu plus lourd. Sous mes paumes, le velours parut alors étranger.
Mon téléphone vibra dans ma poche, brisant le silence. Je me levai, le chapeau toujours en main, et décrochai.
— Allô ?
C’était la voix de ma mère.
— Bonjour. Je… je t’appelle pour te dire qu’Adrien est parti, dit-elle.
L’air semblait se figer. Je clignai des yeux, comme si elle venait de parler une langue étrangère.
— Il est mort cette nuit, continua-t-elle.
Un frisson me parcourut. Pas de larmes. Pas de colère. Seulement un engourdissement.
— Ah… oui.
— Ça faisait des semaines que ça se dégradait, tu sais. Il était en soins palliatifs depuis si longtemps… Il était tellement jeune : seulement trois ans de plus que toi. C’est malheureux.
Trois ans et demi… presque quatre. Pendant qu’elle parlait, j’aperçus l’ombre de Constance dans l’embrasure de la porte ; elle avait dû entendre ma voix se briser. Ma mère continuait, enchaînant des mots sur le corps, les démarches, l’enterrement. Des bribes, comme derrière une vitre.
Ces derniers mois, mes parents m’avaient tenu au courant : il était très fatigué… on doutait qu’il passerait l’été. Un ancien ami, je devrais être triste. Mais non. C’est autre chose que je ressentais. Indéfinissable. Rien à voir avec la tristesse.
Ma mère me demanda si je voulais parler à mon père.
— Non, merci, dis-je d’une voix qui me parut étrangère.
Elle m’indiqua l’heure de la cérémonie et me demanda si je pourrai participer.
— Je ne sais pas. Il faut que je vérifie avec Constance.
— N’oublie pas de souhaiter l’anniversaire de ta sœur, Camille, ajouta-t-elle, comme si tout devait continuer malgré tout. Puis elle raccrocha.
Je restai un moment le téléphone à la main. Les ombres s’épaississaient, pesantes. Constance apparut derrière moi, dans l’encablure de la porte. Elle n’avait jamais connu Adrien ; je voyais qu’elle ne comprenait pas ce qui me traversait.
— Ça va ?
Je la regardai, incapable de répondre. Mon corps entier était engourdi, figé sous le poids d’une pierre invisible. Je haussai vaguement les épaules et reposai le chapeau dans le placard. En refermant la porte, une ombre s’y accrocha comme une cape, disparaissant avec lui. Constance entra doucement, alors que je me rassis sur le bord du lit.
— Tu veux en parler ?
Je secouai la tête. Si je parlais, il faudrait que je lui dise tout. Et je n’étais pas prêt à la laisser voir tout ça. Elle posa sa main sur mon épaule. Son geste avait quelque chose de las, presque machinal, mais précis. Preuve que malgré la fatigue elle veillait encore.
— Je suis là, tu sais.
Je sentis le contact mais je ne bougeai pas. Elle finit par se retirer. Je restai seul, le regard fixé sur le placard fermé. Le téléphone vibra encore dans ma poche : un message vocal de ma mère. Je n’eus pas la force de l’écouter. Je m’assis et regardai mes mains. Je savais que je devrais être triste. Mais une phrase s’imposa, nue :
Bien fait.
Je fermai les yeux. Une silhouette surgit aussitôt : droite, figée, les bras croisés comme une sentence. Je rouvris les yeux d’un coup ; la chambre était vide. Pourtant, la sensation restait, plantée dans mon dos comme une présence qui refusait de partir.
Mes poings se crispèrent jusqu’à la douleur.
2 – Souvenirs fragmentés
Je refermai la porte de ma chambre derrière moi, sans allumer la lumière. La maison était silencieuse ; au loin, j’entendais le bruit étouffé de Constance qui télétravaillait depuis le salon, la même chanson lancinante en boucle.
Je posai mon téléphone sur le bureau et me laissai glisser contre le mur, assis par terre, les genoux ramenés contre moi. Un souffle froid s’infiltrait par la fenêtre entrouverte. L’odeur de poussière et de bois persistait, la même que dans le grenier de mes parents.
Je me redressai pour attraper la boîte dans le coin de la chambre. Je l’ouvris mécaniquement ; le plastique grinça, un son trop fort dans le silence. Je sortis le carnet à spirale que j’avais déjà feuilleté : les pages jaunies me collaient presque aux doigts. Je découvris un dessin : un grenier. Pas celui de mes parents. Celui d’Adrien.
Les images s’imposèrent sans prévenir.
Un plancher qui craque. Une odeur de poussière et de bois humide. Un souffle chaud, presque trop proche. Je serrai les mâchoires.
Des bribes éclatées surgissaient : un rire étouffé, le craquement d’un couloir sombre, mes doigts crispés sur un jouet. Et surtout cette impression d’être observé, cloué sur place, sans issue. Je secouai la tête ; les images se brouillèrent aussitôt. La honte me serra la poitrine, brutale. Je murmurai :
— J’aurais dû…
Je n’allai pas plus loin. Mes doigts crispés sur le carnet glissaient, dessinant des griffures sans mots. La colère remonta d’un bloc. Contre qui ? Adrien. Mes parents. Moi. Je ne savais pas. Un long soupir s’échappa de mes lèvres. Je refermai le carnet d’un geste sec et le posai sur la table de chevet, comme pour étouffer tout cela.
L’air semblait lourd. Je me dis qu’il valait mieux ne pas creuser. Pas maintenant. Je fermai de nouveau la boîte. Le couvercle claqua, net. Je la poussai dans un coin de la chambre, presque sous le lit, comme si je pouvais refermer les souvenirs avec elle. Mais je savais que c’était inutile. Le poids sur ma poitrine restait immobile. Je me redressai et restai un moment debout, le dos contre le mur, les mains crispées.
Dans le miroir de l’armoire, mon reflet me fixait, bras croisés. Droiture glacée.
Severus.
Mais l’ombre derrière lui se déchira soudain, comme une faille qui s’ouvrait. Une silhouette plus acérée se détacha : même posture, mais tordue, ironique. Ses lèvres semblaient prêtes à cracher un verdict.
Bien fait.
Tarsis.
Cette pensée m’avait traversé quand ma mère m’avait annoncé la mort d’Adrien. Et elle me faisait honte.
Je me couchai sans me déshabiller. Le cœur encore serré.
3 – L’histoire qu’on raconte
Une semaine après les funérailles, nous étions attablés dans le salon de jardin de mes parents pour un apéritif, profitant d’un mois de septembre étonnamment clément. Les verres tintaient, le parfum du vin blanc se mêlait à celui des feuilletés chauds que ma mère avait sortis du four. Les oiseaux gazouillaient dans les arbres, insensibles à ce qu’on disait autour de la table. J’étais assis à côté de Morgane ; elle n’avait pas dit un mot depuis notre arrivée. Camille, ma plus jeune sœur, parlait à toute vitesse, rattrapant le temps perdu comme toujours.
— Pauvre Adrien… Vous vous souvenez, à l’école ? On se moquait tellement de lui…
Mes épaules se contractèrent ; la chaise grinça, trahissant la tension que je voulais masquer. Pauvre enfant humilié… Les images du grenier, les souvenirs morcelés des jours précédents, me traversèrent comme un courant d’air glacé.
— Il restait toujours à l’écart, renchérit Camille. Les autres l’avaient pris pour tête de Turc. Il ne devait pas être heureux.
Je n’entendais plus vraiment. Mes propres souvenirs de l’école et du collège revenaient par vagues : les couloirs bruyants, les moqueries, la peur de devenir la cible.
— Aux obsèques, y’avait presque personne de sa classe. Juste une fille… poursuivit Camille.
Mes mains étaient moites sur le verre. Leur récit sonnait comme une version étrangère de l’histoire que je portais en moi.
— C’est fou… Personne n’a su l’aider, dit mon père en secouant la tête.
Je voulus parler. Leur dire que je ne voyais pas Adrien ainsi, que l’histoire était plus complexe. Mais une voix intérieure se dressa aussitôt.
Garde ta posture. Elle tient l’édifice en place, et l’édifice te protège.
Severus.
Une raideur gagna ma nuque, comme si Severus glissait une pièce de bois sous tension. Mes épaules se redressèrent d’elles-mêmes. Ma mère reprit :
— Vous étiez proches de lui, toi et Morgane. Dommage que vous n’ayez pas pu venir.
Nous étions les seuls absents. Je sentis la honte monter, cuisante. Je savais qu’ils ignoraient. Qu’ils ne sauraient jamais ce qui s’était vraiment joué entre nous.
— Sa mère… elle l’a mal pris. On ne savait pas quoi dire.
Je dévisageai Morgane : elle gardait le visage fermé, les yeux baissés. Je croisai son regard ; elle détourna aussitôt les yeux. J’aurais voulu qu’elle dise quelque chose, mais elle restait muette, un mur impénétrable. Honte et colère se mêlaient, brûlantes. Une phrase me revint, lue quelque part : ceux qui portent leurs blessures non soignées risquent d’en infliger d’autres. Je serrai les dents. Je savais qu’Adrien avait souffert, mais je ne pouvais pas oublier ce qu’il m’avait fait subir.
— Je… je suis désolé, murmurai-je, les mots arrachés.
Mes parents hochèrent la tête, satisfaits de cette réponse minimale. Quelques phrases neutres me vinrent, juste assez pour maintenir la conversation à distance. Morgane ne disait toujours rien. Son mutisme pesait plus lourd que mes propres mots retenus. Je finis par me lever pour aller chercher un verre d’eau. Ma gorge était sèche, ma poitrine serrée. En passant devant le miroir du couloir, je croisai mon reflet : je me reconnus à peine. Mon visage était lisse, impassible. J’y cherchais une fissure. Il n’y en avait pas.
— Tu es sûr que ça va ? me demanda ma mère depuis la table.
Je me retournai vers elle.
— Oui… oui, ça va.
Je repris ma place entre Morgane et Camille. Le vin blanc avait un goût amer.
Je restai en retrait. Les phrases sur Adrien continuaient de tourner : pauvre enfant humilié, malheureux, à l’écart. Chaque mot me transperçait. Je regardai Morgane : elle fixait un point invisible devant elle, ses mains posées à plat sur ses genoux. Je sentis que nous étions prisonniers du même silence.
4 – Léna : La honte somatique
J’étais arrivé plus tard que d’habitude. Pas le temps de flâner dans la cour : je sonnai aussitôt, et Léna m’accueillit avec un sourire tranquille.
— Entrez. Vous connaissez le chemin.
Je m’installai sur le canapé beige. La pièce n’avait pas changé, mais je m’attardais sur des détails que je n’avais jamais remarqués. Derrière Léna, une gravure montrait une forteresse massive, percée d’une unique porte étroite. J’eus l’impression qu’elle m’attendait.
— Vous avez changé la déco ? demandai-je, pour briser le silence.
Elle sourit.
— Non, c’est là depuis que je suis installée. Peut-être que vous commencez à voir des choses nouvelles.
Elle s’assit et poursuivit.
— Alors, comment vous vous sentez aujourd’hui ?
— Un ami d’enfance, mon ancien voisin, est mort il y a quelques jours.
— Je suis désolée… dit-elle avec un regard compatissant. Et qu’est-ce que ça provoque chez vous ?
— Je suppose que je devrais être triste, comme mes parents… Mais je suis en colère.
— Comment est-ce que vous l’expliquez ?
— Initialement, on était amis. Mais la relation est devenue malsaine… comme avec mes collègues aujourd’hui. Ce même sentiment de devoir encaisser pour que ça ne dégénère pas. J’ai l’impression que… mes souvenirs sont décalés par rapport à ce que dit ma famille. Eux, ils parlent d’Adrien comme d’un enfant humilié à l’école. Moi, je… je n’arrive pas à le voir ainsi.
Léna s’appuya contre son fauteuil.
— Vous savez, il n’y a pas une seule vérité. Mais je comprends que ce soit douloureux.
Je pris une grande inspiration.
— C’est comme si… je ne pouvais pas formuler clairement ce qui s’est passé.
— Il y a des moments où certains souvenirs restent derrière une porte fermée, expliqua-t-elle doucement. C’est un mécanisme de protection. On appelle ça… un gardien du seuil.
J’étudiai brièvement la gravure derrière elle : la porte étroite semblait plus sombre qu’à mon arrivée.
— Vous avez l’impression d’être bloqué ?
Je hochai la tête.
— On va essayer un petit exercice, dit-elle. Posez vos mains sur votre thorax. Respirez doucement.
J’obéis, mal à l’aise. Mes paumes rencontraient ma poitrine. La sensation me surprit : un nœud brûlant qui bloquait ma respiration.
— Vous sentez quelque chose ?
— Oui… c’est fermé.
— C’est normal. Le corps garde en mémoire les blessures passées. Le corps n’oublie rien, vous vous souvenez ?
Je hochai la tête. Elle reprit :
— La honte, surtout, verrouille le souvenir.
Je sentis mes yeux me brûler, mais je détournai le regard.
— Je… j’ai tellement honte, murmurai-je.
— Vous avez honte d’un souvenir flou, précisa Léna. C’est très fréquent : on ressent le poids mais on ne se souvient pas de l’événement exact. Votre corps, lui, se souvient : ce nœud dans la gorge, ce besoin de se faire tout petit…
Je hochai la tête, silencieux : c’était exactement ça.
— Je vais vous conseiller un livre, ajouta-t-elle en griffonnant un titre sur un post-it : S’affranchir de la honte, de John Bradshaw. Il pourrait vous aider à comprendre comment la honte s’installe et comment s’en libérer.
Elle me tendit le papier.
— Tenez. Et rassurez-vous : pas besoin de timbres pour « s’affranchir de la honte. »
Je pris le papier, les doigts tremblants.
— Je ne sais pas si…
— Il n’y a pas d’urgence. Vous pouvez juste le feuilleter. Et surtout, vous rappeler que vous n’êtes pas seul.
Je relevai les yeux vers elle. Elle souriait, sereine.
— Alors pourquoi est-ce que je me sens encore enfermé ?
— C’est normal. Le gardien du seuil ne disparaît pas en un jour. Mais vous avez déjà trouvé la clé : vous commencez à parler.
— Il y a des choses… que je n’arrive pas à dire, soufflai-je.
Léna hocha lentement la tête :
— Alors ne vous forcez pas. Mais si un jour vous avez besoin de mettre des mots, vous pouvez les écrire dans le carnet que je vous ai donné.
— Sans vous censurer. Juste pour déposer ce qui pèse.
J’acquiesçai, mal à l’aise. Je savais que je n’écrirais rien tout de suite. Mais penser à ce carnet, posé quelque part chez moi, avait quelque chose de rassurant : la promesse de pouvoir parler autrement, quand je serai prêt. Je fixai la gravure : la porte semblait palpiter. Un frisson me traversa.
— Je crois que je vois cette porte.
— Alors vous savez où frapper, répondit-elle.
5 – Le silence de Morgane
De retour dans ma chambre-bureau, je feuilletais Le corps n’oublie rien, le carnet posé sur le lit à côté de moi. Les pages craquaient, rétives. Les mots, trop denses, se dissolvaient avant d’atteindre ma conscience. Je m’interrompis un instant pour inspirer profondément. C’est à ce moment que le téléphone vibra. Le prénom de Morgane s’afficha sur l’écran. Elle ne m’appelait presque jamais. Sans doute parce que je ne l’appelais jamais en retour : seulement quelques SMS polis pour son anniversaire ou celui de sa fille. L’idée qu’elle m’appelle me serra la poitrine : quelque chose de grave ?
— Allô ?
Sa voix était douce, presque timide.
— Salut. Je te dérange ?
— Non, pas du tout.
Les phrases n’osaient pas encore sortir. J’entendais mon propre souffle dans l’écouteur, irrégulier.
— Je voulais juste… prendre de tes nouvelles, dit-elle finalement.
Je sentis ma poitrine se serrer : une oppression sourde, comme un verrou qu’on referme de l’intérieur. Je ne savais pas quoi lui dire… alors j’ai lâché :
— J’aimerais bien te parler du diagnostic d’Anouk.
— Oui ?
— Je crois qu’elle me ressemble. Tu te rappelles, à l’école et au collège, j’étais comme elle : en retrait, réservé.
Morgane eut un petit rire, presque gêné.
— Non, pas du tout. À l’école, tu faisais le pitre en classe ! Les profs se fâchaient tout le temps.
Je restai interdit, avec l’impression qu’elle parlait d’un autre enfant.
— Tu es sûre ?
— Bien sûr. Tu n’étais réservé que dans la cour, quand il n’y avait pas d’adultes. Les brutes t’en voulaient pour tes bonnes notes. Tu baissais la tête, tu te faisais discret. Mais en classe, tu étais tout l’inverse.
Je me souvenais vaguement de ces moments, mais c’était comme un puzzle incomplet.
— Je crois que je me souviens surtout de la peur dans la cour, murmurai-je.
— Je comprends.
Son ton avait changé, plus grave. Je pris une inspiration.
— Tu sais, lui dis-je après une courte d’hésitation, je ne l’ai pas dit à papa et maman mais, depuis quelques semaines, je vois une psychologue.
— Ah bon ? Pourquoi faire ? Et pourquoi ne pas l’avoir dit ?
— Tu sais que papa et maman ne sont pas trop fans de psychologie : voir une psychologue, c’est la honte. Je la vois parce que… j’ai peur d’être à l’origine des soucis d’Anouk.
Aucune voix ne s’élevait. J’entendais un léger souffle de l’autre côté de la ligne.
— Tu fais bien d’en parler, si tu as un doute, dit Morgane doucement.
— Ma psy m’a expliqué une chose que je comprends mieux maintenant, repris-je. Que certains souvenirs restent derrière une porte fermée. Qu’ils se rappellent à toi par le corps, même quand tu crois les avoir oubliés.
Je baissai les yeux vers le livre ouvert devant moi. Ma poitrine était de plus en plus serrée, mon souffle court. Mon regard tomba sur un passage : le corps se souvient de ce que l’esprit refoule. Les mots résonnèrent comme un miroir de ce que je ressentais.
— C’est vrai, dit-elle après une pause.
Je crus entendre un soupir, puis plus rien.
— Pourquoi tu n’es pas venue aux obsèques ? demandai-je.
Je sentis son malaise à l’autre bout du fil.
— Je… je n’ai pas pu, répondit-elle finalement.
— Pas pu ?
— Je préfère ne pas en parler.
Encore un vide sonore. Je savais qu’elle esquivait le sujet, mais je n’avais pas le courage d’insister.
— D’accord, dis-je doucement.
— Comment va Anouk ? demanda-t-elle, changeant de sujet.
— Elle… elle va bien. On essaie de l’accompagner du mieux qu’on peut.
— Tu es un bon père, tu sais.
Je sentis la honte me brûler ; je ne me considérais pas comme tel. Je pensai à Constance. Elle le dirait probablement aussi, mais je ne la croirais pas davantage.
— Je ne suis pas sûr.
— Si, insista-t-elle.
Je voulus lui dire qu’elle aussi avait l’air de porter un poids, qu’elle retenait quelque chose derrière une porte fermée. Mais les mots restèrent coincés dans ma gorge, comme verrouillés.
Asmodée.
Je terminai l’appel avec une impression de solitude persistante. Je fixai mon téléphone : l’écran s’était assombri, me renvoyant mon reflet. Je posai la main sur ma poitrine : l’oppression était toujours là.
Je me levai, lentement, enfilai ma veste et sortis.
6 – Au jardin botanique
Je marchais d’un pas mécanique dans les allées du jardin botanique, balayé par un vent frais. Les mains enfoncées dans les poches, le regard fixé sur le gravier. Mes jambes m’y avaient porté sans que je le décide, comme si mon corps cherchait à s’extirper de la maison. Au loin, des éclats de rire montaient jusqu’à moi. Je m’arrêtai un instant pour les écouter. Un souffle taquin, soulevant une pluie de feuilles mortes, effleura ma nuque.
Lysséa.
Je repris ma marche. Mes pieds foulaient le sol en rythme, sans que je m’en rende compte. Je pris conscience de ma posture : raide, les épaules contractées, avançant comme sur un fil invisible.
Severus.
Un portail se dressa au détour d’une allée. Le loquet grinça, récalcitrant. Je dus insister, pousser et tirer à plusieurs reprises avant qu’il cède enfin. Le passage résistait.
Asmodée.
Je longeai ensuite un mur couvert de graffitis. L’un d’eux représentait une arme stylisée, un revolver noir tracé à la bombe.
Tarsis.
Une colère sourde commençait à remonter. Je ne savais pas exactement contre qui elle était dirigée. Je détournai les yeux, le cœur serré.
Un banc à l’ombre d’un grand chêne me rappela un souvenir précis. Morgane et moi, adolescents, assis côte à côte dans ma chambre. Elle venait me chercher quand un jeu d’aventure la bloquait. Je trouvais la solution, elle souriait. Plus tard, on riait ensemble en contournant la sécurité enfant des Larry Laffer de Papa. Cette complicité perdue me serra le cœur : où est-elle passée ?
Je sentis mes yeux me brûler, mais aucune larme ne vint.
Je continuai d’avancer, chaque pas plus lourd que le précédent. Les souvenirs de Morgane et d’Adrien s’entremêlaient en un brouillard opaque, hanté par l’écho des couloirs d’école et de collège. Une famille croisa mon chemin, m’adressa un regard curieux ; je répondis par un sourire poli, tandis qu’en moi la colère grondait. Comment en est-on arrivés là ? Pourquoi suis-je resté muet ? Ma mâchoire se contracta.
Les rires d’enfants s’étaient éteints. Il ne restait plus que le craquement du gravier, le froissement des feuilles — autant de rappels de ma solitude. Je finis par m’asseoir sur un banc ; le bois glacé traversa ma veste. Penché en avant, le visage enfoui dans mes mains, je ne trouvai qu’un vide.
Je repensai au silence de Morgane au téléphone. À cette phrase relue la veille dans Le corps n’oublie rien : le corps se souvient de ce que l’esprit refoule. Ma poitrine me faisait mal, serrée dans un étau invisible. L’air me parut verrouillé, refusant d’entrer malgré l’effort. Autour de moi, le jardin s’était déserté ; les ombres des arbres s’allongeaient sur les allées, gagnant du terrain comme des eaux montantes.
Je me levai enfin et repris le chemin du retour, le dos voûté. La colère, tapie sous la surface, avançait avec moi.
7 – Imagination active : Le seuil gardé
La maison était silencieuse. Je savais que Constance était là, quelque part derrière la porte close. Mais pour cette traversée, je ne voulais pas de témoin. Je m’étais assis sur le lit, le carnet posé sur mes genoux. La lampe de chevet projetait des ombres mouvantes sur les murs ; elles semblaient m’observer. La phrase de Léna me revint : certains souvenirs restent derrière une porte fermée. Je téléchargeai S’affranchir de la honte et l’ouvris dans la foulée. Mes doigts faisaient défiler lentement les pages. Une phrase me heurta : la honte toxique se transmet comme un héritage invisible, verrouillant les émotions les plus profondes. Je me figeai. J’avais l’impression que ces mots décrivaient exactement ce que je portais en moi. Je notai dans le carnet :
« La honte verrouille la porte. »
Je continuai à lire. Une autre phrase fit vibrer quelque chose : l’enfant intérieur qui porte la honte ne peut pas être éduqué ; il doit être aimé et accueilli. Je posai ma liseuse à côté de moi. Je voulais y croire, mais une partie de moi se disait : pas ce soir. Je me penchai, mes mains sur ma poitrine comme Léna me l’avait conseillé. L’oppression thoracique était toujours là, plus lourde que jamais. Je fermai les yeux.
C’est alors que je le vis.
Dans mon esprit, Asmodée se tenait accroupi, à moitié dans l’ombre. Sa silhouette trapue paraissait taillée dans la pierre, dos voûté, cornes basses. Ses yeux luisaient comme des braises, prêtes à se rallumer. Il gardait une porte massive derrière lui. Je n’en voyais que les contours, mais je savais que c’était celle qui contenait mes souvenirs les plus enfouis. Un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale. Mes lèvres bougèrent dans un souffle :
— Asmodée…
Il m’étudia de la tête aux pieds. Je fis un pas vers lui.
— Peux-tu me laisser parler à Aedàn ?
Il secoua lentement la tête. Aucun mot ne sortit de sa bouche ; son simple geste suffisait.
— S’il te plaît…
Rien. Il baissa légèrement la tête, comme s’il compatissait, mais il ne bougea pas.
Je me rappelai la statue vue à dix ans, à Rennes-le-Château : le démon accroupi tenant le bénitier, ni effrayant ni rassurant, juste inébranlable. C’était le même regard que je voyais maintenant : celui d’un gardien qui connaît tous les secrets mais ne les révélera jamais.
Je sentis la honte monter, brûlante. Je pris le stylo et me mis à griffonner des traits sur le carnet : des lignes serrées, hachées, qui ne voulaient rien dire. Je gravais presque le papier. J’avais envie de crier, mais aucun son ne sortit. Je reposai le stylo et repris la liseuse. Une autre phrase soulignée m’arracha presque un sanglot : retrouver la joie passe par l’accueil radical de nos parties blessées. J’avais envie d’y croire, mais je ne savais pas comment faire. Je la notai tout de même dans le carnet. Les lettres étaient tremblées, presque illisibles.
Je relevai les yeux : Asmodée me fixait toujours.
— Je… je veux juste comprendre, soufflai-je.
Ses yeux rougeoyants brillèrent plus fort, mais il ne répondit pas. Je serrai le carnet contre ma poitrine douloureuse.
— Je finirai par franchir cette porte, murmurais-je.
Asmodée se contenta de baisser la tête, puis sa silhouette s’effaça, avalée par l’obscurité. Je restai assis sur le lit, les mains crispées sur le carnet. La phrase que j’avais notée me revenait en boucle : la honte verrouille la porte. Je me laissai tomber en arrière, le carnet serré contre moi. J’éteignis la lampe d’un geste brusque. La chambre sombra. Le poids, lui, restait.
Je finis par m’endormir ainsi, le souffle court, comme si je devais protéger quelque chose que je n’arrivais pas encore à nommer.
8 – Rêve : Le gardien et le mot perdu
Je marchais dans un couloir plus étroit que tous les autres, presque oppressant. Les murs, faits de pierre humide, exhalaient une odeur de terre et de poussière. Une lumière rougeâtre filtrait par les fissures, comme un sang lentement contenu. Je savais que je me dirigeais vers la porte.
Le sol vibrait faiblement sous mes pieds nus. Plus j’avançais, plus l’air devenait lourd : les murs semblaient écouter.
Puis je le vis.
Asmodée était accroupi devant la porte massive. Sa silhouette trapue, faite de pierre et d’ombre, paraissait inébranlable. Ses cornes basses encadraient un visage taillé à même la roche ; ses yeux rougeoyants fixaient le sol, impassibles.
Je m’arrêtai à quelques pas.
— Asmodée…
Il leva lentement la tête. Ses yeux semblèrent me transpercer.
— Je veux passer, dis-je.
Il ne répondit pas. Mais sa présence seule me faisait comprendre que je n’en avais pas le droit.
Je fis un pas. Le sol craqua comme pour m’avertir ; un souffle chaud s’échappa de sous la porte, chargé d’un parfum d’herbe sèche et de poussière.
— Je veux voir Aedàn.
Asmodée m’examina un long moment. Puis il se redressa légèrement, se tourna vers la porte et… posa sa main dessus. Un son monta derrière la porte : pas un cri, pas un mot, juste un sanglot étouffé. Je sentis mon ventre se tordre.
— Qui est là ? soufflai-je.
Asmodée se retourna vers moi. Lentement, il sortit de l’ombre un petit objet qu’il avait gardé contre sa poitrine : un morceau de papier plié. Il me le tendit.
Je le pris avec précaution : c’était un fragment de carnet, jauni, arraché brutalement. Dessus, un dessin : une porte identique à celle qui se dressait devant moi. Et une lettre griffonnée maladroitement au-dessus de la porte : « N ». Je relevai les yeux, le cœur battant.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Asmodée ne répondit pas. Mais sa main rugueuse s’ouvrit de nouveau : il y tenait maintenant une graine minuscule, noire, presque calcinée. La graine déjà croisée en rêve — mais elle avait noirci, rongée par l’incendie muet du temps. Il la posa dans ma paume et referma mes doigts dessus, avec une lenteur presque paternelle. Je sentis la chaleur de sa main contre la mienne. Je compris alors qu’il ne m’interdisait pas la porte pour toujours : il en différait seulement l’ouverture. Ce n’était pas la raideur de Severus, dressé comme une poutre : Asmodée me figeait par le poids des souvenirs, pas par la loi de la structure.
— Tu veux que je plante ça ?
Ses yeux s’illuminèrent brièvement, comme pour dire : tu as déjà la réponse. À cet instant, un souffle tiède parcourut le couloir. Je me retournai : une silhouette vive, la coiffe orange, venait de passer derrière moi.
Lysséa.
Je la vis un instant, singeant ma démarche trop prudente. Elle me fit un clin d’œil et lança :
— J’ai une idée folle, tu me suis ?
Puis elle fila à toute allure.
— Attends !
Je me mis à courir après elle, mais mes jambes semblaient s’enfoncer dans la pierre molle du sol. Le couloir se déformait, les murs se rapprochant pour m’étouffer.
En me retournant vers la porte, je vis le mot « GRENIER » écrit en grand sur le mur, griffonné d’une main d’enfant.
Je revins vers la porte : Asmodée était toujours là. Je brandis le fragment de carnet.
— Dis-moi ! Pourquoi le grenier ?
Il posa un doigt sur ses lèvres, m’intimant le silence. Puis il désigna la porte derrière lui.
Je compris que je n’obtiendrais pas plus d’explications.
— Alors laisse-moi entrer !
Asmodée s’avança d’un pas. Sa stature imposante me surplombait ; je sentis mon cœur battre contre mes côtes.
— Pas encore, dit-il d’une voix grave qui vibra jusque dans mes os.
Je contractai les poings.
— Je dois savoir !
Il posa sa main sur mon épaule. Je crus voir un éclat de tristesse dans ses yeux. Puis il retira sa main et se rassit, accroupi devant la porte, comme au début. Je reculai d’un pas, puis d’un autre. Je sentais le fragment trembler entre mes doigts. La graine, elle, pulsait légèrement dans ma main fermée.
— Que dois-je faire ? demandai-je.
Mais Asmodée baissa simplement la tête, m’indiquant que je devais trouver seul.
Je sentis une présence derrière moi : Lysséa, à nouveau. Je me retournai ; elle me tournait déjà le dos, un sourire en coin.
— J’adore quand tu fais semblant de réfléchir. Mais bon… t’attends quoi, une pancarte lumineuse ?
Puis elle disparut, avalée par l’ombre. Je me mis à courir, mais le couloir ondulait, interminable, jusqu’à ce que le sol se dérobe sous mes pieds.
9 – La graine
Je me réveillai en sursaut. La lumière grise filtrait à travers les stores, mais l’air avait gardé sa densité, chargé de poussière et de cendre. Ma main droite était crispée : je sentis la dureté d’un noyau. Quand j’ouvris les doigts, il n’y avait rien. La douleur dans ma poitrine persista, sourde, comme si Asmodée y avait laissé son empreinte. Le souffle court, je restai quelques instants dans l’obscurité, incapable de dire si mes yeux étaient vraiment ouverts.
Un mot flottait encore, insistant : grenier.
La phrase lue la veille me revint : la honte verrouille la porte. Je compris que je devrais peut-être rouvrir la boîte de carnets. Je me levai sans allumer la lumière, traversai la pièce et soulevai le couvercle de la boîte sans un bruit. Mes mains fouillèrent les cahiers à l’aveugle, guidées par autre chose que la mémoire. Je tombai vite sur le vieux carnet à spirale, sa couverture tenait à peine.
Je m’assis sur le lit et l’ouvris. Les mêmes dessins maladroits : des monstres caricaturaux, des portes closes. Mais cette fois, je m’attardai sur les détails. Je tombai sur un croquis du grenier : la lucarne, le tapis élimé, comme dans le rêve. Et en bas à droite, un symbole minuscule que je n’avais jamais remarqué : une graine noire griffonnée, juste à côté d’un coffre.
Mon cœur se serra : le rêve et le dessin se répondaient.
Je tournai les pages. Sur plusieurs autres croquis, la même graine réapparaissait, tapie dans l’ombre ou posée à même le sol. Un souffle s’éleva en moi, comme un murmure d’au-delà du rêve. Cette même voix de maître du jeu :
Elle était déjà là. Tu l’avais griffonnée. Elle attendait, simplement… comme une carte face cachée qu’on retourne au bon moment.
— Calion
Je restai là, le carnet ouvert sur les genoux, et je compris que cette graine n’était pas seulement un symbole : elle était une promesse. Un possible.
Je reposai le carnet et m’assis sur le sol, le dos contre le lit. Je pensai à Morgane. Sa réserve au téléphone m’avait frappé : elle portait le même poids que moi. Et si nous étudions ces dessins ensemble ? Je pris mon téléphone et écrivis :
Morgane, j’ai rêvé d’Asmodée cette nuit. Il m’a donné un indice : le grenier. J’ai rouvert la boîte et j’ai trouvé des dessins avec ce symbole : une graine. Je crois qu’on doit en parler. Tu pourrais venir à la maison un soir cette semaine ?
Je ne savais pas si Morgane se souviendrait de mes personnages de jeux de rôle, qu’elle avait autrefois testés avec moi. Mais j’espérais que oui. Je restai un moment à fixer l’écran avant d’appuyer sur « Envoyer. »
Quelques secondes plus tard, les trois petits points apparurent. Puis un message bref :
D’accord. Mais pas tout de suite. J’ai besoin de temps.
Je soupirai. C’était déjà un pas.
Je pris mon carnet et notai :
« La honte verrouille la porte. Mais Asmodée m’a donné un indice : grenier. Et un symbole : la graine. Morgane aussi est concernée. Je dois trouver la clé. »
Je posai mes mains sur ma poitrine, comme Léna me l’avait appris. L’oppression était toujours là, mais un peu moins lourde. Je fermai le carnet et le glissai sous l’oreiller. Pour la première fois depuis longtemps, je sentais un fil, fragile mais vivant, me relier à Morgane, aux carnets, au grenier… et à cette graine mystérieuse. Peut-être qu’il y avait une issue.
Tu crois avancer seul, mais tu as déjà lancé le premier fil. Dans nos campagnes, une corde suffit pour franchir le gouffre. Continue à la tendre : d’autres la saisiront, et la porte finira par céder.
— Calion
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