Catégorie : Le Livre des Ombres

Le Livre des Ombres suit un quarantenaire oscillant entre la dérive du quotidien et l’intensité de ses rêves. Le jour, il affronte tensions conjugales, angoisses parentales et cicatrices anciennes. La nuit, il dialogue avec neuf figures archétypales (enfant intérieur, initiatrice, gardien de l’ombre, etc.) qui finissent par traverser la frontière du réel. Un roman-feuilleton où l’intime devient théâtre, et les failles, des passages.

  • Chapitre 9 – La loi du silence

    1 – Une journée écrasante

    Juin pesait déjà de sa lourdeur interminable quand j’atteignis le bâtiment. L’odeur familière du hall — un mélange de café tiède et de désinfectant — ne m’apaisa pas : elle me rappelait au contraire la routine qui m’attendait. Je rangeai mon bonnet orange dans mon sac avant de gravir l’escalier. La boule au ventre était déjà là, tapie juste sous mon sternum.

    Cache ton bonnet, vas-y, souffla Lysséa, blasée. Mais je vais quand même danser sur les bureaux.

    Je montai les marches deux à deux, le cœur serré. Passant devant la porte grande ouverte du bureau de Laurent, je ralentis malgré moi. Il leva les yeux. Nos regards se croisèrent : je lui adressai un sourire crispé, il me rendit un bref hochement de tête. Ses yeux noirs restaient impénétrables. Tu sais ce qu’il pense ? Rien. C’est ça le secret de son air profond.

    J’imaginais son regard me suivre alors que j’avais déjà tourné le dos, comme une brûlure impossible à effacer. Qu’est-ce qu’il pense encore de moi ? Je repris ma marche en tâchant de ne plus y songer. Derrière moi, Laurent parlait à voix basse avec un collègue, puis éclata soudainement de rire. Je savais que ce rire ne me concernait pas. Et pourtant, une part de moi se contracta, persuadée du contraire.

    Après avoir salué rapidement mes autres collègues, je gagnai mon bureau. Je saisis mon vieux mug rafistolé et sortis chercher un café dans la salle de pause. La chaleur trop vive de la tasse fut mon seul réconfort avant de m’asseoir. À peine l’ordinateur allumé, les notifications se mirent à clignoter. L’écran me donna presque le vertige. Trois chiffres rouges sur la boîte mail. J’y avais jeté un œil à Rocamadour, mais il fallait désormais affronter chaque message. Je triai machinalement : la pile des « urgents » montait déjà comme un rempart.

    Un e-mail me figea :

    Accepteriez-vous de rapporter une thèse au Maroc ?

    La soutenance avait lieu le mois prochain. Je pensai aux centaines de pages, au rapport à rendre, au voyage. Ma poitrine se serra. Mes doigts tapèrent pourtant :

    Oui, avec plaisir.

    Un « oui » de plus, avalé par la machine.

    Deux minutes plus tard, un nouveau message de Claire, puis son appel prévisible. J’hésitai, refusai presque. Mais la lame froide de la culpabilité entra.

    — Oui… au moins pour la collecte de données, lâchai-je.

    Elle remercia avec chaleur. Encore un « oui » arraché.

    La conversation de groupe s’alluma :

    Déjeuner à la Brasserie du Centre ?

    Les pouces levés s’accumulaient déjà. J’étais incapable d’écrire « non, » sans envie de répondre « oui. » Je restai figé.

    Les messages bourdonnaient comme un essaim. Mes doigts tapaient seuls, gestes réflexes d’une main qui ne m’appartenait plus. Une voix neutre résonna : Répondre avec gratitude. Accepter sans délai. Avancer avec sérénité.

    Un automate, derrière un écran.

    2 – Socialisation assistée

    Je finis par lever moi aussi mon pouce sous l’invitation à déjeuner. Comme un autostoppeur sur la route du quotidien, sans espoir d’échappatoire. À l’heure du rendez-vous, je traînai exprès dans mon bureau quelques minutes de plus, prétextant pour moi-même un dossier urgent. Quand je rejoignis le groupe, ils étaient déjà installés dans le petit restaurant du coin, l’un de ces lieux bruyants à l’heure de midi où les tables sont si proches qu’on se frôle les coudes.

    — Ah, le voilà ! lança un collègue en agitant la main. On croyait que tu allais nous poser un lapin.

    — Réunion qui s’est prolongée, improvisai-je avec un sourire.

    Il ne restait qu’une place, en bout de table — parfaitement située à l’écart du centre des discussions. Les voix se chevauchaient : rires, anecdotes, projets. Je hochai la tête par réflexe, tout en sentant mon énergie fuir par vagues.

    Quand la serveuse distribua les menus, je cherchai du regard les options végétariennes ; je savais déjà que cette petite précaution serait remarquée. Le choix était toujours aussi riche… L’incontournable hamburger végé, quelle audace.

    — Ah, voilà notre ambassadeur du tofu !

    La remarque me cloua. Joues brûlantes, cœur trop rapide. Je levai enfin les yeux :

    — Ambassadeur peut-être… mais manifestement dépêché sur la mauvaise planète.

    Un petit rire général détendit l’atmosphère. Lysséa, assise à ma droite comme si elle faisait partie du déjeuner, me souffla : bien joué, champion ! Un petit trait d’humour et hop, ils se calment. Tu vois, pas besoin d’épée, juste une vanne.


    Je prétextai deux fois un besoin pressant pour m’isoler aux toilettes. Je restai quelques minutes contre le lavabo, les mains sur la céramique froide, respirant profondément.

    Dans les yeux d’Aedàn, je lus une supplique : je ne veux pas y retourner… ils sont trop nombreux. Asmodée lui susurra de sa voix grave : sens le froid sur la peau, ça t’empêche de t’effondrer. Puis la voix plus sèche de Severus : chaque détour rendra le retour plus pesant. Retourne, et tiens le cadre.

    Je levai les yeux vers le miroir piqué par l’humidité au-dessus du lavabo. Mon reflet semblait hésiter entre ces trois voix.


    — Tu fais un marathon des toilettes ? lança quelqu’un en riant à mon deuxième retour.

    Je m’assis et lâchai avec un sourire forcé :

    — Voilà l’envers du végétarisme…

    Nouvelle vague de rires. Lysséa me donna un petit coup de coude, comme pour dire : tu ten es encore sorti avec une pirouette. Pas très glorieux, peut-être… Mais regarde, Aedàn : malgré tout, il a tenu sa place à table. Ce n’est pas rien. Dedans, Aedàn restait recroquevillé. Asmodée observait, lourd et impassible. Severus se tenait droit, presque rigide, comme pour me rappeler de tenir le cadre.

    Quand enfin le groupe se leva pour regagner le labo, je sentis mes épaules se relâcher un peu. Mais le masque était toujours là, accroché à mon visage.

    3 – L’envahissement

    Il ne tomba pas. Pas même en franchissant la porte de la maison. Poser mon sac, enlever mes chaussures, répondre aux sollicitations : tout était exécuté avec une précision mécanique. Épaules tendues, mâchoires serrées, une pulsation sourde aux tempes.

    Severus.

    — Tu peux mettre la table ?

    — Oui.

    Je pris les assiettes une à une, mes gestes brusques, sans jamais ralentir.

    — Tu peux surveiller les devoirs d’Anouk ?

    — Oui.

    Ma voix était un peu trop sèche, mais je ne pouvais pas l’adoucir. Mon souffle était court, chaque demande resserrait l’étau autour de ma poitrine. Severus dictait la marche à suivre : assurer, tenir, ne pas faillir.


    Au milieu du dîner, Constance regarda silencieusement par la fenêtre et déclara soudainement :

    — J’ai décidé d’organiser une journée portes ouvertes pour l’association.

    Sa voix sonnait un peu trop légère pour paraître naturelle. Je me raidis, les doigts crispés sur la fourchette.

    — Ici ? demandai-je, glacé.

    — Oui, ce sera l’endroit parfait pour montrer qu’on vit nos valeurs au quotidien.

    Mon cœur cogna, comme un rappel d’urgence. Les images défilaient : inconnus dans le salon, regards, voix, impossibilité de me cacher. Chaque visage prenait, dans mon esprit, les traits d’un juge. Alors la mécanique connue se mit en route :

    Si je suis présent, l’angoisse me dévorera.

    Si je m’échappe, la honte me rongera.

    Toujours le même dilemme : souffrir tout de suite ou plus tard.

    Constance inspira, puis poursuivit, plus bas :

    — Je sais que ça t’angoisse. Mais ce projet… il me donne l’impression de servir à quelque chose. De ne pas juste rester enfermée entre ces murs. Quand je parle avec eux, je me sens utile, vivante. Et j’en ai besoin.

    — Oui, mais pourquoi ici ? Sors de ces murs, justement. Je ne supporte déjà pas de croiser les voisins ! Tu voudrais que des inconnus défilent ici ?

    J’aurais pu le dire calmement. Mais l’agacement prit le dessus. Constance froissa machinalement la serviette entre ses doigts, son regard fixé un instant sur la table. Puis elle planta de nouveau son regard dans le mien :

    — Je pensais que tu me soutiendrais. Mais si tu n’en es pas capable, je trouverai le moyen d’y arriver quand même.

    Son ton n’était pas dur, juste clair. Et soudain, je vis dans ses yeux qu’elle pouvait tenir seule, au moins un temps. Un poids tomba dans mon ventre. Je compris que si je continuais à m’opposer, tout exploserait. Je n’avais plus la force d’encaisser. Alors, comme toujours, je fuis de l’intérieur. Ma voix se posa sur ses rails :

    — Si tel est votre souhait.

    Modulus.

    Le golem.

    Ce n’était plus moi qui parlais, mais lui. Mon corps se relâcha, mais c’était un relâchement amer : je venais de m’abandonner moi-même. Un sourire figé, inhumain. À table, les conversations reprirent leur cours comme si rien n’avait eu lieu. Moi, j’avais déjà décroché.


    Après le dîner, je m’isolai pour plier le linge. La maison vivait autour de moi : Constance rangeait, Anouk lisait sur son lit. Moi, je n’étais plus là. Mes pensées s’étaient éteintes derrière une vitre opaque.

    4 – Léna : Les quatre stratégies de survie

    Je m’assis sur le canapé, le carnet sur mes genoux, sans trop savoir par où commencer. Léna me laissa souffler quelques secondes avant de demander :

    — Alors ?

    Je pris une inspiration.

    — Constance veut organiser une journée portes ouvertes pour son association… Chez nous, dans la maison.

    Et après une pause :

    — Au fond, je partage sa cause. Mais l’idée d’avoir des dizaines de visages inconnus dans mon espace me paraît… insurmontable. Je n’arrête pas d’y penser : les visages, les rires forcés, les conversations à tenir… Comme un film qui tourne en boucle.

    Je fixai le sol, les mains crispées sur mes genoux.

    — Mais j’ai dit « oui, » sans vraiment réfléchir. Presque par réflexe.

    Je sentis ma gorge se serrer rien qu’en prononçant les mots. Léna hocha doucement la tête.

    — Ça ressemble à ce qu’on appelle un mode Fawn, du modèle « 4Fs. »

    Je relevai les yeux, intrigué.

    Fawn, comme Bambi ?

    Elle esquissa un sourire.

    Fawn, comme le faon capturé par la lionne : il se soumet, il cherche à apaiser pour survivre. Vous, vous dites « oui » pour éviter le danger.

    Je baissai la tête. L’image me heurta.

    — Quand avez-vous appris que dire « non » pouvait vous mettre en danger ? demanda Léna doucement.

    Je restai muet quelques secondes. Les images affluèrent : ma mère, son visage qui se fermait d’un coup, la colère éclatant comme une gifle invisible dès que je refusais. Puis le collège : chaque « non » déclenchait des rires cruels, parfois des coups. Alors, la voix de Modulus s’imposait : ne réponds pas. Cède, et tu éviteras le pire. Mais ce refrain sonnait désormais comme un métal usé, un souffle mécanique, fatigué d’avoir répété la même consigne trop de fois.

    Après une pause, Léna conclut :

    — Vous avez appris très tôt que dire « non » vous mettrait en danger. Alors vous avez appris à plaire. À éviter le conflit.

    Je hochai lentement la tête. Ce n’est pas étonnant que ce mécanisme se soit automatisé.

    — Modulus, murmurai-je.

    Je me laissai aller contre le dossier du canapé, le regard perdu.

    — Je croyais que… commençai-je, puis je me tus.

    — Que quoi ?

    — Que le plus dur était derrière moi. J’ai travaillé sur mes blessures d’enfance, j’ai réparé des morceaux du miroir… Je pensais que le reste suivrait tout seul.

    Léna eut un sourire presque triste.

    — La prise de conscience est une étape essentielle, mais ce n’est que le début. Le vrai travail, c’est de changer les automatismes. C’est ça qui est le plus long.

    Je tenais fermement mon carnet.

    — Contrairement à Lysséa, Aedàn, et même Severus, j’ai l’impression que je ne peux pas du tout contrôler cette partie. C’est… une partie autonome, on dirait.

    Léna m’écoutait attentivement. Je poursuivis :

    — Il y a quelques temps, je me suis retrouvé malade à crever avant une présentation. J’ai cru que je n’arriverais jamais à assurer. Mais en fait… si. C’est comme si Modulus avait pris les commandes et géré la présentation tout seul, alors que les autres parties agonisaient. Je sais que ça a l’air bizarre…

    — Non, répondit Léna. Ce n’est pas bizarre. C’est un mécanisme automatique : Modulus vous protège, comme un pilote. Votre cerveau s’est structuré comme ça très tôt.

    Je restai un moment silencieux. Automatique. C’était exactement ça : je disais « oui » avant même d’avoir eu le temps de réfléchir.

    — Mais aujourd’hui, ça crée du surmenage, soufflai-je.

    — C’est le paradoxe : il vous a sauvé, mais aujourd’hui il vous enferme. La première étape, c’est de le reconnaître quand il s’active. Et d’apprendre, petit à petit, à reprendre la main.

    Je fixai le carnet sur mes genoux. Une image me traversa : moi, derrière une vitre, sourire mécanique figé. Modulus. En face, Léna esquissa un sourire chaleureux.

    — On va apprendre à dialoguer avec Modulus. Votre masque social.


    J’allais repartir et une question laissée en suspens me revint.

    — Attendez… Vous m’avez parlé de modèle « 4Fs. » Et les trois autres « F, » alors ?

    Léna sourit :

    — C’est un modèle qui décrit quatre réactions automatiques du système nerveux face au danger. On parle de Fight, Flight, Freeze et Fawn.

    Elle leva un doigt pour chacun :

    Fight : attaquer pour reprendre le contrôle. Flight : fuir dans l’action, rester occupé pour ne pas sentir. Freeze : se couper du monde pour survivre. Fawn : apaiser à tout prix, chercher à plaire.

    — Un cinquième « F » ?

    Léna arqua un sourcil.

    Fast-food. Quand tout va mal, je me réfugie dans les chips.

    Elle éclata d’un rire bref, puis secoua la tête.

    — Celui-là n’est pas encore validé scientifiquement.

    Je hochai lentement la tête, pensif.

    Fight… c’est Tarsis.

    — Tout à fait.

    Flight, ce serait Severus.

    — Probablement.

    Freeze… Asmodée, soufflai-je.

    Elle ne dit rien, mais son regard confirmait.

    — Et Fawn… Modulus.

    Je lâchai un rire nerveux.

    — Génial… le pack complet.

    — Les quatre poules infernales, conclut-elle avec un sourire. Mais maintenant que vous savez les reconnaître, vous pouvez commencer à les apprivoiser, plutôt qu’à les subir.

    Je me tus, un peu sonné, mais je sentais déjà que quelque chose venait de s’éclairer : le cercle avait une logique. Je sentais que tout ce travail n’avait pas été vain.

    Le sourire de Léna s’effaça lentement, une ouverture inattendue s’esquissant en elle. Elle resta silencieuse un instant, les yeux posés sur moi avec une attention calme.

    — Je ne connais pas toutes les figures dont vous parlez, ajouta-t-elle doucement.

    Elle marqua une pause.

    — Mais je sens qu’elles ont chacune une fonction, une voix. Un rôle à jouer.

    Elle reprit, presque dans un souffle :

    — Vous avez construit un monde intérieur très structuré. C’est précieux. Je n’ai pas besoin d’en comprendre tous les détails pour voir que ça vous aide à vous relier à vous-même.

    En sortant du cabinet, j’avais le souffle court. Une voix familière résonna :

    Tu croyais avoir fini la campagne. En réalité, tu n’as exploré que deux des quatre donjons.

    — Calion

    Je m’arrêtai sur le trottoir. Cette voix avait raison : le vrai combat commençait.

    Mais au moins, dorénavant, j’avais une carte.

    5 – Un geste impulsif

    Je marchais sans but précis dans le centre-ville, les épaules encore lourdes du rendez-vous avec Léna. Le soleil traînait bas sur l’horizon, étirant de longues ombres dans la rue. La lumière douce se reflétait sur les vitrines, et je ralentis devant l’enseigne d’un perceur. Pas une bijouterie classique : derrière la vitre, s’alignaient des affiches de concerts de métal, des crânes décoratifs et des néons rouges.

    Une conversation me revint brusquement : Anouk, il y a quelques semaines. Sa copine venait de se faire percer les oreilles et elle m’avait dit : je ne le ferai jamais. Je lui avais répondu que, moi, ado, j’aurais voulu le faire. Mais mon père me l’avait très fortement déconseillé. Tu auras beaucoup de mal à trouver du boulot avec un trou dans l’oreille, m’avait-il lancé. Je m’étais tu, à l’époque. Mais tu as un boulot, maintenant, avait rétorqué Anouk. Tu peux te faire percer l’oreille. Je souris malgré moi en y repensant. Ah oui, c’est vrai.

    Je levai les yeux vers l’enseigne. Mon cœur accéléra. Une raideur gagna ma nuque, comme si un collier invisible se resserrait.

    Severus soufflait : c’est un caprice. Ce n’est pas sérieux.

    Modulus murmurait : as-tu évalué l’impact de cette initiative sur ton image professionnelle ? Enfin, quelle perception paternelle penses-tu induire par ce choix ?

    Une voix plus vive s’imposa : fais-le pour toi, souffla Lysséa. Et puis franchement, un piercing à l’oreille, ce n’est pas un pacte avec le diable. Mes joues chauffaient déjà, comme marquées d’un trou qui précédait l’aiguille. Je pris une grande inspiration et poussai la porte.


    L’intérieur sentait le désinfectant et le cuir. Un cliquetis métallique résonna quelque part dans la pièce, un bruit qui me donna envie de rebrousser chemin. Le perceur, le visage constellé de piercings et les bras recouverts de tatouages, s’avança vers moi.

    — Vous venez pour un piercing ?

    Je hochai la tête.

    — Vous avez de la chance : le prochain client a décommandé.

    Il me fit asseoir sur un fauteuil haut et posa devant moi un formulaire de décharge. Je sentais déjà mon cœur battre dans mes tempes. Je pris le stylo, les mains moites. La tension entre Severus et Modulus d’un côté, et Lysséa de l’autre, me fit trembler si fort que je crus lâcher le stylo. Je signai finalement d’un trait sec, presque en apnée. Sur l’étagère, une poupée au sourire figé me fixait. C’est papa qui l’a installée là, ou quoi ? s’étrangla Lysséa.

    — Détendez-vous, dit-il en préparant le matériel.

    Je le fixai, incapable de bouger.


    Le claquement du pistolet résonna plus fort que prévu. Une chaleur brève pulsa dans mon oreille, répercutée jusque dans ma mâchoire. Et c’était terminé : un petit clou brillant ornait mon lobe.

    Je me relevai, mais la tête se mit à tourner violemment. Je réglai la note d’une main tremblante et sortis sans un mot. Les pavés du centre-ville me parurent soudain instables ; je titubai jusqu’à un banc en bord de mer et m’assis lourdement. Je fermai les yeux, attendant que mes esprits reviennent. L’air salé me fouettait le visage, et je ne sentis bientôt plus la tension : juste un étrange mélange de vide et de soulagement. Je portai la main à mon oreille. Le clou d’argent était tiède contre ma peau. Une vague de fierté me traversa : je l’avais fait.

    Bien joué, souffla Lysséa avec un sourire radieux. Elle bondit devant moi, ses mains se posant fermement sur mes épaules, comme pour vérifier que j’étais bien là, présent. Son regard me fixa une seconde, Puis elle éclata de rire : voilà, maintenant, t’as une petite lumière qui brille pour toi. Puis elle me tapota l’épaule avant de s’écarter.

    Ils se moqueront, gronda Modulus dans un souffle froid. Une faille attire toujours le regard. Mais en l’entendant, je songeai que cette faille n’était plus une menace : c’était une brèche de lumière, semblable à celle qu’un jour je verrais fendre son plastron.

    Une voix paisible souffla :

    Tu viens de réussir ta première épreuve. Considère-la comme un tutoriel : la partie sérieuse commence maintenant.

    — Calion

    6 – Imagination active : Celui qui n’a jamais été secondaire

    Quand je passai la porte, Anouk fut la première à me remarquer.

    — Papa ! T’as une boucle d’oreille ?!

    Je souris, un peu gêné.

    — Oui.

    Elle s’approcha, les yeux plissés.

    — C’est… bizarre. Enfin… tu as suivi mon conseil, mais… je ne sais pas si j’aime le changement.

    Je haussai les épaules, amusé par son hésitation.

    — Moi, ça me plaît, déclarai-je.

    Constance arriva du salon, attirée par la voix d’Anouk. Elle s’arrêta net en me voyant.

    Wow… je ne m’y attendais pas. Tu ne m’as même pas demandé mon avis.

    — C’était volontaire, dis-je calmement.

    Elle me fixa un instant, puis un sourire hésitant se dessina. Sa main monta à son oreille, geste machinal.

    — En tout cas… ça te va vraiment bien. C’est… cool, même.

    Mes épaules se détendirent malgré moi.

    — J’ai l’impression de ne jamais faire de choix, soufflai-je. Là, j’en ai fait un.

    Constance s’approcha et posa une main légère sur mon bras.

    — Je t’aime.

    — Moi aussi, répondis-je sans réfléchir.

    Elle me dévisagea, un peu surprise.

    — C’est vrai ?

    — Oui, répondis-je d’un ton neutre, mécanique. Puis je tournai les talons pour monter l’escalier.

    — Attends, lança-t-elle derrière moi. Tu participeras à la porte ouverte, ou pas ?

    Je m’arrêtai sur la première marche.

    — Je ne sais pas encore. Je verrai.

    Et je montai sans me retourner.


    J’avais réfléchi à Modulus toute la soirée : à quoi ressemblait-il ? Ça m’aiderait. Mais rien. Dans ma chambre, la fatigue me tomba dessus comme une chape. Mes jambes pesaient, mes épaules me lançaient, et je n’avais qu’une envie : m’allonger et disparaître. Mais je pris mon carnet, presque machinalement, et m’assis sur le bord du lit.

    Avant toute chose, je notai le nom du livre dont Léna m’avait parlé aujourd’hui : Le trouble de stress post-traumatique complexe, de Pete Walker. Je voulais en savoir plus sur ce modèle « 4Fs. »Puis j’écrivis en haut d’une page :

    « Pourquoi je dis toujours oui ? »

    Je restai longtemps à fixer ces mots, attendant une réponse. Rien. J’essayai de me concentrer, mais mon esprit glissait sans cesse vers le dîner, les regards de Constance, la porte ouverte.

    Ne fuis pas ta question. Écris-la, relis-la, laisse-la travailler en toi. C’est elle qui ouvrira la porte, conseilla Severus quelque part en arrière-plan.

    Je pris le crayon et commençai à dessiner. Mon visage apparut, recouvert d’un masque de métal riveté, sans fissure. Derrière les fentes : l’ombre. Je sentis ma respiration se bloquer. Plus je traçais les contours du masque, plus je sentais son poids sur mon propre visage.

    — Modulus, murmurai-je.

    J’arrêtai le crayon et refermai brusquement le carnet. Impossible de rester plus longtemps avec cette image.


    Je me levai et fouillai dans mes vieux carnets de dessin, espérant y trouver une clé. Les pages grincèrent : dragons, forteresses, silhouettes héroïques. Mais Modulus ? Rien.

    Je tombai enfin sur un dessin oublié : une silhouette en armure, sans visage, debout derrière d’autres personnages plus colorés. Je frissonnai. Je t’avais pris pour un figurant, un rôle de passage.

    Une voix froide sembla résonner dans la chambre : j’ai toujours été là, à écrire tes gestes.

    Je claquai le carnet et m’assis de nouveau sur le lit, la main sur mon oreille percée. Le picotement me rappelait que j’étais vivant. Mais cette fois, l’étincelle était trop faible : je sentais déjà l’ombre de la forteresse se refermer autour de moi.

    Je me glissai sous la couette et fermai les yeux.

    7 – Rêve : La forteresse du silence

    Je savais avant même d’ouvrir les yeux où j’étais : l’air froid et métallique portait une odeur de rouille et de poussière. La forteresse. Colossale, close, ses murs s’élevaient si haut qu’ils effaçaient le ciel. Un halo grisâtre étouffait toute lumière.

    Je posai la main sur la paroi la plus proche : glaciale, recouverte de végétation mais intacte. En pénétrant dans la forteresse, les parois devinrent parfaitement lisses, comme coulées d’un seul bloc. Je compris que cette forteresse n’était pas qu’un lieu : c’était Modulus lui-même. Non pas un pilier comme Severus, ni un simple masque social, mais une masse compacte, façonnée pour obéir. Un golem silencieux… une créature artificielle, née de la peur et de la survie. Et quelque part, il me rappela l’homunculus de Faust : confiné dans un espace clos.

    J’avançai dans les couloirs glacés, les murs lisses s’étirant jusqu’à l’infini. Tout semblait hermétique.

    Puis, au détour d’un angle, une lueur attira mon regard : au loin, derrière une muraille épaisse, quelque chose brillait faiblement. Un éclat de verre ? Un fragment de miroir ?

    Je me penchai, mais le mur était infranchissable. La lueur s’éteignit presque aussitôt, comme avalée par l’ombre.

    Un bruit sec retentit : un écho lointain de portes qui claquaient. J’eus un frisson. Ces claquements avaient quelque chose de familier : la même brutalité que la porte de ma chambre s’ouvrant d’un coup, un soir de colère maternelle. Derrière les murs, des rires éclatèrent, étouffés : je les reconnus aussi. Les rires moqueurs du collège. Ceux qui s’insinuaient jusque dans mes rêves, me rappelant que je n’étais jamais à l’abri du jugement.

    Une vieille voix me traversa, presque mécanique : ne montre rien. Laisse-les rire. Si ton visage reste de pierre, ils se lasseront. Puis le silence retomba.

    Je progressai dans le dédale de couloirs. Chaque pas résonnait comme un coup de glas. Puis, au détour d’un angle, je le vis.

    Modulus.

    Il se tenait au centre d’une vaste salle circulaire, parfaitement immobile. Sculpté dans l’ombre, cuirassé de plaques rivetées, il restait immobile. Seuls ses yeux brillaient d’une lueur blanche et froide.

    — La préservation de notre intégrité dépend d’une stricte maîtrise de la parole, dit-il d’une voix mécanique.

    Chaque mot vibrait dans les murs comme un ordre inscrit dans la pierre.

    Je m’avançai d’un pas hésitant.

    — Pourquoi ? murmurai-je.

    — Parler, c’est s’exposer. S’opposer, c’est risquer l’humiliation. Je réduis le risque.

    Sa voix ne montait jamais. Elle se contentait de dérouler des vérités froides, irréfutables.

    — Ce temps est fini, souffla une autre voix derrière moi.

    Je me retournai : Lysséa était là, bonnet orange sur la tête, ses boucles brunes jaillissant de partout, rebelles à son image. Elle se précipita vers Modulus et frappa de toutes ses forces contre sa cuirasse. Le bruit métallique résonna dans toute la salle, mais Modulus ne broncha pas.

    — Laisse-le respirer ! cria-t-elle. Ou je te fais voler tes boulons un par un !

    Un éclat de lumière jaillit de sa main, mais Modulus la repoussa d’un geste sec, comme on repousse une mouche. Lysséa fut projetée contre le mur ; elle se releva péniblement, les dents serrées.

    — Tes aptitudes actuelles ne permettent pas d’assurer ta préservation, dit Modulus en me fixant.

    Je fis un pas en arrière.

    — Ce n’est pas vrai, balbutiai-je.

    — Observe l’environnement. Les vocalisations, les fermetures brutales, les manifestations sonores hostiles : souhaites-tu reproduire ce contexte ?

    Je fermai les yeux un instant : les bruits résonnaient plus fort, plus proches. Je sentais ma poitrine se contracter comme si j’étais de nouveau cet enfant, le dos collé contre la cloison de ma chambre, priant pour que la tempête passe.

    — La préservation de l’intégrité requiert la suppression totale de toute émission verbale, insista Modulus.

    Je sentis un vide glacial se répandre dans ma poitrine. Lysséa martelait toujours l’armure de Modulus, mais ses coups faiblissaient, et il n’y prêtait déjà plus attention.

    — L’expression verbale entraîne l’exclusion. L’opposition induit l’humiliation. L’exposition de soi conduit à l’anéantissement.

    Ses mots se gravaient en moi comme des sentences. Je voulus répondre, mais aucun son ne franchit mes lèvres. Un frisson parcourut ma nuque. Modulus s’approcha et posa une main lourde sur mon épaule.

    — Cesse toute opposition. J’assure la fonction de bouclier.

    Sa main semblait peser des tonnes. Plus elle s’appuyait, plus mes pensées s’enfonçaient dans une nuit intérieure, compacte, où même ma respiration semblait s’étouffer. Les contours du monde se dissolvaient.

    Une voix grave, plus familière, fendit ce brouillard comme un coup de maillet sur une poutre :

    — Ce n’est pas toi, le bouclier.

    Je me retournai : Severus se tenait là, droit et solide, son armure sombre légèrement fissurée mais toujours debout.

    — Je veille déjà sur l’intérieur. Ce n’est pas le silence qui protège, c’est l’axe.

    Modulus ne se troubla pas.

    — Tu interviens trop tard, Severus. Mieux vaut prévenir les humiliations que gérer les dégâts après coup.

    Severus serra la mâchoire.

    — Mais je peux les encaisser. Et y répondre.

    Un bref silence tomba. Sa phrase résonnait sans force. Modulus resserra son emprise sur mon épaule, tranchant :

    — Insuffisant. La survie exige le silence absolu. Je ne vois pas d’alternative sûre.

    Les murs tremblèrent. Severus fit un pas en avant, son regard planté dans celui de Modulus :

    — Tu n’es pas mon ennemi, souffla-t-il.

    Modulus eut un bref sursaut. Ses doigts se desserrèrent légèrement ; un craquement sec résonna dans sa cuirasse, la phrase trouvant une brèche, et la lumière de ses yeux vacilla l’espace d’un battement.

    Puis il frappa le sol de son poing ; une onde froide traversa la salle et Severus fut projeté en arrière, plaqué contre un mur de la forteresse. Je voulus crier, mais ma gorge resta sèche. Severus tentait de se relever, mais Modulus avait déjà gagné du terrain.

    — Reste immobile, m’ordonna-t-il. Laisse-moi te protéger.

    J’eus l’impression que mon corps se pétrifiait. Mes doigts se raidissaient, mes jambes se figeaient. Derrière les murs, les rires du collège se transformèrent en moqueries claires, distinctes : tu es ridicule ! Tu te crois intéressant ? Et les cris maternels vinrent se mêler aux rires : tu vas voir ce que tu vas voir !

    — Le silence total demeure notre meilleure garantie de survie, conclut Modulus.

    Et je sombrai dans un silence de pierre.


    Je me réveillai le cœur battant, prêt à s’arracher de ma poitrine. Ma tempe pulsait, comme prise dans un étau. La chambre restait noyée dans le noir. Je portai la main à mon oreille percée : elle me picotait encore, souvenir de la première brèche ouverte par Lysséa dans mon masque. Je demeurai immobile, le souffle haché, incertain même d’avoir les yeux ouverts.

    Une brèche. Mais la guerre ne faisait que commencer.

    Je me rendormis sur cette pensée.

    8 – Ce masque n’est pas moi

    Au réveil, la lumière pâle filtrait à travers les rideaux, mais l’ombre de la forteresse n’avait pas quitté ma peau. Je restai un moment immobile, le souffle court, les yeux fixés au plafond. La chambre me paraissait irréelle, comme si je n’avais pas vraiment quitté le rêve. Je me redressai péniblement et attrapai le carnet sur la table de chevet. Les pages bruissèrent entre mes doigts. J’écrivis en haut d’une page :

    « Ce masque n’est pas moi. »

    Mes doigts tremblaient encore, comme s’ils refusaient de tracer les lettres. Je restai à contempler la phrase. Puis ma main se porta à mon oreille. Le contact me fit grimacer, mais cette piqûre était plus qu’une douleur : c’était la preuve que j’étais vivant. Que je venais de poser un acte de liberté. Un trou à l’oreille… et bientôt une fissure dans la cuirasse ? J’imaginais les coups infructueux de Lysséa contre l’armure de Modulus.

    Pas de fissure ? Eh bien, on agrandira le trou.

    Une autre pensée me vint : Severus. Protecteur trop zélé, muré dans sa rigidité, jusqu’à ce que j’apprenne à l’apprivoiser, à comprendre sa fonction et à accepter sa droiture sans m’y enfermer. Je voyais mieux leur différence : Severus tenait l’axe intérieur, Modulus gardait la façade. Deux critiques en miroir : l’un tourné vers moi, l’autre vers les autres. Et ce soir, dans la forteresse, Severus avait tenu tête à Modulus, fût-ce un instant.

    « Peut-être que Modulus aussi finira par m’aider ? »

    Je fermai le carnet, le poids de sa couverture contre ma paume me ramena au présent. Je ne savais pas encore comment l’apprivoiser, mais je savais que c’était possible. Et une intuition monta : il y avait une autre force, plus sombre, qui attendait son heure. Je sentais déjà son frisson.

    En descendant à la cuisine, mon regard se posa sur la vitre. Dehors, des lampions d’été diffusaient leurs lueurs parmi l’ombre. Dans la vitre, mon reflet tardait à apparaître. À sa place, une silhouette immobile me fixait. Quand je clignai des yeux, il n’y avait plus rien.

    Chapitre 10 – La ligne rouge

    (à paraître le 29 février 2026)

  • Chapitre 8 – L’oreille du Soi

    1 – L’étincelle oubliée

    La matinée avait filé, pesante, sans que je parvienne à me concentrer. Constance et Anouk étaient parties tôt pour le club de sport ; après, Constance devait poursuivre seule vers un écovillage dans le Sud, « quelques jours pour souffler. » La maison, vide, semblait avoir changé de respiration.

    Je mis la cafetière en marche. Une odeur de pain grillé me ramena dix ans en arrière, à nos brunchs du dimanche, quand elle riait fort et que je croyais ce rire inépuisable.

    Je me servis un café et m’installai dans le fauteuil, tasse brûlante entre les mains. Une pensée traversa mon esprit : peut-être qu’il y avait un sens à toutes ces apparitions dans mes rêves, quelque chose que je ne comprenais pas encore. Occulta avait bien mentionné Jung à ce sujet… Je tapotai sur mon écran : Jung, interprétation des rêves. L’Homme et ses symboles revenait sans cesse dans les résultats. Je le téléchargeai d’un geste machinal.

    Les premières pages parlaient de l’importance des symboles dans les rêves et les mythes. L’une affirmait que l’inconscient compense le conscient en projetant des images archétypales dans les rêves. Je surlignai machinalement. Compenser le conscient ? Je tentai de relier cette idée à mes propres rêves. Était-ce cela, l’apparition de mes figures intérieures ? Une façon pour l’inconscient de rétablir l’équilibre sans me consulter ?

    Plus loin, je tombai sur une définition de l’Anima : l’image de la féminité dans l’homme, médiatrice avec l’inconscient. Je pensai à Lysséa. Est-ce elle, mon Anima ? L’idée me fit sourire et me mit mal à l’aise à la fois.

    Oh, super… répliqua-t-elle aussitôt, faussement enjouée. Donc je serais ton Anima de service ? Elle croisa les bras, l’air mi-vexé, mi-amusé. Tu crois vraiment qu’on peut me résumer à une note de bas de page chez Jung ? Son ton avait la légèreté de la moquerie, mais une pointe de susceptibilité s’y glissait. Je détournai les yeux, incertain : avais-je touché juste, ou simplement froissé son orgueil espiègle ?

    Je jetai un œil à ma montre : déjà 11 h 15. Il faudrait que je range un peu avant le retour de Constance. Ou pas… après tout, elle savait à quoi s’attendre.

    Une page évoquait les gnostiques, ces chrétiens mystiques des premiers siècles qui disaient que l’homme ne doit pas oublier la flamme divine cachée au fond de lui. En marge, une phrase soulignait : l’homme se perd sans lien avec son centre intérieur. Le nom éveilla quelque chose de lointain. Puis une phrase me glaça : celui qui refuse d’intégrer son ombre sera tôt ou tard écrasé par elle. Écrasé. Le mot résonnait étrangement avec la voix de Tarsis dans mon rêve. Une part de moi craignait que ce ne soit déjà en train d’arriver.


    Un bruit me fit lever la tête : Anouk s’était faufilée dans le salon sans que je l’entende. Elle était rentrée en avance avec Constance, occupée à préparer son sac à dos dans sa chambre.

    — Tu lis quoi, papa ? demanda-t-elle en penchant la tête vers mon écran.

    Je sursautai presque, refermai l’appareil trop vite.

    — Un livre un peu compliqué, tu n’aimerais pas.

    Elle haussa les épaules et s’éclipsa aussi vite qu’elle était venue. Je vérifiai l’heure sur ma montre : 11 h 30. Il fallait vraiment que je me bouge.

    Mais l’image du miroir inachevé me revenait sans cesse. Et si des clés existaient quelque part ? Intrigué par cette mention des gnostiques, je cherchai à en apprendre plus. Je tombai sur ces manuscrits découverts à Nag Hammadi, en Égypte, dont Jung avait reçu une partie.

    La page s’ouvrit sur le Livre des secrets de Jean. Les premières lignes me fascinèrent, même si ce langage symbolique glissait parfois vers le charabia. Puis un passage me saisit : l’homme porte en lui une étincelle venue du royaume de la Plénitude. Tant qu’il l’ignore, il erre dans l’oubli ; mais s’il la reconnaît, il est sauvé. Les mots semblèrent résonner dans ma poitrine comme un battement ancien. Étincelle, royaume, oubli… j’avais l’impression que le texte parlait de moi.

    Je reposai le téléphone sur la table basse et me laissai aller contre le dossier du fauteuil. Tout cela me paraissait excessif, presque ridicule… et pourtant, ces lectures me tiraient vers quelque chose que je n’arrivais pas à nommer.

    Je jetai un œil vers la cuisine : il y avait la vaisselle, les sacs de courses encore par terre. Je savais que mes oreilles siffleraient si je ne m’occupais pas vite de ce désordre. Mais je n’arrivais pas à décrocher de ces textes. Je regardai le carnet posé sur la table basse. Je le feuilletai un instant. Puis je le refermai doucement, comme on garde un secret.


    Un bruit léger dans le couloir : Anouk revenait du jardin. Je surveillai la pendule : midi passé. Constance devait déjà être dans son train. Elle n’était pas montée me dire au revoir.

    2 – Le goût du monde

    Je m’étais finalement résolu à me lever et à ranger la cuisine. La table portait encore les miettes du petit-déjeuner, des sacs de courses ouverts dans un coin. Par la fenêtre, un rayon pâle traversait les nuages, éclairant les jeunes feuilles encore tendres du pommier. Le printemps avait pris son temps cette année. Je remplissais le lave-vaisselle quand j’entendis des pas légers dans le couloir.

    — Tu fais quoi ? demanda Anouk en se glissant dans l’encadrement de la porte.

    — Je range. Et je pensais à faire un gâteau pour le dessert, répondis-je en haussant les épaules. Ça te tente ?

    — C’est avec maman que je fais des gâteaux, normalement.

    — On pourrait le faire ensemble, pour changer, non ?

    Ses yeux pétillaient :

    — Oui ! On met quoi dedans ?

    Je sortis le panier de fruits du placard. Quelques poires, de la rhubarbe, des figues séchées et un citron un peu fripé.

    — Choisis.

    Elle hésita, puis prit une figue qu’elle me tendit, un sourire aux lèvres :

    — Celle-là.

    Je la pris dans ma main et la gardai un instant, surpris par la chaleur qu’elle avait déjà emmagasinée. Sa peau fripée recouvrait une chair sombre et sucrée.

    — On dirait que t’es encore dans tes rêves, papa, dit-elle en riant.

    Je souris malgré moi.

    — Peut-être bien… mais aujourd’hui, je t’y emmène avec moi.


    Nous commençâmes par remplir un bol d’eau chaude parfumée d’un trait de jus d’orange. Anouk y plongea les figues, qui sombrèrent aussitôt au fond, leur peau libérant de minuscules bulles. Une fine vapeur montait du bol, mêlant les odeurs d’agrume et de sucre. Nous les laissâmes s’assouplir pendant que je préparais le plat.

    — Tiens, goûte, dis-je au bout de vingt minutes en lui tendant une figue devenue dodue et souple.

    Elle la coupa du bout de ses petits ciseaux de cuisine, puis mordit dedans. La pulpe sombre, moelleuse, lui colla un instant aux dents.

    — C’est sucré ! s’exclama-t-elle, les yeux brillants.

    Pendant qu’elle en coupait d’autres en quartiers, je mélangeais farine, beurre et un peu de sucre. Le beurre froid se brisait sous mes doigts avant de se fondre en une pâte granuleuse. Nous l’étalâmes directement sur une feuille de papier cuisson, puis disposâmes les quartiers de figues en rosace, leur chair luisante tournée vers le haut. Je versai un mince filet de miel sur l’ensemble.

    — Ça va être bon ? demanda-t-elle, une cuillère de miel encore dégoulinante à la main.

    — Ça dépend de ta technique, répondis-je pour la taquiner.

    Elle éclata de rire et m’envoya un nuage de farine au visage ; je ripostai en lui chatouillant les côtes. La cuisine se transforma en champ de bataille : nos rires et nos éclats de voix résonnaient dans l’air, se mêlant à l’odeur chaude des figues.


    Quand la tarte fut au four, le parfum devint irrésistible : miel chaud, pointe d’agrume, figue caramélisée. Nous nous assîmes côte à côte sur le plan de travail, les jambes dans le vide, à surveiller le four comme une cheminée. Anouk balançait les pieds et fredonnait un air que je ne reconnaissais pas.

    — Tu sais, dit-elle en se penchant vers moi, je crois que tu devrais cuisiner plus souvent.

    — Ah bon ? Pourquoi ?

    — Parce que tu souris plus, quand tu fais ça.

    Je ne trouvai rien à répondre. Je me contentai de lui caresser la joue du bout du doigt.


    La tarte sortit du four, dorée, croustillante sur les bords. La vapeur s’en échappait encore lorsque je découpai la première part. Anouk insista pour être la première à goûter. Elle souffla sur un quartier brûlant et le croqua ; un peu de jus chaud lui éclata sur la langue et elle rit en soufflant plus fort.

    — C’est la meilleure du monde, déclara-t-elle avec un sérieux désarmant.

    Je pris un morceau à mon tour. La pâte friable fondait presque sur la langue, et la figue confite libérait un parfum dense, sucré, légèrement miellé. J’eus l’impression de redécouvrir un goût oublié, simple, réconfortant. Je la regardai savourer sa part, ses joues encore tachées de farine. Son sourire confiant, son regard clair… et cette légèreté qui flottait dans la cuisine.

    Je gardai un instant la dernière figue dans ma main avant de la ranger dans le placard. Sa peau tiède me rappela une douceur ancienne, indéfinissable.

    — Merci pour ton aide, dis-je.

    — Tu me le demanderas encore ?

    — Oui. Promis.

    Elle me serra brièvement dans ses bras, puis fila dans le couloir, laissant derrière elle l’odeur sucrée de la tarte. Je restai seul dans la cuisine quelques instants, encore traversé par cette sensation de joie simple, presque oubliée.

    3 – L’arbre et la maison

    Une semaine s’était écoulée depuis le départ de Constance pour l’écovillage. La maison s’était posée comme un lac après l’orage, rythmée seulement par mes pas sur le parquet et le bruissement des feutres d’Anouk. C’était un silence apaisant, simple à vivre. Mais quand la clé tourna dans la serrure, le calme se brisa : un nœud se forma dans ma poitrine avant même que son visage apparaisse.

    Constance entra et posa son sac à dos dans l’entrée avec un sourire léger :

    — Bonjour ! Ça m’a fait un bien fou d’être seule une semaine.

    Je souris poliment, mais cette impression tenace de n’être qu’un invité chez moi revint. Son bonheur n’avait rien d’agressif : c’était mon propre vide qui se réveillait face à sa légèreté. Constance se pencha vers Anouk, descendue en trombe de sa chambre où elle lisait, et elles s’embrassèrent longuement, visiblement heureuses de se retrouver. Dans la cave, quelques semaines plus tôt, j’avais déjà ressenti cette impression désagréable en les entendant rire ensemble.


    Je m’étais installé dans le salon, un livre ouvert sur les genoux : L’Homme et ses symboles, que j’avais fini par commander au format papier, fasciné par ses illustrations. La double page devant moi représentait une femme, sous un grand arbre, les bras tendus vers le monde des esprits.

    Aedàn était assis à côté de moi, invisible pour les autres. Sa petite main serrait la mienne, m’empêchant de tourner la page. Je m’apprêtais à protester, puis me tus. Il avait raison : je n’avais pas pris le temps de vraiment observer l’image. Les détails se révélaient peu à peu : le voile de la jeune femme, sa chevelure flamboyante, les créatures grimaçantes, la lumière déformée du feu. Dans la légende, sous l’image : l’Anima est souvent représentée comme une sorcière ou une prêtresse, liée aux forces des ténèbres et au monde des esprits, c’est-à-dire à l’inconscient.

    Un frisson me parcourut : c’était l’écho parfait de ma forêt onirique, baignée de la même lumière étrange.


    Constance entra dans le salon et je reposai alors rapidement le livre à côté de moi, presque honteux, comme un adolescent surpris à lire un grimoire. Ce n’était pas son jugement qui me gênait, mais ma façon de me refermer dès qu’elle me surprenait dans mes obsessions.

    — Toujours perdu dans tes livres étranges… tu lis quoi ? demanda-t-elle en regardant l’image.

    Je levai les yeux, un peu vexé. Elle avait le teint hâlé, les joues rosies par l’air de la campagne.

    — Un bouquin sur les symboles, répondis-je vaguement.

    Elle esquissa un sourire taquin.

    — Les arbres, tant qu’ils sont sur un livre, ça te va.

    Je n’avais pas de réplique. Elle savait que l’idée de vivre en communauté m’angoissait. Elle n’essayait plus de me traîner avec elle depuis longtemps.

    — C’était comment ? demandai-je, un peu par devoir.

    — Bien. On a parlé écologie, organisation collective… tu sais, tout ce qui te stresse, rien qu’à l’entendre, dit-elle en souriant. Et j’ai rencontré plein de gens sympas dans le train : c’était super.

    Je hochai la tête. J’admirais ses convictions : je les partageais en théorie, mais la vie en communauté, les réunions sans fin, les compromis permanents… l’idée me paralysait.


    Elle s’assit à côté de moi et soupira.

    — Ça fait du bien de rentrer quand même.

    Elle tourna la tête vers moi, son sourire s’adoucit.

    — Je suis contente de te retrouver.

    Je sentis ma gorge se serrer. Je reposai le livre et passai un bras autour de ses épaules. Elle se laissa aller contre moi, sa tête posée sur mon épaule. Aedàn se tenait toujours près de nous. Il me regardait, un léger sourire au coin des lèvres, comme s’il approuvait ce geste. Je resserrai mon étreinte un peu plus fort qu’à l’accoutumée, comme pour me rappeler que je pouvais encore être présent dans cette maison.

    4 – Léna : Théories jungiennes

    Je faisais les cents pas devant l’immeuble, le regard rivé sur mon téléphone. Dix minutes de retard, aucun SMS. Et si j’avais mal noté l’horaire ? Je vérifiai mon calendrier une troisième fois : « 12h15 – Léna (psy). » C’était bien aujourd’hui. Je levai les yeux vers les étages. Le porche de l’immeuble semblait me narguer. J’enfonçai mes mains dans mes poches, puis les ressortis aussitôt pour vérifier mon téléphone : aucun message. Mon cœur battait trop vite.

    Enfin, le portable vibra. « Sonnez. »

    Je soufflai, un peu agacé mais surtout soulagé, et pris l’escalier. Sur le palier, je croisai une adolescente qui descendait en trombe, le visage inondé de larmes. Je m’écartai pour la laisser passer ; elle ne me vit même pas.

    Léna m’attendait devant la porte, l’air contrit.

    — Excusez-moi… une patiente était en crise, dit-elle en s’effaçant pour me laisser entrer.

    Je hochai la tête, incapable de lui en vouloir, et me dirigeai vers le canapé.


    Je m’assis, le carnet ouvert sur mes genoux. La lumière douce du cabinet me réchauffa après le froid de dehors. Léna s’installa en face de moi.

    — Alors ? commença-t-elle doucement.

    Je pris une inspiration.

    — Constance est revenue de ses vacances… Elle m’a raconté ses balades, ses lectures… J’avais l’impression d’être le spectateur de sa vie.

    Léna hocha la tête, attentive.

    — Et qu’avez-vous ressenti ?

    — Un mélange… d’inutilité. Comme si elle rayonnait ailleurs tandis que je restais à quai.

    Je me tus un instant, puis changeai de sujet :

    — Je me suis intéressé à Jung cette semaine. J’ai commencé L’Homme et ses symboles. Ses idées sur l’inconscient, les archétypes, l’Anima, le Soi… C’est fascinant.

    Léna releva les yeux de ses notes.

    — Ah, Jung… je connais bien, mais disons que ce n’est plus trop au programme officiel. C’est un peu comme une vieille rockstar : officiellement rangé, mais on cite encore ses riffs dès qu’on veut frimer en soirée.

    Aedàn, qui se tenait un peu plus loin, s’approcha à ce moment-là et se mit à jouer avec le pied de chaise de Léna. Elle ne le voyait pas, mais lui, tout sourire, semblait convaincu d’avoir retrouvé Lysséa : son rire enfantin vibrait dans l’air comme un écho discret.

    — Je me demandais… mon Anima, est-ce que ce serait Lysséa ?

    Léna eut un léger sourire.

    — Vous me semblez quelqu’un de très introspectif.

    Oh, quelle découverte renversante, minauda Lysséa en ajustant son bonnet de travers, comme pour me faire sourire. Léna enchaîna :

    — Quelqu’un qui sent avant de juger, et qui relie les fils invisibles avant de voir l’évidence, deux manières d’être qui passent inaperçues mais qui vous ont toujours guidé.

    La description, évoquant une sorte de sixième sens, me convenait bien. J’approuvai en hochant la tête.

    — Et je pense que votre Anima serait plus dans ce registre : une sagesse calme, discrète, reliée à l’écoute. Lysséa, elle, est vive, extravertie.

    Ma gorge se serra. Une sagesse calme. Un nom émergea enfin de ma mémoire :

    Sophia.

    La prêtresse de mes anciens jeux de rôle.

    Sophia, la prêtresse, rien que ça… souffla Lysséa avec une révérence exagérée. Je peux redevenir le pitre, alors ?

    J’ignorai Lysséa et reportai mon attention sur Léna :

    — Et comment je la rencontre ?

    — Commencez par écouter vos rêves, répondit Léna. Vous m’avez dit qu’ils étaient très riches. Laissez-la venir à vous. Elle se manifestera par des images, des symboles… Jung disait que les rêves parlent ainsi.

    Je hochai lentement la tête et soufflai :

    — D’accord. Je vais essayer.

    Je cherchai une page griffonnée de rêves dans mon carnet, puis y notai ces mots : « chercher des symboles, » que je soulignai d’un trait vif.

    Léna referma son carnet. Puis elle ajouta, plus doucement :

    — On dirait qu’il y a une part belle de vous que… que vous avez appris à oublier.

    Ses mots frappèrent en plein centre, comme l’écho d’un lieu interdit où je n’osais plus m’aventurer.

    Aedàn releva la tête à ce moment-là ; il gloussa, comme pour alléger l’atmosphère. A sa façon de se tenir, je devinais qu’il repensait à l’image des poules. Dans son sourire, je retrouvai quelque chose de mon petit poussin intérieur. Je baissai les yeux, étouffant un sourire, puis refermai à mon tour mon carnet.

    En ressortant, la phrase tournait en boucle dans ma tête. Une part belle que j’ignore. Et si je passais vraiment à côté de l’essentiel ?

    5 – L’atelier dessin libre

    Les jours glissèrent, jusqu’à ce qu’un dimanche matin je prenne la voiture et m’engage sur un chemin vallonné. Je coupai le moteur au cœur du bocage, qui se déployait en pentes douces, mosaïque de pâturages irréguliers ourlés de talus boisés. Le vent frais roulait sur les collines, froissait l’herbe, faisait craquer les branches. Je pris mon sac et marchai un moment jusqu’à trouver un arbre isolé, un vieux chêne aux branches épaisses, qui projetait une ombre généreuse sur l’herbe verte.

    Je m’assis au pied de l’arbre, le dos contre l’écorce rugueuse. L’endroit me rappelait mes échappées d’adolescent. Fuyant à la fois ma maison et celle d’Adrien, je partais à travers champs avec ma chienne, et me posais sous un arbre similaire pour dessiner. Je me surpris à sourire : j’avais envie de retrouver cette sensation.

    Je sortis L’Homme et ses symboles de mon sac. J’ouvris le livre au hasard et tombai de nouveau sur l’illustration de l’Anima sous un arbre : celle qui avait attiré Aedàn. Les pages suivantes montraient d’autres dessins intrigants : des mandalas. Des dessins circulaires venus d’époques et de cultures diverses : symboles solaires, rosaces médiévales, labyrinthes… Plusieurs d’entre eux m’évoquaient mes rêves : la forêt, la salle du trône, le miroir.

    Je posai le livre à côté de moi et pris un vieux carnet de dessin, resté au fond d’une boîte depuis des années. Ses pages cornées avaient jauni avec le temps. Les premiers traits furent maladroits, hésitants : je tentai de reproduire l’un des mandalas vus dans le livre, mais ma main tremblait légèrement.

    Allez, ça ressemble à une crêpe froissée… et alors ? Continue, ça prendra forme, souffla une voix légère à ma gauche.

    Peu à peu, mon mandala devint un arbre stylisé : des branches s’élancèrent, des racines apparurent, animées d’une volonté qui n’était pas la mienne. Les lignes, tantôt trop appuyées, tantôt trop fines, finirent pourtant par prendre forme. Je remplis les espaces vides de détails : un oiseau posé sur une branche, un cercle au centre du tronc.

    Je m’arrêtai un instant pour observer. C’était loin d’être parfait, mais je sentis un plaisir discret se loger dans ma poitrine. Le plaisir de créer sans but, sans attente.

    Le vent faisait bruisser les feuilles au-dessus de moi. Je relevai les yeux : le feuillage découpait des fragments de lumière sur mes mains. Une bouffée d’apaisement m’envahit. Je rangeai doucement le carnet, comme on garde un trésor fragile.

    Avant de repartir, je posai ma main sur le tronc du chêne, sentant sa rugosité sous mes doigts. Une part de moi avait envie de rester là plus longtemps. Je me dis que j’essaierais de revenir, peut-être même de dessiner un peu chaque jour.

    Sur le chemin du retour, le carnet dans mon sac semblait peser un peu plus lourd qu’à l’aller, mais d’un poids rassurant.

    6 – Imagination active : Lever le voile

    Quelques jours plus tard, après le dîner, je m’installai sur le lit, le carnet posé sur mes genoux. La lampe de chevet projetait une clarté vacillante, et les ombres dansaient sur le mur. Je laissai mes doigts parcourir les pages jusqu’à retrouver le dessin tracé sous l’arbre.

    Les traits étaient hésitants, le tronc un peu bancal. Pourtant, à force de le regarder, je vis autre chose. Les branches semblaient s’étirer comme pour envelopper le ciel, et les racines plongeaient profondément dans la terre. Racines et branches dessinaient une fissure dans le voile du visible. Je repensai à ce que Léna m’avait dit : qu’une part de moi reliait les fils invisibles avant de voir l’évidence. Depuis notre séance, cette phrase n’avait cessé de résonner.

    Il me revint aussi un passage entrevu dans l’Évangile de Vérité, un texte ancien retrouvé à Nag Hammadi : l’ignorance est comme une brume qui voile les yeux, mais quand elle se dissipe, la vue s’ouvre et l’on reconnaît ce qui était là depuis toujours. Peut-être est-ce cela que j’attends sans le savoir : que mes sens s’ouvrent enfin. Je pris mon stylo et, en haut de la page, j’écrivis :

    « Je veux rencontrer cette part de moi qui sait percevoir ce que les yeux ne voient pas et que l’oreille n’entend pas. »

    Je restai un instant à fixer la phrase, sentant une légère résistance : je n’étais pas sûr de savoir à quoi je faisais allusion.

    En déposant mon carnet, je remarquai une figue séchée laissée par Anouk sur mon bureau, souvenir de notre gâteau. Pas de nourriture à l’étage !

    Severus.

    Mais une chaleur douce monta en moi : un souvenir d’Anouk riant, le visage taché de farine. Je pris la figue : sa peau fripée me rappela ce moment de complicité. Je songeai à ce fruit clos qui garde au cœur une multitude de graines, comme un secret de vie. Mais un secret ne s’ouvre qu’à qui sait le percevoir.

    Je m’allongeai sur le lit, le fruit d’Anouk toujours contre ma paume. Je fermai les yeux, respirant lentement.

    Je n’avais pas la force de « préparer » mon rêve comme d’habitude. Cette nuit, il suffisait peut-être de rester ouvert. Ma respiration se fit plus lente. La lampe diffusait toujours sa lumière chaude, mais mes paupières étaient lourdes. Je sombrai dans un calme joyeux, une porte secrète s’entrouvrant dans l’ombre.

    Puis le sommeil m’emporta.

    7 – Rêve : Le fruit et la Voilée

    Je me retrouvai dans une forêt dense, crépusculaire. L’air humide portait l’odeur de terre et de mousse. Les troncs massifs s’élançaient si haut qu’ils formaient une voûte sombre. Un calme épais régnait, troublé seulement par le craquement feutré de mes pas sur les feuilles mortes.

    Un éclat de lumière dans mon champ de vision me fit sursauter. Puis un autre, un peu plus loin, comme des lucioles. Je plissai les yeux : ce n’étaient pas des insectes, mais de minuscules fragments d’énergie, suspendus dans l’air, qui m’indiquaient une direction.

    — Hé, explorateur, c’est par là ! fit Lysséa en agitant les bras, avant de filer entre les troncs comme si elle jouait à cache-cache.

    Elle me fit signe de la suivre, un sourire mystérieux aux lèvres. Je m’élançai derrière elle. Les éclats lumineux ouvraient un sentier fragile. Je repoussais les branches, tandis que les ronces s’accrochaient à mes chevilles, déchirant mon pantalon.

    À mesure que nous progressions, la lumière semblait s’éloigner, m’obligeant à marcher plus vite. Lysséa, elle, avançait avec une aisance presque irréelle : elle bondissait par-dessus les racines, se faufilait entre les troncs, disparaissait parfois quelques secondes avant de réapparaître plus loin.

    — Allez, avance… et tiens ton pantalon : je n’aimerais pas t’entendre chouiner encore, taquina-t-elle d’un clin d’œil.

    Je voulus lui répondre, mais un bruit derrière moi me coupa le souffle : le craquement sec d’une branche. Je me retournai brusquement. Une silhouette haute et sombre avançait lentement entre les troncs : Severus. Sa présence emplissait l’espace, mais sans menace. Son regard grave semblait dire : je veille. Puis il s’effaça dans l’ombre.

    Je repris ma marche, le souffle court. La forêt semblait s’épaissir à mesure que j’avançais : les troncs étaient plus serrés, les fougères plus hautes, resserrant leur étreinte pour barrer la route. La brume montait par endroits, m’obligeant à tendre la main devant moi pour ne pas trébucher.

    — Ne ralentis pas… tu ne vas pas jouer au piquet maintenant, hein ? lança Lysséa en riant.

    Je sursautai : la voix s’était effacée comme une pirouette trop vite jouée. J’appelai Lysséa, mais seule la brume me répondit. Alors, la clairière s’ouvrit.


    Une lueur effleura ma joue, grave, comme un rappel muet. Je la suivis, franchissant un ruisseau étroit. Les pierres glissantes menaçaient de me faire tomber, mais une force invisible — Severus, ou autre chose — me retint avant que je ne bascule.

    Je me redressai, ralenti, plus attentif. Les éclats de lumière pulsaient devant moi, réguliers, comme une respiration. Le jasmin emplissait peu à peu l’air, voile invisible qui me guidait. Chaque pas me rapprochait d’un lieu que je ne connaissais pas mais que je devinais essentiel.

    Enfin, les arbres s’écartèrent brusquement : une clairière s’ouvrit. L’air y était plus clair, presque irisé, comme si la lumière du crépuscule s’y concentrait. Au centre se tenait une femme immobile, un voile fin recouvrant ses longs cheveux bruns et lisses. Dans ses mains reposait un fruit lumineux, sculpté dans l’ambre.

    Je fis un pas en avant.

    — Qui êtes-vous ?

    Elle ne répondit pas tout de suite. Je distinguai seulement ses yeux derrière le voile : un bleu profond, traversé d’un éclat paisible.

    — Ce n’est pas en comprenant que tu goûteras, dit-elle d’une voix douce.

    Je m’avançai encore.

    — Attendez… je dois savoir…

    Mais au moment où je tendis la main, elle disparut. Le fruit tomba dans l’herbe, à mes pieds, toujours lumineux.

    Je le ramassai : il était tiède, presque palpitant, comme s’il contenait un cœur battant.

    — C’est quoi ? demandai-je à Lysséa en me retournant.

    Mais elle avait disparu elle aussi. La clairière s’était vidée : plus de lumière, plus de voix.


    Un bruissement lourd derrière moi me fit sursauter. Entre deux troncs, j’aperçus un instant l’ombre massive d’Asmodée. Il hochait lentement la tête, silencieux, comme une approbation muette. Puis une silhouette plus petite apparut : Aedàn. Inquiet d’abord, il leva finalement la main vers le fruit, comme s’il y reconnaissait quelque chose de familier. Je voulus leur parler, mais mes lèvres restèrent closes.

    La forêt s’assombrit soudain, le crépuscule s’abattant comme un rideau brutal. Le fruit vibra dans ma main, de plus en plus fort, comme s’il voulait s’échapper. Une certitude me traversa : si je le lâchais, il disparaîtrait à jamais. Je le plaquai contre ma poitrine, le cœur battant plus vite.

    8 – Un goût de vérité

    Je me réveillai en sursaut. Dans ma main, je croyais serrer encore le fruit lumineux de Sophia. La chaleur me traversait la paume ; je la posai contre ma poitrine pour qu’elle s’y répande. Mais quand j’ouvris les doigts, ce n’était plus qu’une figue : celle qu’Anouk m’avait laissée quelques jours plus tôt. Je la portai machinalement à mes lèvres et en croquai une bouchée. Sa chair douce et ses graines craquantes réveillaient un écho du rêve. Le fruit de Sophia me revint en mémoire : peau fine, promesse fragile, et pourtant chargé d’une vitalité palpable. Peut-être que c’était ça : faire confiance à l’élan du cœur, même minuscule, et sentir qu’il pulse encore longtemps après dans la paume.

    Je reposai la figue entamée et pris mon carnet. Je relus la phrase notée la veille : je veux rencontrer cette part de moi qui sait percevoir. Puis, en dessous, je traçai un mot en lettres plus appuyées : « Sophia. » Je fixai ce nom un moment. Il sonnait familier, comme s’il avait toujours dormi au fond de ma mémoire. En l’écrivant, j’avais l’impression de lever le voile sur une présence qui ne demandait qu’à revenir. Je me rappelai soudain mes anciens jeux de rôle, où Sophia guidait déjà les personnages au milieu des ténèbres. Pourquoi l’avais-je oubliée ? J’entourai le nom d’un cercle. Puis, autour de ce cercle, je griffonnai de petits arbres, des branches, des racines. Le motif se déployait presque tout seul, comme si ma main savait déjà quoi faire.

    Je fermai le carnet et le gardai un instant contre ma poitrine. Quelque chose avait bougé, imperceptiblement. Ce n’était pas la joie, ni un espoir clair : plutôt une douceur singulière, comme une source qui chuchote au détour d’un sentier.


    Je descendis à la cuisine. Constance était en train de vider le lave-vaisselle, ses cheveux encore humides ramassés à la hâte en une queue de cheval, quelques boucles s’en échappant déjà. Elle se retourna et m’adressa un sourire fatigué.

    — Je t’ai entendu bouger. Ça va ?

    — Oui, répondis-je vaguement. Et toi ?

    Elle haussa les épaules.

    — La situation au travail est compliquée. J’ai l’impression de me battre contre des murs…

    Je restai silencieux, mal à l’aise. Elle ajouta après un moment :

    — Ça m’a fait beaucoup de bien de prendre une semaine pour moi. Tu sais, je ne suis pas partie pour te fuir… juste pour me ressourcer.

    Je la regardai, surpris par la douceur de sa voix.

    — Tu devrais vraiment faire comme moi. Ça fait du bien. Je garde volontiers Anouk si tu veux prendre un peu de temps pour toi.

    Je baissai les yeux vers le reste de figue encore dans ma main. Sa chair sombre et parfumée fit remonter mes souvenirs de Rocamadour, ce souffle de liberté arraché au plus bas. Quand je relevai les yeux vers Constance, je hochai la tête.

    — Oui… je crois que tu as raison.

    Déjà, la décision germait : repartir marcher. Retrouver ce centre perdu.

    9 – Rocamadour

    Je garai la voiture au fond de la vallée, là où le bitume laisse place aux pierres moussues. En coupant le contact, l’idée me vint que Constance serait sans doute venue en train : elle n’aurait pas toléré de profaner ce pèlerinage par du carbone. Je n’avais pas eu son courage, ni son sens de l’organisation.

    Le ciel de mai pesait, saturé d’humidité. Sur les talus, quelques violettes perçaient entre les pierres humides. Plus bas, les genêts commençaient à éclore, ponctuant les pentes de leurs taches jaune vif. Je restai un instant immobile sur mon siège, les mains crispées sur le volant. Je sortis de la voiture ; le silence me saisit. La vallée résonnait d’un murmure feutré : l’eau de la rivière glissait sur les rochers, invisible derrière les arbres. Je levai les yeux : au loin, Rocamadour s’accrochait à la falaise comme un nid d’hirondelles. Je commençai à marcher.

    Après avoir traversé la cité et grimpé le grand escalier, le chemin de la croix s’élevait devant moi. Des senteurs de chèvrefeuille et de serpolet montaient par bouffées, portées par l’humidité de l’air. Les pavés irréguliers et glissants rendaient la montée malaisée ; mes cuisses brûlaient vite, mais je refusai de ralentir. Le souffle court, je fixais le sol pour éviter de trébucher. Laisse ton corps parler. Chaque pas est déjà une prière. Une voix douce, comme venue de l’intérieur.

    Sophia.

    Les premières stations apparurent. Des sculptures de pierre, usées par la pluie et les siècles, racontaient des scènes de souffrance et de résilience. J’effleurai du bout des doigts la main taillée d’un personnage à genoux ; la pierre était glacée. Je repris ma marche. La pluie se mit à tomber, fine, presque imperceptible, mais suffisante pour perler sur mes cheveux et ruisseler dans ma nuque. J’hésitai un instant à enfiler ma capuche, puis décidai de la laisser : rappel que j’étais vivant, que mon corps pouvait encore sentir. Plus je montais, plus je sentais quelque chose se délier en moi. La pente me forçait à respirer profondément, à vider mes pensées. Il n’y avait que mes pas, le souffle, le martèlement de la pluie sur la pierre.

    J’arrivai à la dernière station, XIV. Je restai un moment sous l’arche de pierre, haletant. Devant moi s’ouvrait l’entrée d’une grotte. Une grande barrière métallique en fer forgé la fermait, imposante et austère. J’approchai, mes doigts glissant sur le métal humide.

    Derrière la barrière, la pénombre était presque complète. Quelques cierges vacillants projetaient des ombres mouvantes sur les parois de la grotte ; je distinguai à peine une niche dans le fond, probablement un tombeau, peut-être rien. Le rien est parfois le vrai sanctuaire, poursuivit la voix tranquille.

    Je posai les deux mains sur la barrière et fermai les yeux. Je me souvenais de la première fois : c’était des années plus tôt, juste après mon stage de fin d’études. Je sortais de plusieurs mois de survie intérieure, de noirceur sans nom, et ce tour de France improvisé pour obtenir mon diplôme m’avait offert une bouffée de liberté. Rocamadour en avait été le sommet : la montée, le face-à-face avec la barrière.

    Je rouvris les yeux.

    Aujourd’hui, je retrouvais la même sensation : être au bord d’un centre, d’une vérité qui ne se laissait pas atteindre. Les seuils ne ferment pas, ils veillent, souffla la voix apaisante. Je restai longtemps ainsi, les doigts agrippés au fer froid. Je me surpris à murmurer :

    — Je suis là.

    Je ne savais pas à qui je m’adressais.

    Un souffle sembla parcourir la grotte, l’air se déplaçant imperceptiblement. Je crus percevoir une présence, paisible et lumineuse, derrière la barrière. Pas de mots, pas d’apparition : juste une flamme intérieure. Je pensai à Sophia, à la lumière qu’elle avait fait naître en moi. Ce que je sentais maintenant lui ressemblait, mais plus vaste encore.

    Une goutte de pluie tomba de mes cheveux sur ma joue. Je fis un pas de côté, mes doigts glissant le long du métal. De la grotte émanait une énergie tellurique, une force plus ancienne que moi qui veillait derrière la barrière. Jung aurait parlé de puissance chtonienne. Je savais que je ne pourrais pas franchir cette barrière aujourd’hui, mais ce n’était pas grave. J’avais le sentiment d’avoir retrouvé un chemin qui m’avait échappé depuis longtemps.

    Je reculais de quelques pas pour m’assoir sur un muret de pierre. La pluie avait cessé ; le silence s’était épaissi. Je contemplai la vallée en contrebas : les toits des maisons semblaient minuscules, perdus dans l’écrin de la falaise. Je sortis mon carnet de ma poche. Comme pour retenir une intuition qui risquait de s’effacer, j’écrivis une seule phrase :

    « Il semble qu’il existe un centre. »

    Tu viens de le toucher, dit Sophia, sa voix fine comme un fil de lumière. Je restai là longtemps, à écouter mon propre souffle.

    En me relevant pour redescendre vers la vallée, un autre souvenir de cette première visite me revint. Avant de quitter la ville, j’étais entré dans une petite boutique au pied de la falaise. Une femme au regard bleu profond m’avait tendu une améthyste, devinant sans doute la nuit dont je sortais à peine. Elle apaise les cœurs troublés, avait-elle murmuré. Depuis, je ne l’avais jamais quittée. Ce jour-là, mes doigts la cherchèrent machinalement dans ma poche : la pierre était tiède.

    En redescendant la falaise, je sentais que quelque chose avait bougé. Rien de spectaculaire : juste un espace plus vaste, plus paisible. Je jetai un dernier regard à la barrière métallique. Derrière elle, un souffle léger fit vaciller la lumière des cierges. Un instant, la pénombre prit une densité étrange, traversée par la vigilance d’un gardien invisible. Cette présence rendait la barrière moins hostile que lors de ma première visite.

    Je me promis de revenir.

    Chapitre 9 – La loi du silence

  • Chapitre 7 – L’épée dans l’ombre

    1 – Les deux contre un

    Je m’étais assis à une extrémité de la table de réunion, les mains croisées devant moi, les yeux rivés sur les grandes baies vitrées. La ville s’étalait en contrebas : les toits serrés, les façades multicolores, la mer qui scintillait au soleil. J’aurais pu rester des heures à contempler ce paysage. Cela me permettait de ne pas croiser le regard de Laurent, assis à l’autre bout de la table, comme dans un duel absurde.

    Le temps retenait son souffle. Le cliquetis régulier de son téléphone résonnait dans la pièce : il envoyait des messages à Claire, je le savais. Elle devait « arriver d’une minute à l’autre, » comme toujours. Claire aimait se faire attendre. Une cheffe se devait de se rendre rare ; c’était l’une de ses croyances tacites. Je sentis mes mâchoires se serrer, mais je n’en montrai rien. Les murs immaculés projetaient une pâleur clinique. La table, trop grande pour trois, accentuait le sentiment de distance. Elle nous obligeait à parler fort pour nous entendre, mais pour l’instant, nous ne disions rien.

    Je me redressai, croisai les bras. Laurent faisait semblant de consulter ses e-mails, mais je voyais son pied battre nerveusement sous la table. Il était mal à l’aise, ou peut-être furieux ; difficile à dire. Il leva les yeux et m’adressa un sourire crispé. Je ne le lui rendis pas. Dans ce rapport de force, chaque signe de faiblesse serait noté, disséqué, retourné contre moi.

    La porte s’ouvrit enfin, vingt minutes plus tard. Claire entra, l’air pressé, son téléphone toujours collé à l’oreille :

    — Oui, je te rappelle dans cinq minutes, je suis en réunion.

    Elle nous salua à peine et prit place au centre de la table. Son parfum saturé flotta un instant, plus envahissant que sa présence. Elle posa son sac avec un soupir théâtral :

    — Bon. On va essayer d’aller droit au but.

    Laurent prit la parole, trop vite :

    — Je voulais qu’on mette les choses au clair sur le projet CHILL. J’ai appris par d’autres canaux que tu avais déjà bien avancé, sans jamais me tenir informé.

    Je le fixai, surpris par le ton accusateur :

    — Je t’ai pourtant envoyé les documents de cadrage. Tu es même dans le comité de pilotage.

    — Oui, mais tu sais très bien que je n’ai pas été consulté sur les grandes orientations. Et surtout, tu as utilisé mes contacts pour faire avancer le dossier.

    Je sentis la colère monter, froide.

    — Tes contacts ? Michel ? Tu oublies que c’est moi qui t’ai présenté Michel il y a deux ans, quand tu recherchais des partenaires.

    Claire intervint :

    — On ne va pas commencer à jouer à « qui connaissait qui le premier. » La question, c’est : est-ce que tu as sciemment exclu Laurent ?

    Je pris une inspiration lente.

    — Non. Mais je reconnais que je n’ai pas cherché à multiplier les points de coordination. Honnêtement… moins je discute avec Laurent, mieux je me porte.

    Le silence tomba. Laurent me fusilla du regard. Claire hocha la tête, comme si ma franchise confirmait leur narratif.


    Un souvenir surgit, sans prévenir : la première fois que nous nous étions affrontés, plusieurs années plus tôt. J’avais annoncé mon intention de quitter l’équipe, incapable de supporter plus longtemps la rivalité étouffante de Laurent. Sa réaction avait été immédiate : il s’était posé en victime, racontant à Claire combien je l’avais « humilié, » combien mes ambitions le « menaçaient. » Claire, fidèle à son mari, avait pris sa défense.

    Ensuite, ce fut l’enfer : appels nocturnes, e-mails accusateurs, justifications vaines. Chaque fois que je croyais calmer le jeu, Laurent relançait le conflit et Claire tranchait en sa faveur. Je me souvenais des nuits sans sommeil, le ventre noué, fixant mon téléphone en redoutant la prochaine notification. Je n’étais plus que l’ombre de moi-même. J’avais fini par accepter que je ne pourrais jamais me justifier suffisamment. Et je m’étais tu, aspiré par une dépression qui m’avait laissé exsangue.


    — …tu comprends que je ne peux pas continuer à travailler dans ces conditions, conclut Laurent d’un ton dramatique.

    Je clignai des yeux. Il était toujours là, en face de moi, en train de jouer le même scénario : le subalterne transformé en victime, l’époux protégé par sa cheffe. Claire acquiesça, les bras croisés.

    — Je pense qu’on attend de toi un peu plus de transparence, dit-elle. Ce n’est pas une demande exorbitante. On est une équipe.

    Je sentis mes épaules se tendre. Je savais que si je me laissais emporter, je leur offrirais exactement ce qu’ils attendaient. Alors je me redressai et pris le temps de ranger mes notes avec une lenteur calculée.

    — Très bien, dis-je d’une voix neutre. Je veillerai à mieux communiquer.

    Laurent ouvrit la bouche pour répliquer, mais je levai une main. Je mourais d’envie de lui dire :

    « Et je vais te rappeler que je suis ton supérieur hiérarchique, Laurent. Ce genre de mise au point… la prochaine fois, passe par moi directement. »

    Je me retins : ç’aurait été la guerre totale. Claire le devina probablement car elle fronça les sourcils. Je rangeai mon ordinateur, refermai mon stylo. Mes gestes étaient lents, précis ; je sentis mon souffle se réguler malgré le tumulte intérieur. Je quittai la salle en les laissant derrière moi, unis comme toujours. Cette fois, la colère ne se dissolvait plus en peur ni en honte. Elle s’était muée en quelque chose de plus stable, plus dangereux : une détermination glaciale.

    Je ne me laisserai plus enfermer dans leur jeu.

    2 – Message fantôme

    Je m’étais réfugié dans mon bureau. La porte devait rester ouverte, convention d’équipe irritante : je détestais que Laurent, dont le bureau jouxtait le mien, puisse me voir. Pire encore : l’entendre. Le froissement de ses papiers, le raclement de sa chaise contre le sol : chaque bruit me donnait la sensation d’un voisinage forcé, oppressant.

    J’allumai mon ordinateur et ouvris ma boîte mail, le cœur battant. La réunion me tournait encore dans la tête : les regards de Claire, l’air faussement offusqué de Laurent, ce rôle de victime qu’il avait perfectionné au fil des ans. Je me mis à taper un message, d’abord lentement, puis de plus en plus vite, dans l’espoir que la vitesse retienne la colère. Les touches du clavier résonnaient comme des coups de marteau dans le silence du bureau :

    Chère Claire,

    Je tiens à préciser que les accusations portées contre moi sont infondées…

    Je m’interrompis. Cela sonnait trop défensif. J’effaçai tout d’un geste sec et recommençai, les doigts crispés.

    Laurent est en train de manipuler la situation, encore une fois…

    Non, pas ça non plus. Chaque phrase semblait nourrir le piège qu’ils m’avaient tendu.

    Dans le couloir, un rire bref, étouffé. Je reconnus la voix de Laurent : il parlait sans doute à quelqu’un de passage. Je me figeai, les muscles tendus, comme un animal aux aguets. Je ne savais pas s’il riait de moi, mais je l’imaginais déjà raconter sa version, tissée de sous-entendus.

    Mes yeux glissaient sur le texte comme s’il avait été écrit par quelqu’un d’autre. Une part de moi savait que je n’enverrais jamais ce message. Cet e-mail n’était qu’un exutoire : il ne changerait rien à leur perception. Ils étaient aveugles… ou ils me détestaient vraiment.

    Je fermai les yeux un instant. La pensée tournait, lancinante : ils sont aveugles ou ils me détestent. Je n’arrivais pas à décider quelle option était la plus douloureuse.

    Le bruit du clavier résonna à nouveau lorsque j’effaçai le message lettre par lettre. Chaque touche enfoncée me donnait l’impression de démolir quelque chose à l’intérieur de moi. L’écran redevint blanc. Ma main resta suspendue au-dessus de « Suppr, » victime et bourreau de mon propre effacement.

    Je reculai ma chaise et m’adossai au dossier, le regard perdu. Le bureau tout entier me semblait froid, étranger, comme si je n’avais jamais eu ma place ici. Je refermai doucement mon ordinateur, ne supportant plus la lumière de l’écran, et me levai.

    En rangeant distraitement mon carnet dans un tiroir de mon armoire métallique, mes doigts heurtèrent une vieille clé USB coincée au fond. Un modèle ancien, abîmé. C’était là que je sauvegardais mes scénarios de jeux de rôle. Avant que l’écriture ne devienne un luxe inaccessible. Je la tournai entre mes doigts. Le plastique usé portait encore la trace collante d’un soda renversé, vestige des nuits où j’y avais stocké mes mondes. Je la posai à sa place. Une clé de plus, mais celle-ci n’ouvrait plus rien. Pas pour l’instant.

    Je me rassis et m’adossai au dossier, les yeux dans le vague. Par la porte entrouverte, je voyais le mur d’en face, nu et impersonnel. La colère brûlait toujours, mais elle avait pris une teinte plus sombre : une braise qui ronge de l’intérieur, sans lumière. L’écran reflétait un instant mon visage et, derrière lui, une silhouette aux yeux rouge sombre.

    Asmodée.

    Il se rapprocha lentement, se pencha et glissa une pensée sournoise : un verre… ça t’apaiserait. La brûlure changea de place, descendit dans ma gorge. Je secouai légèrement la tête, comme pour chasser l’idée. Mais elle resta là, tapie dans un coin de mon esprit, aussi tenace que ma colère.

    3 – Raide comme un piquet

    En rentrant, tendu comme une corde, j’entendis Anouk hurler. Ses cris recouvraient la voix de Constance, qui s’épuisait à la convaincre de s’inscrire à une colonie de vacances. Dans le couloir, une odeur de sauce tomate s’attardait, indifférente au tumulte. Avant même de franchir le seuil, la fatigue m’écrasait déjà. Derrière la porte, je vis Constance s’accroupir à hauteur d’Anouk. Elle laissa passer la vague de cris sans broncher, puis parla doucement, d’une voix basse mais ferme :

    — Tu as le droit d’être en colère. Mais je ne veux pas que ta colère décide à ta place.

    Le silence d’Anouk fut bref, fragile, mais suffisant pour qu’un souffle d’apaisement traverse la pièce. Je posai mon sac dans l’entrée, noué par le stress du travail. À ce bruit, elle se retourna vers moi, le visage tiré, ses boucles rousses collées aux tempes par la sueur.

    — Tu préfères préparer le repas ou calmer Anouk ? demanda-t-elle d’une voix tendue par la fatigue.

    Je n’hésitai pas une seconde.

    — Je prépare le repas.

    Elle hocha la tête et accompagna Anouk jusqu’à sa chambre, refermant la porte derrière elle. Les cris reprirent aussitôt, étouffés mais toujours perçants. La tension dans la pièce d’à côté me comprimait la poitrine.

    Asmodée dirigea alors mes pas vers la cuisine, comme un vieux réflexe. Du bout de ses griffes, il effleura le bord du plan de travail, traçant un cercle invisible qui me donna un frisson. J’attrapai machinalement un verre, me penchai sous l’évier puis ouvris le placard à bouteilles. Ma main se posa sur la bouteille de rhum. Je me figeai un instant. Dans l’ombre, Severus croisa les bras : pas ce soir. Je rangeai brusquement la bouteille, la mâchoire serrée.

    À la place, je pris mon téléphone et mis un podcast d’Occulta dans mes oreilles, espérant me couper du vacarme. La voix grave de l’animateur parla d’anciens mythes alchimiques, mais je n’entendais presque rien. Le bruit de l’eau qui chauffait, le claquement des placards et les cris d’Anouk filtraient à travers les écouteurs, me ramenant sans cesse au chaos domestique. Je m’occupais machinalement : couper le pain, préparer une salade, réchauffer un reste de gratin. Chaque geste était mécanique, guidé par d’autres mains que les miennes. La tension continuait de s’infiltrer dans mes muscles, se logeait entre mes omoplates comme un étau.


    Un quart d’heure plus tard, le calme revint peu à peu : les portes cessèrent de claquer, les cris d’Anouk se muèrent en sanglots sourds. Constance réapparut, le visage fatigué. J’eus envie de lui prendre la main pour la consoler, mais je me contentai d’un maigre sourire compatissant. Elle soutint mon regard un instant, comme si elle avait deviné mon élan, puis détourna les yeux. Ses épaules s’affaissèrent légèrement, un soupir échappa de ses lèvres. Je sentis une pointe de culpabilité : j’aurais pu combler ce vide, mais je n’en eus pas la force.

    — On va dîner, dit-elle doucement à Anouk.

    Nous nous installâmes à table sans un mot. Anouk traînait ses pieds, le nez rouge, et se laissa tomber sur sa chaise. Je la regardai du coin de l’œil, mais elle évitait mon regard. Constance tenta un sourire et engagea un semblant de conversation :

    — Tu veux parler de ce qui te tracasse ? demanda-t-elle en me jetant un regard à la dérobée.

    Je haussai les épaules.

    — Pas grand-chose à dire. Laurent m’a convoqué : il m’a reproché d’avancer sans lui sur CHILL. Claire a pris sa défense. Comme d’habitude.

    Constance esquissa un sourire au nom du projet, puis reprit :

    — Et… ça t’a fait quoi, ce nouveau conflit ?

    Je secouai la tête.

    — Rien de particulier. La routine.

    Elle soupira et se leva pour venir me prendre dans ses bras. Je me laissai faire, par réflexe ; mes bras se refermèrent autour d’elle, mais mon corps resta raide, comme verrouillé. Je sentais sa respiration chaude dans mon cou, le contact de sa main sur ma nuque, et pourtant je n’arrivais pas à m’y abandonner.

    — Ça va aller, murmura-t-elle.

    Quand elle se détacha, je baissai aussitôt les yeux sur mon assiette. C’est alors qu’Anouk glissa timidement un dessin à côté de mon verre.

    — C’est pour toi, papa.

    Je l’attrapai sans un mot. Les traits maladroits montraient un enfant minuscule au centre d’une forêt sombre. Ses yeux imploraient. Aedàn. Je repliai discrètement la feuille et la glissai dans ma poche, incapable de soutenir le regard de ma fille.

    — Tu l’aimes bien ? demanda-t-elle d’une petite voix.

    — Oui… merci, répondis-je, trop vite.

    Elle hocha la tête et reprit sa fourchette. Constance, de son côté, observait la scène sans un mot, témoin de ma présence réduite à ce seul geste mécanique.

    Jusqu’à la fin du repas, nous ne parlions plus que par le regard. Je me levai le premier, prétextant devoir « avancer sur des e-mails urgents. » Constance ne dit rien ; elle débarrassa la table avec des gestes lents. On entendait le cliquetis lointain des assiettes dans l’évier pendant que je traversais le couloir. Encore une fois, je me repliais dans mon terrier, convaincu que le silence valait mieux que mes mots. Le parquet grinça sous mes pas, comme s’il connaissait déjà le chemin.

    Je refermai la porte de mon bureau derrière moi d’un geste sec. Le dessin d’Anouk dépassait légèrement de ma poche ; j’y glissai les doigts, le serrai sans le regarder.

    Je me sentais aussi seul qu’au travail.

    4 – Léna : La colère contenue

    J’attendais sous le porche, les mains dans les poches. La cour était calme, seulement troublée par le ronron d’une voiture au loin. Mes épaules restaient contractées, mes pensées tournaient en boucle.

    Mon téléphone vibra : « Sonnez. »

    Je traversai le hall étroit et grimpai les escaliers en colimaçon. Léna m’ouvrit avec son sourire doux, mesuré.

    — Bonjour, entrez, dit-elle.

    Dans le salon, un parfum mêlé d’encens et de lilas flottait encore, relevé par un reste de café tiède. Le canapé beige m’attendait. Je m’y installai sans un mot, le dos droit, les poings serrés sur mes genoux. Léna s’assit en face de moi, un carnet fermé posé à côté d’elle.

    — Comment vous sentez-vous aujourd’hui ? demanda-t-elle.

    — Ça va.

    Elle pencha légèrement la tête.

    — Vous me dites souvent ça. Pourtant, votre corps semble me dire autre chose.

    Je contractai un peu plus les poings.

    — J’ai eu un conflit au travail. Laurent… Il a encore réussi à se poser en victime devant Claire. Je n’ai rien dit, je me suis juste défendu, mais c’était inutile.

    Je racontai les faits un à un, sans inflexion dans la voix. Léna m’écoutait sans m’interrompre, le regard ancré dans le mien. Quand je terminai, elle demanda :

    — Et qu’est-ce que cela vous a fait ?

    J’avais déjà entendu cette question. Je soutins son regard quelques secondes avant de détourner les yeux.

    — Je ne sais pas.

    — Vous ne savez pas… ou vous ne voulez pas le dire ?

    Un frisson me traversa. Je baissai la tête.

    — J’étais en colère, finis-je par admettre. Pas une colère explosive… plutôt une brûlure coincée.

    — Où la sentez-vous ?

    Je fronçai les sourcils.

    — Dans la poitrine. Ça serre. Et dans la gorge… comme si elle se refermait.

    Léna hocha lentement la tête.

    — Je vais vous demander quelque chose de concret. Tendez vos poings, serrez-les aussi fort que vous pouvez. Et rassurez-vous… je ne vous prépare pas à un combat de boxe.

    Je serrai les poings jusqu’à ce que mes phalanges blanchissent.

    — Respirez, dit-elle. Reconnaissez cette colère : elle ne vous détruit pas, elle vous parle.

    Je respirai profondément, mais mes poings se serraient de plus en plus. Les souvenirs de la réunion me traversèrent : le ton accusateur de Laurent, l’air fermé de Claire. Je sentais mes tempes battre.

    — J’ai l’impression qu’ils me détestent, soufflai-je. Ou alors ils sont aveugles.

    — Peut-être un peu des deux, répondit Léna calmement. Mais leur point de vue ne définit pas qui vous êtes.

    Je desserrai lentement les poings, presque à contrecœur. Léna reprit :

    — Vous avez appris à contenir vos émotions pour éviter le conflit. Mais aujourd’hui, ce mécanisme vous coupe aussi de ce qui est vivant en vous.

    Ses mots me heurtèrent comme une vérité trop évidente. Je hochai la tête sans rien dire, incapable d’articuler quoi que ce soit. Léna marqua une pause avant de demander :

    — Est-ce que vous vous souvenez d’autres moments, plus anciens, où vous avez ressenti ce même type de colère ?

    Une image me revint sans prévenir : la cour de récréation de l’école primaire. Tous les garçons jouaient au foot. Moi, je restais sur le côté, invisible. Parfois, j’attendais mon moment : je surgissais, je piquais le ballon et je le lançais par-dessus la clôture, dans le jardin des voisins. Le jeu s’arrêtait, tous les regards se tournaient vers moi. Pas de l’admiration. Mais au moins, pendant quelques minutes, j’existais.

    Je baissai les yeux. Une chaleur amère me montait dans la gorge.

    — Et vous, demanda Léna, qu’est-ce que vous voyez dans cette scène ?

    Je soufflai un rire bref.

    — Un môme qui préfère tout foutre en l’air plutôt que d’accepter d’être ignoré.

    — Et comment décririez-vous votre relation conflictuelle avec vos collègues aujourd’hui ?

    Je clignai des yeux, un peu secoué par ce parallèle.

    — Je rêve toujours de tout foutre en l’air.

    Léna leva les mains comme pour protéger la table basse :

    — Dans ce cas, je range ma tasse… elle n’a rien fait pour mériter ça.

    Puis, redevenant plus sérieuse :

    — Vous voyez ? Cette colère est ancienne. Elle vous a peut-être protégé, mais aujourd’hui, elle peut aussi vous piéger si vous ne l’écoutez pas différemment.

    Je fixai mes mains posées sur mes cuisses. Elles tremblaient encore légèrement. Une part de moi savait qu’elle avait raison. Mais je n’étais pas certain d’avoir envie d’entendre la suite.

    5 – Courir pour ne pas frapper

    La nuit était tombée depuis longtemps lorsque je refermai doucement la porte de la maison. L’air humide, chargé de sel et de vent, me saisit aussitôt. J’enfonçai les mains dans mes poches et pris la direction du parc, sans réfléchir. Trois ans que je n’avais pas couru. Trois ans que mes baskets dormaient au fond d’un placard. Les fois précédentes, c’était après une dépression : courir était mon moyen de m’autodiscipliner, de reprendre un semblant de contrôle sur un corps à l’abandon. C’était Severus, à l’époque, qui reprenait la main : rigueur, cadence, pas un jour sans sortie. Puis la routine s’effritait, et je retombais.

    Mais ce soir, c’était différent. Ce n’était pas Severus qui parlait.

    Bouge. Sors cette énergie.

    La voix de Lysséa me traversa comme un souffle léger. Je serrai les dents et accélérai le pas jusqu’au parc. L’allée centrale était presque vide ; seuls quelques lampadaires diffusaient une lumière blafarde, projetant des ombres mouvantes sur les troncs. Par endroits, les tilleuls embaumaient déjà, une odeur douce flottant au-dessus du gravier humide.

    Je me mis à courir. Jambes raides. Souffle coupé dès les premières foulées. Mon cœur cognait. L’air humide me glaçait les poumons. Je faillis m’arrêter, mais Lysséa siffla : allez, accélère un peu… fit-elle, sautillant autour de moi. On dirait un papi qui rentre de la boulangerie. Mets-y l’énergie du gosse qui veut choisir sa pâtisserie en premier.

    J’obéis, un pas après l’autre, le gravier crissant sous mes semelles. Chaque foulée faisait vibrer ma cage thoracique ; je sentais la sueur perler le long de mes tempes, froide comme la pluie. Mes poings se serraient malgré moi, exactement comme chez Léna quelques heures plus tôt.

    Une allée plus étroite s’ouvrit à gauche. Je m’y engouffrai. Plus loin, une bande d’adolescents tapait dans un ballon sous un lampadaire. Le bruit des frappes résonnait dans le parc désert.

    La cour de récréation me revint : les garçons massés autour du terrain, le ballon que j’envoyais par-dessus la clôture.

    Le ballon roula jusqu’à mes pieds. Un adolescent leva la main :

    — Monsieur ! Vous pouvez nous le renvoyer ?

    Je m’arrêtai, le souffle coupé. Mon cœur battait la chamade. Une part de moi avait envie de le ramasser et de l’envoyer dans l’obscurité.

    Vas-y, fais-le. La voix de Tarsis claqua, glaciale. Montre-leur. Qu’ils paient à ta place.

    Je restai figé. Les adolescents attendaient, un peu mal à l’aise. Mon pied gratta le gravier, prêt à shooter. Il suffisait d’un geste. Finalement, je donnai un coup de pied sec : le ballon fila dans leur direction et l’un d’eux le rattrapa au vol.

    — Merci, monsieur !

    Ils reprirent leur partie en riant. Moi, je repartis en courant, mais mon rythme s’était désorganisé. Chaque pas était plus lourd que le précédent.

    Tu aurais dû le faire, souffla Tarsis. Tu aurais eu le dernier mot. Comme avant.

    — La ferme, murmurai-je entre mes dents.

    J’accélérai jusqu’à l’entrée du parc, puis m’adossai à un arbre. Le tronc froid me traversa le dos comme une lame. J’étais trempé de sueur, les jambes tremblantes, le souffle court et haché. Je fermai les yeux, la tête renversée. Pas mal, champion… Au moins t’as couru pour autre chose qu’un de tes fantômes.

    La colère n’était pas partie : elle s’était juste déplacée, tapie plus bas, comme un feu qui couvait. Elle ne s’éteint pas comme ça, la colère, souffla Lysséa, presque maternelle. Mais tu as bougé. Tu as respiré. C’est déjà une victoire.

    Je rouvris les yeux. Le vent s’était levé, faisant bruisser les branches. J’observai mes mains : elles tremblaient encore. Je repris le chemin de la maison en marchant, les épaules affaissées. Trois ans sans courir, et il m’avait fallu l’incitation de Lysséa pour sortir de ma torpeur. Mais je le savais : malgré l’épuisement, la boule au creux de ma poitrine était toujours là.

    Je poussai la porte sans bruit, veillant à ne réveiller personne. Le dessin d’Anouk dépassait de ma poche ; mes doigts le frôlèrent machinalement. Le papier froissa sous mes doigts. Fragile comme une étincelle, mais suffisant pour tenir le brasier en respect. Je l’admirai une seconde, comme un rappel silencieux. Puis je montai les escaliers, le cœur battant encore dans mes tempes.

    6 – Imagination active : Montre-toi

    Je m’étais assis sur le bord du lit, le carnet posé sur mes genoux. La chambre était silencieuse, juste rythmée par le souffle régulier de la maison endormie. Mes muscles endoloris par la course semblaient peser deux fois plus lourd. J’ouvris le carnet à une page vierge, pris mon stylo et écrivis d’une main encore tremblante :

    « Je ne comprends pas comment on peut être aussi injuste. »

    Je fixai la phrase, espérant une réponse. Rien. La colère restait là, tapie dans ma poitrine, tenace comme un animal accroché. Je me mis à griffonner machinalement. D’abord un cercle. Puis des traits nerveux, de plus en plus appuyés, jusqu’à former une silhouette vague au centre. Je ne savais pas pourquoi je dessinais ça.

    Un frisson me traversa. Cette forme floue semblait me fixer depuis la page.

    — Montre-toi, qu’on en finisse, murmurai-je, le carnet toujours posé sur mes genoux.

    Je fermai les yeux. Au début, ce n’était qu’un décor que mon esprit fabriquait. Très vite, je ne savais plus si j’imaginais encore, ou si la scène s’imposait à moi.


    Des éléments de décors s’incrustèrent dans ma chambre. Quelques torches fixées à des colonnes projetaient des lueurs vacillantes, dessinant un cercle de pierres inégalement éclairé.

    Lysséa surgit à ma droite, bonnet orange sur ses cheveux frisés. Son regard inquiet me happa.

    Tu aurais dû te reposer, souffla-t-elle, pas t’inviter à une soirée médiévale sans prévenir…

    Severus se matérialisa juste derrière elle, droit comme une poutre. Son costume sombre semblait absorber la lumière.

    C’est justement parce que tu n’as jamais relâché la tension que la structure menace de céder, dit-il d’une voix grave.

    Je vis ensuite Aedàn tirer timidement sur la manche de Lysséa. Ses lèvres bougèrent à peine, un souffle plutôt qu’un mot. Elle se pencha, l’écouta, puis éclata d’un sourire taquin :

    Si, bonhomme, on peut se défendre… Si tu restes caché comme ça, tu rates tout le spectacle. Viens, on leur prouve qu’on sait danser autrement qu’eux.

    Un grondement sourd résonna derrière nous. Asmodée s’avança lentement, massif, ses cornes basses effleurant presque le sol. Il posa un genou au centre du cercle.

    Le seuil approche, dit-il simplement. La pierre ne tiendra pas toujours.

    Je levai le carnet : sur la page, la silhouette griffonnée semblait frémir. Ses contours restaient indistincts, comme si un brouillard l’entourait.

    — Montre-toi… soufflai-je à nouveau.

    Une torche s’éteignit. Puis une autre. Le froid tomba sur le cercle. Quelque chose glissait entre les colonnes, invisible, comme une lame d’air.

    Même Lysséa avait cessé de bouger. Severus croisa les bras, le visage fermé. Aedàn se réfugia derrière moi, et Asmodée planta ses griffes dans le sol.

    Puis une voix s’éleva, sans visage ni corps :

    Tu m’as appelé.

    Elle semblait venir de partout à la fois. Grave. Lente.

    Alors regarde-moi bien, car je suis toi. Et je suis ce que tu refuses d’être.

    Je voulus répondre, mais ma gorge se serra : le nœud qui m’étranglait depuis la veille se resserrait encore. Inquiété par les battements trop rapides de mon cœur, j’interrompis brutalement la séance.


    La voix semblait encore flotter dans la chambre. Le carnet était toujours sur mes genoux, mais les traits de la silhouette paraissaient plus épais, presque gravés dans le papier. Une odeur de cire éteinte flottait encore dans l’air. Je remarquai que mes doigts étaient tachés de noir. La tâche, au creux de ma paume, picotait comme une brûlure.

    Je posai le carnet sur la table de chevet, incapable de le fermer. Le nœud restait là, lourd, douloureux. Je me glissai sous la couette, mais l’image de la silhouette me suivait, plus nette encore à chaque battement de cœur. Juste avant de sombrer, il me sembla qu’elle avait tourné la tête.

    7 – Rêve : La tentation de l’épée

    Je me tenais de nouveau dans la salle du trône. Les murs étaient plus hauts et plus éloignés que jamais, avalés par l’obscurité. Le miroir entamé lors de ma dernière visite se dressait toujours derrière le trône : inachevé, ses fragments ternes reflétaient à peine la lumière des torches. Un vide occupait le centre, comme une ou plusieurs pièces manquantes.

    Severus n’était pas dans la salle ; son absence se ressentait comme un vide, un pilier manquant.

    Lysséa était à ma droite, tendue, le bonnet orange rabattu sur ses cheveux frisés. Elle me jeta un bref regard, mais ses yeux se reportèrent aussitôt vers les ténèbres devant nous.

    Les torches fixées aux colonnes brûlaient faiblement, projetant des ombres qui s’allongeaient sur le sol comme des griffes. Un souffle d’air froid fit frissonner la lueur des torches, qui finirent par s’éteindre.

    Une silhouette androgyne émergea : encapuchonnée, l’épée noire à la main. Chaque pas grignotait la lumière. Cette fois, ses traits apparurent clairement : un visage pâle, presque neutre, mais ses yeux brillaient d’une clarté glaciale, comme deux éclats de miroir. Mon reflet s’y découpait, les yeux dévorés par une rage étrangère. Une fissure s’élargit.

    — Je suis ta seule arme, souffla Tarsis d’une voix oscillant entre caresse et menace. Et tu refuses de m’employer.

    Sa voix résonnait en moi comme une pensée froide, et pourtant il se dressait devant moi, silhouette armée. C’était le même Tarsis, intérieur et extérieur à la fois, intime et archétypal. Je reculai d’un pas, les épaules raides.

    — Je n’ai pas besoin de toi, expliquai-je d’une voie hésitante.

    Un sourire mince fendit ses lèvres.

    — Tu crois vraiment ?

    Il s’approcha encore, et l’ombre de sa capuche sembla prolonger la mienne.

    — Regarde-les. Laurent. Claire. Tous les autres. Ils n’ont pas besoin d’avoir raison pour t’écraser. Ils ont le système, l’histoire, leurs alliances.

    Il marqua une pause, pencha la tête, et sa voix se fit presque douce :

    — Et toi, au fond, tu espères encore que ce soit une question de justice.

    Il fit un pas de plus, l’épée inclinée comme pour me l’offrir.

    — Mais la justice n’a rien à voir là-dedans. Ouvre les yeux.

    Un bruit derrière moi me fit sursauter : Aedàn était là, au bord du cercle, tremblant.

    Tout à coup, deux ombres informes s’enroulèrent autour de ses jambes, serpentant comme des lianes noires. Ses yeux hurlaient : aide-moi !

    La scène me frappa de plein fouet, résonnant avec le souvenir du gouffre : Aedàn recroquevillé, prêt à être englouti, et Asmodée le serrant contre lui pour l’empêcher de disparaître. La même panique. Le même arrachement.

    Je fis un pas vers lui, mais Tarsis se plaça entre nous, l’épée levée.

    — Tu n’es pas assez fort pour le protéger ainsi. Prends-la.

    — Non ! criai-je.

    — Tu crois qu’ils te respecteront parce que tu refuses de te battre ?

    Tarsis pointa l’épée vers Aedàn, puis vers moi.

    — Ils veulent que tu restes docile, comme ce gamin, pour qu’ils puissent t’étouffer sans résistance. C’est exactement ce que Laurent et Claire attendent de toi : que tu te laisses marcher dessus.

    Severus n’était toujours pas là. Sans lui, le sol vacillait davantage sous mes pieds.

    Les ombres se resserrèrent sur Aedàn ; il cria de nouveau, une plainte déchirante qui résonna en moi comme l’écho de ses nuits englouties dans le vide : la même panique, le même arrachement. Lysséa fit un pas en avant, les poings serrés :

    — Bouge-toi, champion ! Tu crois que ce petit a rampé jusqu’ici pour que tu restes planté comme un piquet ?

    Je la fixai, le cœur battant dans ma gorge. Tarsis approcha l’épée de moi :

    — Prends-la… ou il disparaît.

    Je la sentais déjà peser dans mes paumes avant même de la saisir. Mes doigts tremblaient au-dessus de la garde, déjà marqués par une brûlure glaciale. Ma gorge se nouait, mes tempes cognaient à coups sourds : mon corps semblait avoir devancé ma décision. Aedàn, pris dans les ombres, tendait un bras vers moi, suppliant.

    Je cédai.

    Je saisis l’épée. Mes bras bougèrent d’eux-mêmes, traçant un arc de lumière noire dans l’air. Les ombres hurlèrent en se déchirant, comme si la lame avait traversé leur substance. Aedàn fut libéré d’un coup, projeté en avant ; il tomba à genoux, haletant, les larmes aux yeux.

    Je me tournai vers Tarsis, la lame encore en main.

    — Je ne l’ai prise que pour le sauver.

    Tarsis esquissa de nouveau un sourire.

    — Tu l’as prise. Tu as senti sa puissance, souffla-t-il après une pause, presque doux. Garde-la maintenant. Avec elle, tu pourrais enfin répondre. Plus de réunions humiliantes, plus de décisions absurdes que tu dois subir. Plus personne ne te fera plier. Tu n’auras même plus besoin d’attendre qu’on t’autorise à respirer.

    Il me fixa, ses yeux brillants dans le noir.

    — Tu crois encore que la « raison » suffira ? Tu as déjà essayé.

    Il s’interrompit un instant.

    — Et où cela t’a-t-il mené ?

    Il jeta un bref regard vers le miroir incomplet.

    — Regarde-le. Il restera brisé tant que tu me rejetteras.

    L’épée vibrait, buvant ma colère. Une ivresse glaciale montait, trahie par la morsure du piège.

    — Non, murmurai-je.

    Je lâchai l’épée : mes doigts se desserrèrent lentement, chaque geste arrachant une brûlure dans ma paume. La lame heurta les dalles dans un fracas sourd, accusateur. Tarsis fit un pas vers moi, son sourire s’élargissant.

    — Alors tu seras écrasé.

    Un cri rauque déchira l’air : une chouette surgit des ténèbres et frôla mon visage de ses ailes. Elle disparut dans le plafond noir, mais son cri résonnait encore comme un avertissement.

    Tarsis recula d’un pas, avalé par l’ombre. Son sourire resta suspendu un instant dans l’air, comme une cicatrice lumineuse, avant de s’effacer. Quand il disparut, il me sembla que sa grimace figée s’était imprimée dans ma rétine, comme une brûlure rémanente. Lysséa s’agenouilla près d’Aedàn, puis leva les yeux vers moi avec un sourire fatigué :

    — Tu aurais pu garder l’épée, ça t’aurait donné un petit côté bad boy… Et j’avoue, ça t’allait drôlement bien.

    Je cherchai une réplique. Rien ne vint.

    Les torches s’éteignirent d’un seul coup.


    Je me réveillai en sursaut, le souffle court, glacé de sueur. La chouette hululait encore dans mes oreilles comme un écho lointain. Je restai allongé, le cœur battant, les yeux rivés dans le noir. Je finis par sombrer de nouveau, avec la sensation d’avoir abandonné une arme interdite derrière moi. Dans mon poing serré, la brûlure restait, souvenir d’une lame invisible qui ne voulait pas me quitter.

    8 – L’ombre derrière l’épaule

    Je me réveillai en avance, le cœur encore lourd. La lumière grise filtrait à travers les rideaux à moitié tirés. Je revis l’épée de Tarsis, encore vibrante dans mes muscles. Pas commode, cette poule.

    Je restai un moment immobile, les yeux fixés sur le plafond. Une voix se glissa dans mon esprit, douce, presque imperceptible :

    Prendre une arme, c’est accepter son bonus et son malus. Mais tu n’es pas seul : ton groupe avance avec toi, et ses bonus compensent tes malus.

    — Calion

    Les images de la veille me revinrent alors : la réunion avec Laurent et Claire, leurs regards accusateurs, mon silence forcé. Un goût amer monta à ma bouche. Je me levai et enfilai un pull. Dans la glace de l’armoire, je crus voir un éclat sombre dans mes yeux. Je m’approchai, posai mes deux mains sur le bois froid. Mes traits étaient tirés, mais quelque chose de plus profond vibrait : la même tension que la veille, ce nœud qui ne s’était pas défait.

    En descendant à la cuisine, je passai devant le carnet resté sur la table de chevet. J’hésitai une seconde à le prendre, puis le laissai là. Je savais qu’en l’ouvrant, je reverrais la silhouette griffonnée, cette ombre que je n’avais pas voulu incarner.


    Constance m’adressa un « bonjour » rapide en m’apercevant, déjà occupée à presser Anouk pour qu’elle s’habille. Ma fille traînait les pieds dans le couloir, les cheveux en bataille, boudeuse comme seuls les enfants peuvent l’être le matin. Elle marmonnait qu’elle n’avait pas faim et repoussa son bol de céréales.

    — Pas commode, la poulette ! lança Constance en ramassant les miettes sur la table.

    Je me figeai. La même phrase que Tarsis m’avait inspirée quelques minutes plus tôt. Une de ces coïncidences troublantes dont parle Occulta, quand rêve et réel se répondent ? Je n’en dis rien mais la question resta suspendue en moi, comme un discret signe que tout était lié. Je souris faiblement pour donner le change. Cette scène familière me ramena brièvement à la réalité. Mais la tension ne me quittait pas. Je pensai de nouveau à la réunion : la manière dont Laurent s’était posé en victime, la neutralité glaciale de Claire. Ce n’était pas tant eux : c’était ce terrain biaisé où je n’avais aucune prise, toujours en défaut par avance.

    Léna avait raison : ma colère était une énergie protectrice. Et, au fond, Tarsis ne disait pas autre chose. Mais je ne savais pas encore comment l’utiliser sans qu’elle me consume. J’attrapai mon sac et mes clés. La journée commençait à peine, et je me sentais déjà tendu, prêt à livrer bataille.

    Dans le reflet de la vitre, je crus voir un mouvement derrière moi, une ombre indistincte. Je me retournai : rien. Pourtant, une lame invisible appuyait entre mes omoplates.

    Tarsis ne s’était pas éloigné. Il s’était rapproché.

    Chapitre 8 – L’oreille du Soi

  • Chapitre 6 – Le miroir rassemblé

    1 – Ne pas hurler

    En fin de journée, je descendis l’escalier, encore pris dans mes pensées. La maison était calme, seulement ponctuée par quelques bruits familiers : l’eau qui coulait dans la cuisine, les pas d’Anouk dans le salon.

    Un bruit sec retentit soudain : un éclat de porcelaine sur le carrelage. Je sursautai.

    — Oh non… souffla une petite voix.

    Je me figeai sur le seuil de la cuisine. Anouk était accroupie, les yeux ronds. À ses pieds, le mug que je gardais dans mon bureau — celui que Léna m’avait offert — gisait en morceaux.

    Constance apparut derrière elle, mains sur les hanches.

    — Anouk…

    Les mots me manquaient. Mes poings se fermèrent d’instinct. Hurler, couper court : le vieux réflexe revenait. Mes épaules se raidirent, ma gorge se noua, mes cordes vocales tendues comme un élastique prêt à claquer. Une chaleur brutale envahit mon visage, battant au rythme de mon cœur.

    Anouk leva ses yeux vers moi. J’y vis de la crainte : elle s’attendait au pire. Un pincement me serra le cœur. Je connaissais ce regard. C’était le même que je portais, enfant, quand ma mère explosait sans prévenir. Le même que Morgane avait décrit quand elle m’avait parlé de ses propres silences. Honte et peur mêlées : décevoir, être humilié. Une phrase du livre S’affranchir de la honte surgit alors : la honte se transmet de génération en génération par le silence, le rejet et les humiliations non verbalisées.

    Je respirai. Fort. Je ne voulais pas qu’Anouk vive ça. Je ne voulais pas être celui qui perpétue ce cycle. Je contractai les mâchoires et me contentai de dire :

    — Je reviens.

    Et je sortis de la pièce.

    Adossé contre le mur du couloir, le cœur battant trop vite. Je me sentais comme un volcan prêt à exploser ; mais je savais que ce n’était pas contre Anouk que je devais lutter. Je pris le temps de me calmer, d’écouter ma respiration ralentir. Le réflexe de Severus était encore là, la raideur, le besoin de tout contrôler. Mais je pouvais choisir un autre chemin.

    Quand je revins, Anouk et Constance ramassaient les morceaux à genoux. Les épaules basses, Anouk semblait écrasée par sa faute. Je m’accroupis doucement à côté d’elle.

    — Anouk…

    Elle releva la tête, inquiète. Un murmure pétillant résonna alors dans mon esprit :

    — Et si on transformait cet accident en atelier créatif ?

    Lysséa.

    — Tu veux m’aider à le réparer ? Demandai-je.

    Elle cligna des yeux, surprise.

    — Avec de la colle ?

    Je hochai la tête.

    — Oui. On pourra même en faire un mug unique. Les fissures, on peut les souligner avec un peu de peinture dorée.

    Elle hésita un instant, puis un mince sourire apparut.

    — D’accord.

    Elle me sauta dans les bras. Je sentis sa petite tête contre mon cou ; son étreinte me serra le cœur. Constance nous observait. Elle avait un sourire discret, presque soulagé.

    — Merci, murmura-t-elle.

    Je me contentai de serrer Anouk un peu plus fort. Dans un coin de ma tête, je repensai au mug : il garderait des fissures visibles, mais peut-être était-ce justement ce qui le rendrait plus précieux.

    2 – Une brèche

    La maison était calme. Anouk dormait déjà, et l’agitation du soir avait laissé place à la quiétude. Je rangeais la cuisine quand Constance entra, une corbeille de linge dans les bras. Elle la posa sur la table avec un petit soupir, comme si le poids du jour s’y était déposé. Puis elle s’adossa au plan de travail, les bras croisés, et me fixa.

    — Tu étais… différent tout à l’heure, dit-elle enfin.

    Je relevai la tête.

    — Différent ?

    Elle hocha la tête, hésitante.

    — Quand Anouk a cassé ton mug… je m’attendais à ce que tu t’emportes.

    Je me figeai un instant.

    — Tu n’étais pas la seule, murmurai-je.

    Constance esquissa un sourire.

    — Et pourtant, tu ne l’as pas fait.

    Je haussai les épaules. Elle me dévisagea longuement, ses yeux fouillant les miens à la recherche d’un sens.

    — J’ai vu son regard. Elle avait peur.

    Son ton n’était pas accusateur : c’était de l’inquiétude nue, mêlée à une lucidité que je ne pouvais pas balayer.

    — Comme si… poursuit-elle.

    — Comme si ?

    — Comme si elle te connaissait trop bien, souffla-t-elle.

    Je ne répondis pas. Elle avait raison. Anouk avait vu en moi ce que j’avais mis des années à masquer : la colère qui surgissait trop vite, la peur de voir les choses m’échapper. Constance se rapprocha et posa ses mains sur la table. Ses doigts restaient immobiles, un peu fatigués, mais dans ce repos il y avait une forme de douceur, une vigilance silencieuse pour que la table, et moi avec, demeurions auprès d’elle.

    — Je ne sais pas ce qui a changé, dit-elle. Mais ça m’a soulagée.

    Une tension se relâcha en moi, comme un vieux mur qui cède.

    — Je n’ai pas envie qu’elle grandisse avec cette peur, dis-je simplement.

    Constance hocha la tête. Nos voix restaient en suspens. Je la vis passer la main dans ses cheveux, hésitante.

    — Tu crois qu’on pourrait… enfin, qu’on devrait… en parler ? reprit-elle.

    Je fronçai les sourcils.

    — De nous, précisa-t-elle. De ce qui nous met à distance.

    Je pris une grande inspiration. La question me serrait la poitrine, mais je savais qu’elle avait raison.

    — Oui… Mais pas ce soir.

    Elle sembla comprendre.

    — D’accord.

    Elle recula d’un pas, prête à quitter la pièce.

    — Constance ?

    Elle se retourna. J’aurais pu saisir ce moment pour lui poser une vraie question, mais je préférais me retrancher derrière un masque poli.

    — Merci d’être restée calme tout à l’heure. Ça m’a aidé.

    Un léger sourire éclaira son visage. Ses épaules retombèrent enfin, délestées d’une part du poids de la journée. Elle sortit de la cuisine. Je restai seul un moment, le dos contre le plan de travail. Quelque chose venait de bouger. Ce n’était pas grand-chose ; la distance entre nous restait palpable. Mais une brèche s’était ouverte et peut-être, un jour, nous pourrions la franchir.

    3 – L’atelier kintsugi

    Anouk était assise sur le tabouret de la cuisine, les mains encore pleines de colle, concentrée comme si elle réparait un trésor. Nous venions d’assembler les derniers morceaux de la tasse ; un fil de peinture dorée soulignait maintenant les fissures.

    — On dirait qu’elle est encore plus belle comme ça, dit Anouk en penchant la tête.

    — C’est vrai. Ce sont ses cicatrices qui la rendent unique.

    Je pris la tasse dans mes mains : elle était un peu bancale, mais entière. Je la posai sur le plan de travail. Anouk m’offrit un câlin spontané ; je la serrai contre moi tendrement.

    — On pourra boire dedans ?

    — Bien sûr.

    Nous passâmes au salon. Anouk se laissa tomber sur le canapé et tira un coussin contre elle.

    — Et l’école, demandai-je doucement, ça se passe comment ?

    Elle haussa les épaules.

    — Une fille m’a encore dit que j’étais bizarre. Mais ça va.

    — Tu sais, les enfants à ton âge remarquent surtout ce qui est différent. Mais ça ne dure pas.

    Elle haussa de nouveau les épaules.

    — Et avec ta copine, ça va toujours ?

    — Ça va.

    Je soupirai intérieurement : les mêmes réponses courtes. Je n’insistai pas : je savais trop bien ce que ça faisait. Elle finit par ajouter, plus bas :

    — Je préfère quand c’est toi qui viens me chercher.

    — Ah bon ?

    Elle haussa les épaules à nouveau, mais un sourire timide effleura ses lèvres. Je souris aussi, y voyant un signe fragile qu’elle s’ouvrait à moi différemment. Mon regard tomba alors sur un vieux carnet posé sur la table basse. Anouk le remarqua aussitôt et le feuilleta.

    — C’est toi qui as fait ça ?

    Je sentis un réflexe me traverser : récupérer le carnet, minimiser. Ce n’est rien, c’est vieux. Mais je repensai à la peur dans ses yeux, plus tôt, quand le mug était tombé. Et je choisis de rester. Je m’assis à côté d’elle.

    — Oui, c’est moi.

    Elle tourna les pages. Des paysages imaginaires s’y déployaient, des personnages étranges aux yeux brillants. J’eus la sensation fugace d’un regard derrière elle, timide, tapi dans un coin. Je levai les yeux, mais il n’y avait que nous deux. Aedàn, pensai-je malgré moi. Dans son poing fermé, j’imaginai le fragment de miroir qu’il gardait précieusement, comme s’il attendait lui aussi le moment de recoller les morceaux.

    — On dirait un monde secret, souffla-t-elle.

    Je souris.

    — C’était un monde où je me sentais bien. J’avais même commencé à en faire un jeu de rôle.

    Elle se tourna vers moi, les yeux brillants.

    — Je peux le voir ?

    Je secouai la tête, un peu gêné.

    — Je ne l’ai jamais terminé.

    — C’est dommage.

    Je haussai les épaules, incapable de répondre. Elle continua à feuilleter le carnet, puis son regard se posa sur le porte-manteau près de l’entrée.

    — Et pourquoi tu ne portes jamais le chapeau que tu as acheté ?

    Je fronçai les sourcils, songeant à une réponse.

    — Je ne sais pas…

    Anouk eut un petit sourire.

    — Tu devrais, il te va bien.

    Je souris malgré moi.

    — Tu m’en montres d’autres ?

    Je sortis d’autres carnets ; Anouk s’émerveillait, me bombardait de questions. Je lui racontai quelques bribes : comment j’avais inventé un village caché dans une forêt, un héros qui parlait aux animaux. Quand l’heure du coucher arriva, elle soupira.

    — On pourra continuer demain ?

    — Bien sûr.

    Je la raccompagnai jusqu’à sa chambre. Elle se glissa sous sa couette mais ne ferma pas les yeux tout de suite.

    — Tu sais… la nuit, j’ai peur des bruits d’oiseaux.

    — Des oiseaux ?

    — Oui. On dirait qu’ils crient.

    Je caressai ses cheveux.

    — Ce n’est pas grave. C’est simplement une chouette.

    — Une chouette ?

    — Elle veille sur nous. Elle ne nous veut pas de mal.

    Anouk me regarda longuement. Puis elle se serra contre moi.

    — D’accord.

    Je restai un moment à la tenir, écoutant sa respiration se calmer. Quand je sortis de la chambre, je me sentais plus léger. Je crois qu’elle me voyait autrement, désormais. Ce n’était plus la peur.

    4 – Léna : Les poules

    La lumière du bureau de Léna était douce, filtrée par les rideaux clairs. L’odeur légère de thé flottait dans l’air. Je m’installai sur le canapé, les mains jointes, mon café chaud entre les doigts. Le tissu râpait mes paumes moites. Elle m’observa quelques secondes avant de parler.

    — Vous avez l’air plus calme que la dernière fois, dit-elle.

    Je hochai la tête.

    — Oui… un peu.

    — Racontez-moi.

    Je lui parlai de la tasse cassée… Ma voix tremblait par moments. Mes épaules se resserrèrent, comme si la peur dans les yeux d’Anouk m’atteignait encore. J’évoquai ma propre colère qui avait failli exploser. Je décrivis comment j’étais parti pour me calmer, puis revenu pour lui proposer de réparer le mug ensemble.

    — Et qu’avez-vous ressenti à ce moment-là ? demanda Léna.

    — J’ai senti qu’elle n’avait plus peur de moi.

    Je restai silencieux un instant, avant d’ajouter :

    — Je crois que… j’ai brisé quelque chose. Un cycle.

    Léna hocha doucement la tête.

    — Vous parlez du cycle de la honte ?

    Je repensai à la phrase de S’affranchir de la honte.

    — Oui, la honte qu’on transmet sans même s’en rendre compte.

    — C’est une prise de conscience importante, dit-elle. Et je crois qu’on peut aller un peu plus loin.

    Je la regardai, intrigué.

    — Vous savez, on a tous des parties indépendantes en nous-mêmes… moi, je préfère les appeler des poules.

    Je fronçai les sourcils.

    — Des poules ?

    — Imaginez un poulailler dans lequel chacune de vos poules veut caqueter plus fort que les autres. Certaines hurlent, d’autres se taisent et bougonnent dans un coin. Si vous ne savez pas qui est qui, c’est vite le chaos.

    Elle avait un léger sourire en coin, presque malicieux, et je crus entendre son bracelet cliqueter lorsqu’elle joignit les mains comme pour imiter les battements d’ailes d’un poulailler imaginaire.

    Je levai les yeux au ciel.

    — Ça vous amuse, hein ?

    Elle sourit :

    — Un peu. Mais ça aide à dédramatiser. Alors, est-ce que vous commencez à cerner certaines de vos poules ?

    Je soufflai, à moitié amusé, à moitié vexé.

    — Oui… il y en a une qui veut tout contrôler. Je dirais qu’elle m’embête pas mal en ce moment.

    — Le bon élève du poulailler… celui qui se met tout seul au garde-à-vous quand passe le fermier.

    Je hochai la tête :

    — C’est exactement ça.

    — On va l’appeler comment ?

    — Severus, soufflai-je.

    Léna esquissa un sourire.

    — Très bien, Severus. Et il y en a d’autres ?

    Je pris le temps de réfléchir.

    — Oui, une plus… taquine. Celle qui a toujours une blague, qui me souffle des idées bizarres.

    — Ah ! Celle-là, je l’aime bien : c’est celle qui renverse la mangeoire juste pour voir ce qui se passe.

    — Je crois que je l’appelle Lysséa.

    — Bien. Et d’autres ?

    Je sentis un frisson me traverser.

    — Oui… une qui bloque tout. Qui se plante devant la porte et qui refuse que je voie ce qu’il y a derrière.

    Léna se pencha légèrement :

    — Celle-là protège les secrets du poulailler.

    — C’est ça. Elle me fait un peu peur.

    — C’est normal. Elle joue un rôle lourd à porter.

    Je baissai la voix.

    — Asmodée.

    Léna hocha la tête :

    — On a donc Severus, Lysséa et Asmodée. Et vous pensez qu’il y en a d’autres ?

    Je fronçai les sourcils.

    — Peut-être… j’en ai entrevu une autre plus insaisissable, presque dans l’ombre, comme un stratège qui tire des ficelles.

    Léna hocha la tête.

    — Vous ne savez pas encore quel rôle il joue ?

    — Pas vraiment. C’est flou.

    — C’est normal. Certaines « poules » se cachent un peu plus que les autres. Quand vous serez prêt, vous les reconnaîtrez.

    Une image fugace me traversa : un enfant timide, tapi au fond du poulailler. Rien qu’imaginer prononcer son nom m’étranglait, comme si une main invisible me serrait la nuque. Je n’en parlai pas. Léna ne me pressa pas. Elle se redressa sur son siège.

    — Je voudrais vous proposer un exercice. Pour assouplir votre poule Severus, précise-t-elle avec un clin d’œil. Mettez vos pieds bien à plat sur le sol.

    J’obéis.

    — Fermez les yeux et imaginez que vous êtes un bambou. Il a des racines solides, profondément ancrées. Mais sa tige plie au vent ; il ne se brise pas.

    Sous mes pieds, le tapis de la salle s’effaça. Je marchais pieds nus sur une terre fraîche, douce. Autour de moi, une forêt de bambous s’élevait, immobile en apparence, mais frémissante au souffle du vent. La sève battait jusque dans mes tempes. Mes épaules, lourdes, descendaient.

    — Vous sentez le poids de votre corps descendre jusqu’au sol. Vous êtes ancré. Et en même temps, vous pouvez être souple.

    Mes épaules se détendirent un peu.

    — Vous n’avez pas besoin d’être le chêne raide qui encaisse tout, ajouta Léna. Vous pouvez être le bambou.

    Je rouvris les yeux. La lumière avait légèrement changé : plus chaude, plus stable. La sensation d’avoir les pieds bien ancrés restait présente, une assise nouvelle qui déployait ma respiration.

    — Ça me paraît… faisable.

    — C’est un entraînement, précisa-t-elle. La prochaine fois que le poulailler s’agite, essayez de repérer quelle poule fait le plus de bruit. Et respirez. Et si jamais ça caquette trop fort, vous m’appelez : je connais deux-trois recettes de poule au pot.

    Je hochai lentement la tête, à la fois amusé et apaisé.

    — Vous pensez que… je peux changer ?

    — Je n’ai aucun doute, dit-elle. Et vos poules non plus.

    Je quittai le cabinet avec cette image en tête, un sourire discret aux lèvres.

    5 – Le chapeau de Lysséa

    Plus tard, dans la soirée, je sortis de la maison le chapeau plié dans ma poche, comme un secret que je n’étais pas encore prêt à montrer. Je marchai un moment, les mains enfoncées dans les poches. Arrivé à l’angle de la rue, je m’arrêtai : maintenant ou jamais. Je sortis le chapeau et le posai maladroitement sur ma tête. La sensation me déconcerta : le bord tombait sur mon front, j’eus l’impression de porter un déguisement.

    Allez… souffla une petite voix insouciante. Tu n’es pas ridicule, c’est juste un chapeau. Lysséa. Puis la voix ricana : bon, peut-être un peu… mais au moins, t’as enfin une tête à histoire.

    Je pris une inspiration et repris ma marche. Je m’attendais aux regards des passants ; en réalité, personne ne faisait attention. Les passants, absorbés dans leurs pensées, m’accordaient à peine un regard. Cette indifférence me surprit d’abord, puis me soulagea. Je m’étais fait tout un monde de ce geste, alors qu’il ne représentait rien pour les autres.

    Le parc était presque vide : quelques joggeurs, des parents avec des poussettes, des couples installés sur les bancs. Un merle chantait quelque part, sa mélodie claire rebondissant entre les branches encore jeunes. Je longeai l’allée centrale et m’arrêtai devant la vitrine d’un fleuriste déjà fermé. Mon reflet se dessina dans la vitre : le chapeau, la veste entrouverte, les épaules moins voûtées que d’habitude. Un massif de lilas embaumait derrière moi. Je redressai les épaules sans y penser.

    Regarde, souffla Lysséa. Tu tiens debout, mais pas comme Severus. Plus souple. Comme un bambou. Tu sens la différence ? Elle éclata d’un rire bref : t’es encore un peu raide… mais au moins, si le vent souffle, tu ne casseras pas comme un manche à balai.

    Je pris une inspiration lente. Oui, je n’avais plus l’impression de me cacher derrière une armure, mais simplement d’occuper ma place. Je me remis en marche. Au fil des pas, je sentais une légère fierté monter en moi : j’avais osé quelque chose de nouveau. Ce chapeau que j’osais enfin porter devenait un symbole de mon dévoilement.

    Je m’arrêtai près du bassin. Les canards glissaient sur l’eau en laissant des cercles parfaits derrière eux. Le vent souleva le bord de mon chapeau ; je le retins d’une main.

    — Merci, dis-je tout bas.

    Merci pour quoi ? Hé, je ne suis pas ton coach de yoga, tu sais.

    — Pour me rappeler que je peux sourire, même dans des moments anodins.

    Je levai les yeux : le ciel se teintait de rose et d’orange. Je me sentais calme, ancré, presque… fier. Dans la vitrine d’une boutique, mon reflet confirmait ce changement : plus droit, mais sans rigidité.

    Lysséa murmura, amusée : pas mal… t’as enfin l’air de marcher pour toi, pas pour les autres.

    Je souris. Peut-être qu’elle avait raison.

    6 – Imagination active : Je suis prêt

    Je passai un long moment dans la salle de bain, les mains appuyées sur le rebord glacé du lavabo. Le miroir me renvoyait mon reflet : traits tirés, épaules un peu moins voûtées. Sous la lumière blafarde, je crus voir revenir les fissures imaginaires du miroir, celles qui m’avaient hanté au réveil, après le rêve d’Asmodée. Mais non : la glace était lisse, immobile, comme si elle attendait quelque chose de moi.

    Je baissai les yeux et sentis le froid du carrelage sous mes pieds nus. Je repensai au coffre qu’Asmodée m’avait laissé approcher : le miroir brisé qu’il contenait, les morceaux que je n’avais pas encore assemblés. Une contraction me serra la poitrine. Le sommeil finirait par m’emporter, comme chaque soir. Mais cette fois, j’étais apaisé : plus besoin de forcer les images.

    Je rejoignis ma chambre sans un bruit. La maison vibrait doucement au rythme du vent qui battait contre les volets. Je m’assis sur le lit, le dos calé contre l’oreiller, et pris mon carnet. Le papier était tiède sous mes doigts ; l’odeur de l’encre me parut presque réconfortante. J’écrivis lentement :

    « Je veux rassembler les morceaux. »

    Je relus la phrase. Elle me paraissait simple, évidente. Comme un énoncé qui ne demandait pas de justification.

    Une voix facétieuse rompit le silence :

    Et si on gardait une petite pirouette sous la manche ? Une diversion au cas où Monsieur Trône se bouche les oreilles…

    Je souris, malgré le nœud qui se formait dans mon ventre.

    — Non. Pas cette fois, Lysséa.

    Pas même une ombre de mise en scène ? souffla-t-elle, ses mots dansant comme des étincelles dans l’air.

    — Je n’en ai pas besoin. Je suis prêt à discuter à cœur ouvert.

    Un instant de silence suivit. Je repensai à notre dernière confrontation avec Severus : nous nous étions promis, Lysséa et moi, de revenir mieux préparés, pour frapper plus juste. Cette fois, je n’avais plus besoin de détours.

    Alors, ce sera ton cœur en première ligne… moi je danserai en coulisse. Et puis avoue : tu aimes quand je rajoute de la couleur.

    Un courant d’air fit vibrer les pages. Dans l’ombre, Asmodée se tenait en retrait, massif et silencieux. Je le fixai, le cœur battant plus vite.

    — Tu penses que c’est le bon moment ?

    Il inclina lentement la tête. Pas d’avertissement, pas de menace : juste un signe d’approbation silencieux. Je refermai le carnet et le posai sur ma poitrine. Mes mains le maintenaient comme un talisman, sentant le battement de mon cœur contre la couverture. J’inspirai profondément ; l’air avait l’odeur légère du linge propre.

    Un courant d’air me parcourut soudain la nuque, souffle glacé d’une fenêtre invisible derrière moi. Je frissonnai et jetai un coup d’œil autour de la chambre : tout était fermé. Le sommier grinça, sec, et je fus aussitôt ramené dans ma chambre d’enfant. Mon cœur accéléra. Je soufflai longuement pour calmer mes nerfs : ce n’était qu’un bruit de maison.

    Je n’avais pas de plan. Pas de phrases préparées. Seulement une détermination tranquille : rassembler les morceaux du miroir pour ne plus être dispersé.

    Pourtant, une sensation étrange s’insinua : les ombres semblaient s’être rapprochées du lit, patientes, guettant que je ferme les yeux. Ce n’était pas de la peur, mais un guet silencieux, aux portes du rêve. Je m’allongeai sur le côté, le carnet contre moi. Les draps froids glissèrent sur mes épaules. Je fermai les yeux. Le vent soufflait toujours dehors, mais je sentais mes muscles se relâcher, un à un. Une chaleur douce commençait à se diffuser dans ma poitrine.

    Je me sentais prêt.

    7 – Rêve : L’assemblage du miroir

    Je me retrouvai dans le rêve sans surprise : je savais que j’y étais attendu. La salle circulaire s’étendait autour de moi, immense, silencieuse. Son sol de pierre luisait faiblement, comme s’il avait été poli par des siècles de pas.

    Severus se tenait au centre, immobile. Son armure sombre, polie comme un bois verni, le faisait paraître plus grand que nature. Sous la lumière froide, on devinait dans ses lignes la tension d’une charpente prête à encaisser la charge. Il me regardait, son casque masquant ses yeux.

    A côté de lui, un socle de pierre portait le miroir brisé. Les éclats étaient posés en vrac, certains encore tachés de poussière sombre. Chaque morceau reflétait un fragment de lumière, comme un éclat de lune. Comme Severus, les morceaux semblaient tenir dans une immobilité forcée : aucun ne pouvait s’unir tant qu’il n’avait pas desserré son étreinte.

    J’avançai lentement.

    — C’est le moment ?

    Il hocha la tête. Puis, sans un mot, il leva les mains et retira son casque. C’était la première fois que je voyais son visage. Ses traits, taillés comme une poutre ancienne, portaient les rides d’une inquiétude trop longtemps contenue.

    — Tu ne peux plus tenir seul, dis-je.

    Ses épaules se détendirent à peine, comme un bois noueux qui cède sous la chaleur du soleil. Un craquement discret monta, avec une odeur rassurante de bois chauffé. Il me tendit le casque.

    — Non… et tu n’as plus besoin que je sois ton armure.

    Je pris l’objet lourd entre mes mains. Il vibrait encore, parcouru d’un reste de tension, comme une pièce de charpente qui vient d’être libérée après des années à soutenir la charge. Je le posai doucement sur le sol.

    — Aide-moi, dit-il.

    Nous nous agenouillâmes devant le socle. Les morceaux du miroir semblaient vouloir s’assembler, mais leurs bords tranchants me faisaient hésiter.

    Lysséa surgit à côté de moi, lumineuse, un éclat de malice au coin des lèvres. Elle fit apparaître une lampe à huile et la posa près du socle. Sa lumière chaude baigna la pièce.

    — Enfin un peu de lumière, dit-elle… il fallait bien que quelqu’un s’y colle.

    Elle se retourna en arrière et fit un geste d’encouragement vers l’ombre. Un froissement se fit alors entendre. Je tournai la tête : Aedàn s’approchait timidement, serrant un éclat dans ses mains d’enfant. Ses grands yeux brillants me fixaient.

    — Ah, voilà le héros de la soirée… continua Lysséa. Tu en as mis du temps, petit éclat !

    Je tendis les bras. Aedàn me le donna sans oser me toucher. Je sentis alors la main tannée de Severus effleurer brièvement mes doigts, comme pour s’assurer que ce morceau arriverait à sa place. Un contact furtif, mais assez pour que je comprenne qu’il acceptait de partager la charge.

    Severus et moi commençâmes à assembler les fragments. Chaque fois qu’un morceau s’emboîtait, un frisson me traversait : le miroir recousait une plaie ancienne. Quand nous eûmes posé l’éclat d’Aedàn, le miroir sembla se refermer sur lui-même. Ses fragments se rejoignirent dans un frisson de lumière blanche. Le miroir demeurait incomplet : des interstices sombres restaient visibles. Je m’y penchai malgré tout… et je fus aspiré.


    Je me retrouvai dans la maison de mon enfance. Je revenais de chez Adrien. J’étais anxieux, mon cœur battait à tout rompre : j’avais enfin décidé de parler à ma mère de ce qui se passait avec lui. Je n’avais pas de plan précis ; je savais seulement que je ne pouvais plus porter ça seul. Mais quand j’entrai dans le salon, elle se retourna vers moi et je vis immédiatement que quelque chose n’allait pas. Son visage se déforma sous la colère.

    — Où étais-tu ?! hurla-t-elle.

    Je ne compris pas. Je voulus balbutier une réponse, mais ma gorge se serra. Je n’ai jamais su ce qui avait déclenché sa fureur ce jour-là.

    Je reculai d’un pas, mais elle s’avança, les yeux brillants d’une rage que je ne lui avais jamais vue. La panique me submergea : je me précipitai vers ma chambre, mon maigre refuge. Je claquai la porte derrière moi, sans clé pour me protéger. Je me jetai sous mon lit, le cœur battant à m’en faire mal. La poussière me piquait les yeux.

    — Sors de là !

    Ses pas tonnaient dans le couloir. La porte s’ouvrit violemment, puis ses doigts agrippèrent mes chevilles. Je hurlai, tentai de m’accrocher aux pieds du lit, mais elle me tira d’un coup sec. Je sentis le parquet me brûler la peau.

    Puis le choc : les coups qui me firent voir des éclats de lumière.


    Je crus m’effondrer. Mais quelque chose me retint.

    Je n’étais plus seul : Severus se tenait derrière moi, ferme comme une poutre faîtière tenant toute la toiture. Lysséa posait une main légère sur mon épaule. Aedàn, blotti contre moi, tremblait mais ne fuyait plus.

    — Regarde, dit Severus doucement. Tu peux tenir debout.

    Je levai les yeux : je voyais ma mère, furieuse, mais je n’étais plus l’enfant pétrifié. Je respirai profondément. Le cri résonna une dernière fois, puis s’éteignit.

    La scène se dissipa, comme un nuage qui se défait.

    Je me retrouvai dans la salle circulaire. Le miroir était toujours là. Plus stable, mais incomplet : son centre restait vide et ses bords attendaient encore des éclats, comme s’il guettait patiemment d’autres fragments à accueillir. Il reflétait mon visage adulte, mais aussi celui d’Aedàn, juste à côté du mien.

    Severus se tourna vers moi. Son armure semblait plus souple, moins oppressante, évoquant plus les fibres du bambou que le poids du bois massif.

    — On peut tenir debout sans se couper des autres, dit-il.

    — Exactement, renchérit Lysséa, pas besoin de jouer au gros dur tout le temps.

    Je hochai la tête. Puis je posai ma main sur le miroir : il était tiède, presque vivant. Je sentis un nouvel équilibre en moi, les morceaux dispersés de ma mémoire s’emboîtant enfin. Aedàn s’avança. Ses lèvres frémirent sans son. Il me serra alors la main avec une force inattendue, les yeux brillants de crainte et de soulagement mêlés.

    — « Merci d’être venu, » traduisit Lysséa avec un sourire doux.

    Je refermai les bras autour de lui. Severus posa sa main rugueuse sur mon épaule. Derrière nous, Lysséa fit tournoyer sa lampe : la salle s’illumina d’une clarté souple et rassurante. Severus avait enfin desserré son étreinte : il ne me portait plus à ma place, il m’aidait à porter avec lui. Je savais que ce souvenir ne me hanterait plus comme avant. Il ferait toujours partie de moi, mais je n’en étais plus prisonnier.

    Je fermai les yeux. La salle circulaire se dissipa.


    Je me réveillai dans mon lit, le cœur battant mais apaisé. Le carnet était posé à côté de moi : je le saisis et le serrai contre ma poitrine, comme pour sceller ce que je venais de vivre.

    8 – La fin de la distance

    Après une fin de nuit sans rêves, je sortis lentement du sommeil, comme on remonte d’une eau profonde. Mon thorax n’était plus une cage serrée : l’air circulait enfin. La chambre était encore grise, baignée par la lumière timide du matin. Je restai immobile, le temps de reprendre mes esprits.

    Puis je sentis quelque chose. Une chaleur diffuse sur le côté du lit, empreinte d’une silhouette assise en silence, sans bruit ni mouvement.

    — C’est toi ? murmurai-je dans le silence.

    Pas de réponse. Pourtant je crus sentir un frôlement sur ma main, un souffle chaud qui me fit fermer les yeux. J’ouvris un œil : il n’y avait personne. Mais je savais qu’Aedàn était là. Je pris une grande inspiration ; elle me parut étonnamment facile.

    Je restai ainsi, allongé, le cœur battant plus lentement qu’à l’accoutumée. Une émotion discrète me serra la gorge. J’avais la sensation qu’une distance s’était réduite : Aedàn, mon enfant intérieur, ne se tenait plus tapi dans l’obscurité. Il s’était rapproché.

    Je tournai la tête vers la table de chevet. Une odeur d’encre. Mon carnet était là, entrouvert. Une page dépassait légèrement ; je ne me souvenais pas l’avoir laissée ainsi. Je le saisis et l’ouvris. Un dessin m’y attendait : un trait simple, presque enfantin, représentant un personnage minuscule qui me regardait en souriant. Je fronçai les sourcils : je ne me souvenais pas l’avoir tracé.

    — C’est toi…

    Un sourire me vint sans que je le décide. Je refermai le carnet et le posai contre ma poitrine. Je me levai, encore un peu engourdi, et traversai le couloir pour rejoindre la salle de bain. Mon reflet m’attendait dans le miroir : le visage fatigué, les traits pourtant moins fermés. Je passai mes doigts sur mon thorax : plus de douleur, seulement un léger picotement, comme une cicatrice qui se referme.

    Je soufflai doucement. Cette nuit, le miroir avait été rassemblé. Severus avait accepté de plier, Aedàn s’était approché. Je n’étais pas « réparé, » je le savais. Mais je me sentais moins dispersé.

    — Je crois que je suis prêt, murmurai-je.

    Je n’attendais pas de réponse. Pourtant, en retournant dans la chambre pour m’habiller, je crus percevoir un pas léger derrière moi.

    Je souris.

    Aedàn n’était pas encore tout près, pas encore en confiance. Mais il n’était plus aussi loin. Et ça changeait tout.

    Ton jet de sauvegarde a tenu. La rigidité a plié, pas toi. Tu gagnes un point de souplesse pour les prochaines épreuves.

    — Calion

    9 – Le retour au travail

    Je poussai la porte du laboratoire en milieu de matinée. L’air y avait cette odeur particulière de papier, de café réchauffé et de poussière d’ordinateurs. Je n’y avais pas remis les pieds depuis des semaines, et chaque pas résonnait comme si je pénétrais un territoire étranger.

    Les collègues levaient à peine les yeux de leurs écrans. Un salut rapide, des sourires polis. Je répondis d’un signe de tête. Rien n’avait changé, et pourtant tout semblait différent : c’était moi qui n’étais plus le même. La vieille tension se réveilla dans mes épaules : l’armure de Severus, prête à me protéger. Mais au lieu de me raidir, je respirai lentement. Je me souvenais du bambou. De la lampe de Lysséa. Des yeux d’Aedàn.

    Je posai mes affaires sur mon bureau, ouvris l’ordinateur. L’écran bleu d’accueil se reflétait sur la surface de mon mug – celui réparé avec Anouk. Ses cicatrices dorées luisaient doucement sous la lumière artificielle.

    Un collègue s’approcha.

    — Alors, de retour parmi nous ? lança-t-il avec un sourire.

    — Oui, répondis-je simplement.

    Il attendit un instant, comme s’il guettait un ajout, puis repartit. Je restai seul avec le silence feutré de la salle. Mes doigts se posèrent sur le clavier. Je n’avais pas de plan, pas de masque impeccable. Juste une respiration plus ample, et la sensation que derrière moi, quelque part, une petite silhouette m’observait avec confiance.

    Je murmurai pour moi-même :

    — On va y arriver.

    Chapitre 7 – L’épée dans l’ombre

  • Chapitre 5 – Fissures

    1 – Une invitation inattendue

    Les rêves s’étaient tus depuis des semaines.

    J’étais seul à la maison. Constance avait emmené Anouk à son atelier de communication sociale et la quiétude me paraissait inhabituelle. J’en profitais pour mettre de l’ordre dans mes affaires. En triant une vieille boîte de fournitures oubliée, je tombai sur une trousse d’écolier. Elle était vide, sauf une petite clé rouillée glissée dans la doublure. Je ne savais plus ce qu’elle ouvrait. Un cadenas ? Un journal ? Je la tins entre mes doigts. Un simple bout de métal, sans valeur… et pourtant, quelque chose en moi s’entrouvrit.

    Un craquement dans la charpente me fit sursauter, comme si la maison retenait son souffle, prête à se briser au moindre mouvement.

    Les vibrations soudaines de mon téléphone tranchèrent net la tension. Le nom de Morgane s’afficha. Mon cœur bondit, comme pris en faute rien qu’à la voir apparaître. Je restai figé quelques secondes, l’écran à la main, avant de décrocher, la voix plus rauque que je ne l’aurais voulu.

    — Allô.

    — Salut, dit-elle simplement.

    Un flottement. Derrière elle, le souffle du vent, peut-être depuis sa voiture.

    — J’aimerais bien qu’on se voit pour discuter.

    Je me raidis. Morgane n’avait jamais été du genre à forcer ; elle laissait toujours une issue.

    — Je… euh… oui, bien sûr.

    — Pas aujourd’hui, reprit-elle vite. Ce week-end peut-être ? Ou quand tu veux.

    Je fixai la fenêtre. Une part de moi cherchait déjà un prétexte pour se dérober, le cocon paraissait plus sûr. Une autre, ténue mais insistante, savait qu’il fallait accepter.

    — Oui… ce week-end, ça peut le faire.

    — On se retrouve où ?

    La raideur revint : je n’aimais pas décider, mais c’était toujours moi qui le faisais.

    — Le parc près de la plage ? Les filles pourraient jouer pendant qu’on discute.

    — Bonne idée. Elles l’adorent toutes les deux.

    On s’arrêta sur le samedi après-midi. Je gardai le téléphone contre mon oreille, suspendu à ce fil fragile qui nous reliait. Les mots restèrent coincés : j’aurais voulu lui dire ma joie.

    — Merci d’avoir accepté, souffla-t-elle.

    Ma gorge se serra.

    — Merci à toi de proposer.

    Puis le silence, et le déclic. Je restai assis, le téléphone en main. Le silence s’épaissit. J’avais dit « oui, » mais je me sentais pris dans un étau : cette rencontre allait ébranler mes murs.

    Je pensai à Morgane : à la douceur qu’elle avait toujours eue avec moi, à ses sourires d’adolescente quand elle me couvrait discrètement face à nos parents. Elle avait été mon refuge plus d’une fois, mais la vie nous avait éparpillés. Nous n’étions plus que des silhouettes croisées aux repas de famille.

    Et pourtant, la perspective de la voir réveillait un malaise. Elle connaissait trop de choses. Je craignais qu’elle ait deviné ce que je n’osais nommer. Je me levai, fis quelques pas, et croisai dans la vitre l’image d’un homme figé, le téléphone encore en main.

    Un fil venait d’être lancé. Fragile, mais assez solide pour que je l’attrape et le suive jusqu’au bout. Je rangeai le téléphone dans ma poche et respirai un grand coup. Je n’avais aucune idée de ce que nous allions nous dire samedi. Mais pour la première fois depuis des jours, une petite fissure s’était ouverte dans mes murs. Je me surpris à penser à la gravure de la forteresse chez Léna, à sa porte étroite. Morgane venait peut-être de frapper doucement à cette porte.

    2 – Les lettres enfouies

    Le parc était animé. Des enfants couraient sur l’aire de jeux, leurs cris perçant le vent frais de l’après-midi. Dans l’herbe encore courte, quelques primevères s’étaient ouvertes comme de petites éclaboussures de couleur. Je m’étais installé sur un banc à l’ombre d’un pin. J’observais Anouk et la fille de Morgane qui s’élançaient sur le toboggan, comme deux âmes qui se reconnaissaient. Avec sa cousine, son trouble de la communication sociale semblait disparaître.

    Morgane était arrivée quelques minutes plus tôt. Nous nous étions salués d’une accolade maladroite, un sourire retenu. Elle s’assit à côté de moi, les mains posées sur ses genoux, le regard fixé sur les enfants.

    — Elles ont l’air heureuses, dit-elle d’une voix basse.

    — Oui.

    Le silence s’installa, troué par les rires des filles. Le téléphone dans ma poche me rappelait encore notre appel. J’avais envie de dire quelque chose, mais je craignais de briser la fine pellicule de normalité. C’est Morgane qui lança le sujet.

    — Tu sais… pour Adrien…

    Je relevai la tête. Elle parlait sans me regarder, les yeux rivés sur le sable.

    — Je n’ai pas cessé d’y penser depuis que j’ai appris sa mort, reprit-elle. C’est idiot, mais… j’ai pensé à cette lettre.

    Je fronçai les sourcils.

    — Quelle lettre ?

    Elle prit une grande inspiration.

    — J’avais dix-sept ans. Il m’a écrit… pour me dire qu’il voulait m’épouser. Et que si je refusais, il se suiciderait.

    Elle resserra les mains sur ses cuisses, comme pour s’ancrer.

    — J’ai montré la lettre à papa et maman. Je n’avais pas le choix.

    Je sentis ma poitrine se serrer.

    — Ils… ils t’ont dit quoi ?

    — Rien de précis. Ils ont pris la lettre, et ils m’ont dit qu’ils allaient « s’en occuper. » Je suppose qu’ils ont discuté avec ses parents. Mais après ça, on n’en a plus jamais parlé.

    Adrien et moi étions déjà distants, mais j’étais surpris de n’avoir jamais entendu parler de cette histoire. Morgane reprit :

    — J’ai eu honte. Comme si c’était ma faute. Comme si j’avais déclenché quelque chose d’irréparable.

    Sa voix se brisa. Je baissai les yeux. Moi aussi, j’avais honte, mais d’un silence que je n’avais jamais osé briser. Elle détourna légèrement le visage, mais je voyais qu’elle clignait des yeux pour retenir ses larmes.

    — Et quand j’ai appris qu’il était mort… je me suis demandé s’il avait recommencé, si quelqu’un d’autre avait reçu une lettre comme ça.

    Je cherchai mes mots.

    — Tu sais qu’il s’est marié deux fois, hein ?

    Elle hocha la tête.

    — Oui. J’ai vu les faire-part. Ça m’a soulagée d’une certaine manière. Je me dis qu’il avait finalement été capable de parler aux femmes.

    Je laissai flotter l’instant. Je sentais que cette histoire la hantait encore.

    — Tu n’y es pour rien, soufflai-je.

    Morgane haussa imperceptiblement les épaules.

    — Je le sais… mais je ne le sens pas.

    Mes mains se cramponnaient à mes cuisses. Je n’osai pas saisir la sienne.

    Severus.

    La raideur dans ma poitrine me rappela celle que Léna m’avait fait ressentir : le verrou intérieur.

    Les filles revinrent en courant, essoufflées.

    — On peut avoir des crêpes ? demanda Anouk, les yeux brillants.

    J’interrogeai Morgane du regard : elle esquissa un sourire forcé.

    — Oui, allons-y.

    Nous nous levâmes et suivîmes les filles par le chemin qui descendait vers la plage en contrebas. Le vent tourna, apportant l’odeur d’algues du rivage. Morgane me jeta un coup d’œil furtif.

    — On pourra en reparler… tout à l’heure ?

    Je hochai la tête.

    Nous achetâmes des crêpes au chocolat à la boulangerie du front de mer. Les filles s’assirent sur le sable, concentrées sur leurs crêpes. Morgane et moi nous éloignâmes un peu pour nous asseoir sur un muret de pierres.

    Je savais qu’on n’en avait pas fini.

    3 – Les pieds dans le sable

    Les filles s’étaient installées sur le sable, le visage barbouillé de chocolat. Morgane enleva ses chaussures et enfouit ses orteils dans le sable. L’air marin flottait encore. La lumière avait la douceur des jours qui s’allongent.

    — Je ne comprends pas comment tu fais pour garder tes chaussures, dit-elle en riant doucement.

    Je haussai les épaules.

    — Je n’aime pas trop… me découvrir. Même les pieds.

    Elle me jeta un regard de biais.

    — Tu n’as jamais aimé. Papa et maman te le faisaient remarquer tout le temps.

    Un pincement me serra la poitrine. Je me recroquevillai sur moi-même. À mes côtés, Asmodée apparut, accroupi dans le sable. Son regard recueillait ma gêne, comme une braise encore chaude. Il resta là, témoin muet, pendant que je luttais avec l’envie de garder mes chaussures comme une armure.

    — Oui…

    Je laissai ma phrase en suspens. Nos voix se turent. Nous nous assîmes un peu plus loin, à l’écart. Les vagues venaient mourir sur le rivage dans un bruit régulier, presque hypnotique. Morgane frottait le sable du bout du pied, les yeux fixés sur l’horizon.

    — Tu te souviens du grenier ? demanda-t-elle soudain.

    Je sentis mon souffle se bloquer.

    Elle tourna la tête vers moi :

    — On n’en a jamais reparlé.

    Le grondement régulier devint étouffant, chaque ressac cognant ma poitrine. Le sable sous mes pieds me clouait sur place. Les yeux baissés, je vis affluer la lucarne poussiéreuse, le vieux tapis élimé, les jouets éparpillés. Un poids m’écrasa la poitrine ; je posai la main sur mon torse, comme pour retenir ce qui menaçait de s’échapper.

    Je fermai les yeux. Les souvenirs arrivèrent en fragments. La lumière filtrait par une lucarne étroite. La voix d’Adrien : on va jouer à un jeu. Ça avait commencé par quelque chose de banal : se faire la bise, fermer la porte, promettre de ne rien dire. Et puis d’autres règles étaient venues, de plus en plus étranges, de plus en plus intrusives. À chaque étape, je me disais que ce n’était pas si grave, qu’il valait mieux accepter pour qu’il ne se fâche pas. Jusqu’au moment où je me sentis piégé. Des gestes intimes que je ne refusai pas… mais que je n’aurais jamais choisis, si j’avais eu le choix.

    — Morgane… tu savais ?

    Elle baissa la tête.

    — Je me doutais. Mais je n’osais pas le dire.

    Une vague de honte me traversa :

    — Moi non plus, je n’ai rien dit. J’étais juste… incapable.

    — Après tout, on était des enfants… des gamins d’école primaire.

    Les poings serrés, je fixai le sable, incapable de lever les yeux. Les rires des filles semblaient venir d’un autre monde.

    — Pourquoi on n’en a pas parlé aux parents ? demanda-t-elle.

    Je restai silencieux quelques secondes, avant de répondre :

    — J’ai voulu le dire une fois… mais les mots ne sortaient pas.

    Je me tus un instant, puis repris :

    — Maman me faisait peur, à l’époque. Ce n’était pas la même que maintenant.

    — Oui, burn-out parental… confirma Morgane, un petit rire triste par le nez. Elle nous hurlait dessus pour un « oui » ou pour un « non. » On n’osait plus la contrarier.

    On resta un moment à regarder l’horizon.

    — Moi aussi, j’ai gardé ça pour moi pendant des années… jusqu’à mes 17 ans. Ce jour-là, à cause de la lettre, j’ai dû en parler.

    — Tu as réussi à en parler, toi.

    — Parce que je m’inquiétai pour lui. Pas pour moi.

    Je rouvris les yeux : les larmes me brûlaient.

    — J’ai encore l’impression que… c’est ma faute.

    — Moi aussi, dit-elle. Mais je crois qu’on peut arrêter de porter ça seuls.

    Nos voix restaient en suspens. Le vent marin soulevait quelques mèches de cheveux de Morgane ; elle avait l’air plus jeune, presque la sœur adolescente que je me souvenais avoir. Je respirai profondément. Mes yeux glissèrent vers la plage derrière elle. Un petit garçon apparut entre deux rochers, accroupi, pieds nus dans le sable. Dans sa main, un éclat de verre poli brillait comme un miroir adouci par les vagues. Il m’observa un moment, l’air un peu inquiet, puis se retourna vers le sable.

    Aedàn.

    Il s’amusait en silence, ses orteils gigotant dans le sable humide. Mon cœur se serra : c’était moi, à son âge. La voix railleuse de Lysséa se faufila alors dans mon esprit :

    Allez, chevalier : ton dragon, c’est juste du sable humide.

    Je baissai les yeux vers mes chaussures. Le sable m’attendait, frais, légèrement humide.

    Qu’est-ce que t’as à perdre ? Au pire… tu te transformes en coquillage et j’écouterai si tu chantes faux.

    J’inspirai profondément, puis défis les lacets, un à un. Mes chaussures glissèrent à côté de moi. Je levai les yeux vers la mer. À côté, Morgane m’observait, d’abord surprise, avant qu’un sourire infime n’effleure ses lèvres.

    Mes pieds s’enfonçaient dans le sable, qui les piqua d’abord, puis les réchauffa. Ils goûtaient enfin une liberté fragile, loin de leur forteresse de cuir. Je relevai la tête vers Morgane : nous avions longtemps marché chacun dans notre couloir de honte. Aujourd’hui, nos chemins s’étaient rejoints.

    4 – Léna : Le gardien du seuil

    La pièce m’apparut étrangement lumineuse, le soleil filtrant derrière les grands rideaux clairs. Léna m’accueillit avec son sourire tranquille.

    — Entrez.

    Je m’installai sur le canapé beige, le petit carnet posé sur mes genoux. Mes doigts crispés blanchissaient sur la couverture. J’acceptai néanmoins le café et la conversation reprit.

    — Comment vous vous sentez depuis la dernière fois ? demanda-t-elle en s’asseyant dans son fauteuil.

    Je haussai vaguement les épaules.

    — Morgane et moi… on a parlé.

    — Vous voulez me raconter ?

    Je baissai les yeux sur mes mains crispées.

    — Je… je vous ai écrit quelque chose, dis-je en lui tendant le carnet.

    Elle le prit doucement, telle une veilleuse prenant soin d’une flamme fragile. Je l’observai tourner les pages, lire en silence. C’était mon récit, maladroit, de mes souvenirs avec Adrien : le grenier, les « jeux » imposés, le piège progressif. J’avais préféré passer des heures à écrire plutôt que de l’avouer à voix haute.

    Pendant que Léna lisait, quelque chose bougea derrière moi. Pas un bruit, juste un poids dans l’air. Asmodée s’était accroupi dans l’ombre, ses yeux sombres fixés sur le carnet. Il ne disait rien, n’avançait pas : il veillait, comme pour m’assurer que ces pages ne s’ouvriraient pas sans lui. Gardien silencieux, témoin de ce que je venais enfin de déposer.

    Léna releva les yeux.

    — Merci de m’avoir confié ça.

    Je hochai la tête sans la regarder. Un nœud me serrait la gorge.

    — Quand Morgane a parlé de ce qui s’était passé, qu’est-ce que vous avez senti dans votre corps ?

    Je mis quelques secondes à répondre.

    — Comme… comme si mon thorax se refermait. Ma respiration était coupée.

    — Et maintenant ?

    Je pris une grande inspiration ; mes épaules se soulevèrent.

    — C’est toujours là.

    — C’est normal, dit-elle doucement. Vous avez eu peur, et cette peur vous a figé pendant des années. C’était un mécanisme de protection.

    Elle marqua une pause.

    — Vous vous souvenez qu’on avait parlé du « gardien du seuil » ?

    Je hochai la tête.

    — Il est toujours là. Il vous empêche d’ouvrir certaines portes trop vite. Et il faut le remercier pour ça.

    Je fronçai les sourcils.

    — Le remercier ?

    — Oui. Sans lui, vous n’auriez pas survécu. Mais aujourd’hui, vous pouvez lui dire que vous n’avez plus besoin qu’il vous bloque.

    Je jetai un coup d’œil rapide derrière moi. Asmodée était déjà reparti.

    — Je ne sais pas comment faire, soufflai-je.

    — Pas besoin de lui envoyer un bouquet de fleurs, lui dire merci à voix haute suffira.

    Je pris une longue respiration, hésitant. Je fixai intérieurement Asmodée dans les yeux, puis je murmurai :

    — Merci de m’avoir protégé.

    Ma voix tremblait.

    — Et maintenant, reprit Léna, dites-lui qu’il peut se reposer.

    Je sentis mes yeux me brûler.

    — Tu peux… tu peux te reposer.

    Je visualisai Asmodée s’asseoir, cornes baissées en signe de salut, toujours à son poste. J’eus presque l’impression que le sol vibrait légèrement. Un silence emplit la pièce. Léna me laissa le temps. Mes épaules se relâchèrent un peu, comme un verrou qui cède à moitié.

    — Vous savez, dit-elle, il n’y avait personne pour témoigner de ce que vous avez vécu. Morgane s’en doutait, mais elle n’osait pas le dire. Et vous… vous étiez seul.

    Je hochai la tête, la gorge serrée.

    — Oui. J’ai toujours pensé être sans témoin.

    — Maintenant, vous en avez. Morgane, moi… et vous-même. Vous pouvez vous regarder sans détourner les yeux.

    Je sentis les larmes rouler sur mes joues. Je les essuyai d’un revers de main maladroit.

    — J’ai honte, soufflai-je.

    — C’est normal aussi. Mais rappelez-vous : cette honte ne vous appartient pas. Elle vous a été imposée.

    Je restai silencieux. Léna se pencha légèrement vers moi.

    — La prochaine fois que vous sentirez ce verrou, vous pourrez refaire ce que nous venons de faire : remercier le gardien du seuil et lui dire qu’il peut se reposer. Et si vous sentez que vous êtes prêt, vous pourrez franchir la porte.

    Je pris le carnet entre mes mains. Il semblait moins lourd, comme s’il avait rendu une part de son fardeau.

    — Je vais essayer, murmurai-je.

    Léna esquissa un sourire.

    — C’est tout ce que je vous demande.

    Je relevai la tête.

    — Je me sens… un peu moins seul.

    — Parce que vous ne l’êtes plus, répondit-elle doucement. Et je suis là pour vous le rappeler.

    5 – Sous la pluie, le pas juste

    En sortant du cabinet de Léna, je fus accueilli par le bruit régulier de la pluie. Elle tombait depuis un moment déjà. Les rues luisantes sous les lampadaires ressemblaient à des miroirs brisés. Je levai le visage vers le ciel : de lourds nuages s’amoncelaient, sans promesse d’éclaircie. J’enfilai ma capuche par réflexe, puis hésitai. J’avais encore en tête la sensation du sable sous mes pieds nus la veille. Alors, je la retirai. La pluie me fouetta doucement le front, puis coula sur mes cheveux et mes joues. Glacée d’abord, presque agressive, la pluie finit par délier mon corps. Elle me ramenait au présent.

    Je glissai les mains dans mes poches et me mis à marcher sans but précis. Le bruit de mes pas se mêlait au clapotis de la pluie. Chaque goutte battait comme un tambour discret, apaisant peu à peu le tumulte dans ma poitrine.

    Inspire.

    Une voix douce, la même qu’un soir dans ma chambre. Je traversai un square désert : les arbres détrempés se dressaient comme de grands gardiens immobiles. Je me surpris à les imaginer s’écartant légèrement à mon passage, comme pour me laisser avancer sans obstacle. Une image fugace d’Asmodée me traversa : il se tenait toujours devant sa porte, imposant et massif, mais je crus l’apercevoir baisser légèrement la tête, comme s’il m’autorisait à continuer.

    Je respirai profondément. L’air humide emplissait mes poumons d’un parfum de terre et de feuilles détrempées. Les halos jaunâtres formaient des cercles dans lesquels je passais comme à travers des sas. Chaque cercle franchi m’apaisait un peu plus. Je pensais à Morgane. À ses mots : on peut arrêter de porter ça seuls. Cette phrase me revenait comme une bouée. Je pressai le carnet de Léna dans ma poche. Il n’était pas un simple cahier : c’était un témoin, un fil tendu entre moi et le monde.

    Expire.

    Un parfum discret de jasmin. Je levai le visage vers le ciel. La pluie ruisselait sur mon front, mes joues, le long de mon cou. J’avais envie de la laisser m’envahir, qu’elle lessive mes fardeaux comme une eau de source. Les arbres devant moi formaient une arche, leurs branches s’entrelaçant au-dessus de moi. Je marchais dans ce tunnel végétal, bruissant sous la pluie. Je ralentis encore le pas. Les bruits de la ville semblaient s’éloigner. Il n’y avait plus que le martèlement régulier de la pluie et le froissement des feuilles.

    Avance.

    Je me retournai et crus apercevoir une silhouette au détour du sentier : une femme immobile, une capuche retombant comme un voile sur ses longs cheveux bruns et lisses. Ses yeux bleu océan me fixèrent un instant. Puis elle sembla se dissoudre dans la pluie, comme si elle s’évaporait entre les arbres. Je sortis du tunnel de branches : le ciel se dévoila à nouveau, bas et lourd. La pluie redoubla légèrement. Je fermai les yeux quelques instants, le visage offert. Je sentis mes épaules s’abaisser, ma nuque se détendre. Un souffle long s’échappa de mes lèvres.

    Je n’avais pas d’endroit particulier où aller ; je me contentais d’avancer, pas après pas, dans les rues désertes et brillantes. La pluie n’était plus un obstacle. Elle était devenue un rythme, un lien discret entre moi et le monde extérieur. Je me surpris à sourire. Ma marche n’était plus une fuite mécanique, mais le pas simple d’un homme libre : un pas après l’autre, sans urgence. Je pris une inspiration plus profonde encore. L’air frais et humide emplit ma poitrine.

    Le monde respire avec toi.

    Je hochai la tête, accord silencieux avec cette voix cachée. Puis je repris mon chemin, le visage ouvert à la pluie.

    6 – Imagination active : Le gardien reconnu

    La pluie avait cessé, mais les gouttières libéraient encore quelques gouttes récalcitrantes. Mon téléphone vibra alors que je montais l’escalier. Un message de Morgane :

    Merci pour hier. Je crois qu’on a débloqué un truc.

    Mes lèvres se décollèrent dans un petit claquement de bouche et je tapai ma réponse :

    On a fait mieux que Gabriel Knight avec son coucou !

    Trois points de suspension s’affichèrent, puis :

    C’est vrai qu’on a pas mal galéré… mais on a résolu l’énigme.

    Je rangeai mon téléphone dans ma poche en souriant. La maison était silencieuse quand je me glissai dans ma chambre. Je refermai la porte et m’y adossai, comme pour sceller ce moment.

    Je sortis le carnet de ma poche et m’assis sur le bord du lit, les pieds nus touchant le parquet froid. Je pris une grande inspiration, puis je l’ouvris. Les pages blanches attendaient. Je tournai quelques feuillets et trouvai la page où j’avais griffonné, quelques jours plus tôt, des mots sans suite. Aujourd’hui, je savais ce que je voulais écrire. Je posai la pointe du stylo sur le papier ; ma main tremblait légèrement. Puis, m’adressant à Asmodée, j’écrivis d’un seul trait :

    « Merci d’avoir fermé la porte quand je n’étais pas prêt. »

    Je m’arrêtai, le souffle court. Je sentis une résistance en moi : d’un côté, je trouvais absurde de remercier celui qui avait bloqué l’accès aux souvenirs pendant des années. Mais je me souvenais des mots de Léna : sans le gardien du seuil, vous n’auriez pas survécu.

    Je repris le stylo et ajoutai :

    « Merci de m’avoir protégé. »

    Je refermai le carnet et le posai sur ma poitrine. Je le maintenais comme un bouclier, mais il devenait aussi un fil tendu vers cet espace intérieur que je n’osais pas encore franchir. Je fermai les yeux. Au début, il n’y avait rien. Juste le bruit de mon propre souffle. Puis, peu à peu, des images floues apparurent : un seuil de pierre, une grande porte close, Asmodée posté devant. Je le vis comme je l’avais imaginé chez Léna : une créature de pierre, massive, cornue, les yeux brillants d’une lueur rougeâtre. Son dos voûté ployait sous le poids de ma mémoire. Je déglutis et murmurai dans le silence :

    — Merci d’avoir fermé la porte.

    Je n’attendais aucune réponse. Mais j’eus l’impression qu’Asmodée bougeait imperceptiblement, comme s’il avait entendu. Je sentis mon cœur battre plus fort. La peur n’avait pas disparu. Une part de moi redoutait que, s’il s’écartait, je sois submergé.

    Tout à coup, un grincement étouffé monta du couloir, comme une porte qu’on ouvre trop lentement. Je retins ma respiration, le stylo encore en main.

    — Constance ? soufflai-je.

    Pas de réponse. Le bruit s’était effacé. Je haussai les épaules : sûrement la maison qui travaillait. Pourtant, un frisson me parcourut. Une image fugace me traversa : l’ombre maternelle, penchée sur le battant d’une porte entrouverte. Je secouai la tête pour chasser cette vision. Je pris une longue inspiration et plaquai le carnet un peu plus fort contre ma poitrine.

    — Merci de m’avoir protégé, répétai-je.

    Un froid vif me saisit. J’avais envie d’ouvrir les yeux, de revenir au réel, mais je restai là, immobile, bercé par mon souffle. Peut-être que je m’endormais déjà. Je garde seulement le souvenir d’un sentiment étrange : une gratitude mêlée de peur. Comme si j’étais assis au bord d’un précipice, sachant qu’il faudrait sauter un jour. Je me laissai glisser sur le lit, le carnet contre moi comme un talisman.

    La dernière image fut celle d’Asmodée, toujours devant la porte, immobile, mais avec une lueur adoucie dans les yeux. J’agrippai le carnet, sans savoir si je rêvais déjà, et me laissai happer.

    7 – Rêve : La clé et le fragment

    Quand j’ouvris les yeux, je n’étais plus dans ma chambre. Le sol de pierre froide s’étendait sous mes pieds nus. Autour de moi, l’obscurité vibrait comme un souffle. Je reconnus le lieu : le gouffre.

    Une grande porte se dressait devant moi, massive, sombre, striée de cicatrices. Les runes gravées sur ses gonds luisaient d’une lueur terne. Devant elle, accroupi, se tenait Asmodée.

    Immense, minéral, ses cornes semblaient effleurer le linteau. Ses griffes reposaient sur le sol, prêtes à se tendre. Ses yeux me fixaient, flamboyants mais sans rage. Je pris une inspiration et fis un pas vers lui. Mes jambes tremblèrent, mais je n’avais pas peur.

    — Merci, dis-je d’une voix claire. Merci de m’avoir protégé quand je n’étais pas prêt.

    Un grondement sourd vibra dans sa poitrine, ni menace ni approbation. Je fis un second pas.

    — Maintenant je veux avancer.

    Asmodée m’observa longuement. Puis, lentement, il ouvrit la main. Une petite clé, simple, en fer terni, reposait au creux de sa paume. Sa tête carrée, son anneau usé… quelque chose dans sa forme me semblait familier. Pourtant, je n’étais pas certain de vouloir la saisir : ce n’était pas une promesse, mais un défi. Je m’approchai prudemment et finis par la prendre. Son contact était glacial, mais je sentis une chaleur diffuser le long de mon bras. Elle paraissait minuscule dans ma main, presque dérisoire. Signe qu’Asmodée ne me donnait pas encore tout, mais seulement de quoi avancer un pas.

    Derrière Asmodée, je remarquai Aedàn. Il se tenait à distance, les genoux repliés contre lui. Ses grands yeux me regardaient sans oser s’approcher.

    — Viens, murmurai-je.

    Il secoua la tête. Je n’insistai pas : il fallait du temps.

    Je me tournai vers la porte. La clé paraissait minuscule dans ma main.

    — Qu’y a-t-il derrière ? demandai-je.

    Asmodée inclina la tête. Pas de réponse. C’était à moi de décider. Je m’agenouillai devant un petit coffre de bois noir, adossé au battant : il n’était pas là la dernière fois. La serrure semblait m’attendre. La clé, glaciale dans ma paume, pesait comme un verdict. Un simple quart de tour, et ce que j’avais enfoui depuis des décennies referait surface. Mon souffle se hacha ; mes doigts se crispèrent, tendus comme un fil prêt à rompre.

    J’insérai la clé. Elle tourna sans résistance. Je crus qu’elle livrerait un trésor, mais ce fut un cri… Un cri maternel, tranchant et furieux, me projeta des années en arrière : le salon de notre maison, ma mère penchée sur moi, les traits déformés par la colère. Mes mains se crispèrent. Je faillis refermer le coffre.

    — Reste, murmura une voix derrière moi.

    Lysséa. Elle se tenait tout près, sa main légère posée sur mon épaule. Ses yeux brillants me fixaient : tu peux supporter. Et comme pour adoucir le poids, elle glissa doucement :

    — On s’y habitue vite, tu verras… comme aux chaussures trop serrées.

    Soudain, un mouvement attira mon attention : Aedàn s’était recroquevillé, les bras en croix sur la tête. Il tremblait. Le cri, dans ma mémoire, enflait jusqu’à faire vibrer le sol. Alors Asmodée bougea. D’un pas lourd et sûr, il s’avança vers l’enfant et le prit dans ses bras. Aedàn ne résista pas : il s’y lova aussitôt, comme dans une carapace ancienne. Le démon aux yeux rouges me regarda par-dessus son épaule ; dans ses prunelles brillait une tendresse minérale, immuable. Puis il s’accroupit, serrant l’enfant contre lui. Une chape se refermait, lourde et protectrice : un figement qui veillait. Comme pour dire : tu peux continuer. Ce n’était pas la raideur de Severus, dressé pour tenir l’axe. C’était le poids d’Asmodée, mémoire figée qui se faisait carapace. Je respirai profondément. Le cri se répétait, encore et encore, mais il me semblait plus lointain. Je n’étais plus l’enfant pétrifié de l’époque.

    Au fond du coffre, un miroir brisé reflétait des fragments de mon visage. Je tendis la main et en pris un morceau. Le froid du verre me mordit la peau.

    — Qu’est-ce que c’est ? soufflai-je.

    Lysséa serra légèrement mon épaule.

    — Un morceau de toi.

    J’observai Asmodée. Il s’était reculé de quelques pas, laissant la porte derrière lui bien visible. Ses yeux avaient perdu leur dureté.

    — Merci. Je crois que c’est assez pour aujourd’hui, lui dis-je.

    Aedàn, toujours au loin, m’observait. Je levai la main vers lui ; il esquissa un geste timide avant de se blottir à nouveau dans l’ombre. Je rangeai le fragment de miroir contre moi et refermai le coffre. La serrure se verrouilla dans un cliquetis doux.

    Je baissai les yeux : la clé n’était plus dans ma main. Je fouillai le sol autour de moi, mes poches, rien. Elle avait disparu. Je relevai les yeux vers Asmodée. Il me fixait toujours, impassible. Ses lèvres ne bougèrent pas, mais une voix grave vibra dans ma poitrine : pas aujourd’hui. Bientôt. Je compris que la clé n’était qu’une autorisation provisoire. Je calai le fragment contre moi comme on garde un talisman. La salle du gouffre s’effaça progressivement autour de moi. La dernière image fut celle d’Asmodée, toujours devant la porte, immobile, mais avec une lueur adoucie dans les yeux.


    Je me réveillai dans mon lit, le cœur battant mais comme suspendu entre deux mondes. Le carnet reposait sur ma poitrine, lourd et chaud. Le fragment, invisible, semblait vibrer en moi. Je restai là un long moment, à écouter le silence de la maison. La peur était toujours là, mais elle avait perdu son emprise. Je refermai les yeux, le carnet serré contre mon torse, et le sommeil me reprit.

    8 – Un réveil apaisé

    Je me réveillai avant la sonnerie, comme si mon corps avait décidé qu’il avait assez dormi. Cette fois, rien ne tremblait : la lumière du matin filtrait à travers les rideaux, pâle mais stable. Je restai allongé un moment, à me rappeler mon rêve : Asmodée, le seuil, la clé froide dans ma main. Mais au lieu de me hanter, il avait laissé en moi une impression d’espace : une chambre secrète, scellée depuis des années, venait de s’entrouvrir.

    Je me levai lentement, enfilai un t-shirt et gagnai la salle de bain. La maison était silencieuse : Constance et Anouk dormaient encore.

    Je relevai les yeux vers le miroir. Un instant, mon reflet se fragmenta, comme une vitre sous tension prête à éclater. Je clignai, et tout redevint intact. Je m’approchai : j’avais l’air fatigué, mais mes épaules semblaient moins tendues que la veille. Quelque chose s’était relâché.

    Chaque fissure est un point de vie arraché aux murailles. Le cœur du donjon se rapproche.

    — Calion

    Je posai mes mains sur le bord du lavabo et soufflai :

    — On dirait que ça a bougé.

    Je n’attendais pas de réponse. Pourtant, je sentais que je n’étais pas seul : Asmodée, Aedàn, Lysséa… ils étaient là, en arrière-plan, silencieux mais attentifs. Je me redressai, inspirai profondément et passai un peu d’eau froide sur mon visage.

    Ces derniers jours avaient été éprouvants, mais je sentais qu’un seuil venait de céder. Je n’avais pas dissipé toutes mes ombres ; je savais que d’autres portes restaient closes. Mais la présence d’Asmodée n’était plus un obstacle : il devenait gardien bienveillant, et je pouvais avancer sans craindre d’être broyé par mes souvenirs. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais léger. Pas euphorique : simplement un peu plus vivant.

    Je sortis de la salle de bain et rejoignis mon bureau. J’avais envie d’ouvrir mon carnet, d’y écrire quelque chose. Peut-être juste : « Merci. »

    Mais mes yeux accrochèrent quelques mots griffonnés en bas de la page. Je ne me souvenais pas les avoir écrits.

    « De rien. »

    Je n’en étais qu’au début du chemin.

    Chapitre 6 – Le miroir rassemblé

  • Chapitre 4 – Les failles du quotidien

    1 – Le plat de pâtes

    La lumière froide du soir enveloppait la cuisine. Le lave-vaisselle, plein, patientait pour qu’on le lance ; des miettes et des tasses mal rincées traînaient sur le plan de travail. Anouk dessinait sur un coin de la table, concentrée sur ses feutres, la langue dépassant légèrement de sa bouche : un monde à part, presque imperméable à nos éclats.

    — Tu pouvais au moins lancer le lave-vaisselle, dit Constance en s’en chargeant « à ma place. »

    — Je viens juste de rentrer, répliquai-je. Je prépare déjà le repas.

    — Un plat de pâtes, ce n’est pas vraiment…

    Le frigo claqua — un bruit sec, métallique, comme une lame qu’on dégaine. Anouk leva la tête ; mes mains s’étaient déjà fermées en poings. Ma nuque raide, comme celle d’un enfant pris en faute.

    — Tu répètes toujours que tu fais le repas, reprit Constance en remontant ses lunettes, mais tu oublies que je m’occupe de tout le reste : les lessives, les rendez-vous d’Anouk, les papiers…

    Le vieux refrain reprenait. Nos phrases se chevauchaient, la cuisine rétrécissait comme une arène. Chaque mot ricochait plus fort. Anouk avait cessé de dessiner. Sa main restait suspendue au-dessus de la feuille. Son regard glissait d’un visage à l’autre, inquiet.

    — J’ai l’impression d’être seule à porter tout ça, dit Constance en haussant la voix.

    Je savais qu’elle n’exagérait pas : j’aurais pu m’investir encore plus. Mais la phrase m’échappa, trop fort :

    — Moi aussi !

    Anouk sursauta et, soudain, ses yeux se remplirent de larmes. Elle essaya de se cacher derrière son dessin, mais ses épaules tremblaient. Chacun retenait son souffle ; le vrombissement du lave-vaisselle emplissait maintenant tout l’espace. Ma gorge se serra. La honte montait comme une vague acide. Tout mon corps me criait de me raidir. Ne pas crier. Ne pas ajouter de peur. Constance s’était tournée vers Anouk :

    — Chérie, ça va…

    Je l’observai poser doucement une main sur l’épaule de notre fille. Elle avait ce ton et ce geste qui apaisaient tout. J’avais toujours admiré sa façon de trouver les mots justes, là où moi je restais maladroit. Mais Anouk pleurait déjà, des larmes muettes qu’elle ne cherchait même pas à essuyer. Constance n’avait pas besoin de s’excuser ; mon corps m’accusait déjà, comme s’il portait seul toute la faute.

    — Ça suffit, murmurai-je, la voix étrangère.

    Je laissai tomber les pâtes dans l’eau bouillante et sortis, la mâchoire douloureusement serrée.


    Cette nuit-là, la maison m’étreignait, étouffante comme une armure. Je comptai les heures dans l’obscurité, la nuque crispée. Chaque bruit me ramenait à d’anciens soirs de dispute : portes qui claquent, pas précipités, huis clos invisible.


    Le lendemain matin, alors qu’Anouk était occupée à enfiler ses chaussures dans l’entrée, Constance m’attira dans notre chambre. Elle referma la porte derrière elle doucement, comme pour éviter que le moindre bruit filtre.

    — Je réfléchis depuis longtemps à comment te le dire, commença-t-elle d’une voix basse.

    Je me tenais debout, maladroit, comme un adolescent convoqué par un professeur. Ma nuque était déjà raide ; je savais que ce qui allait suivre me transpercerait. Constance inspira profondément, remit ses cheveux en arrière avec la lenteur d’un geste mille fois répété.

    — Je ne sais pas combien de temps je pourrai continuer comme ça.

    Ses mots claquèrent comme une porte, résonnant dans ma poitrine. L’air se retira, ma gorge se serra, mon corps se replia dans la vieille peur. Les yeux rivés au sol, je restai muet.

    Elle parlait encore, mais je n’entendais plus. Ses mots se dissolvaient, étouffés par l’épaisseur de l’air. Un autre lieu s’imposa. Une autre voix, comme surgie d’un couloir lointain. Celle de la conseillère conjugale, des mois plus tôt.

    2 – Un flashback conjugal

    La maison de ville avait quelque chose d’apaisant dès le seuil. Une salle claire sur jardin, murs sable, coussins beiges, odeur de cire et de thé épicé : tout semblait m’inviter à relâcher mes épaules. La conseillère conjugale nous accueillit avec un sourire chaleureux, une femme d’une quarantaine d’années, cheveux châtains relevés en un chignon flou, un collier de pierres vertes autour du cou.

    — Entrez, installez-vous. Vous préférez le canapé ou les fauteuils ?

    Je laissai Constance choisir. Elle désigna le canapé d’un geste rapide et s’y assit, les mains jointes entre les genoux. J’eus l’impression qu’elle s’enfonçait dans les coussins pour se cacher. La pièce donnait sur un petit jardin : au fond, un pommier encore dénudé de l’hiver dressait ses branches comme des bras maigres. La conseillère prit place dans un fauteuil bas, un carnet posé sur ses genoux. Elle nous observa un instant, ses prunelles sautant de visage en visage.

    — Alors… qu’est-ce qui vous amène ?

    Je sentis mes épaules se raidir. Par réflexe, je me tournai vers Constance : c’était elle qui avait provoqué ce rendez-vous. Mais elle secoua la tête, les yeux déjà brillants.

    — Je… je ne vais pas réussir à en parler sans pleurer, murmura-t-elle.

    Elle détourna le regard, comme honteuse. La conseillère lui tendit une boîte de mouchoirs, puis se tourna vers moi.

    — Vous pouvez commencer ?

    Je me sentis pris de court : je n’avais rien préparé. J’inspirai profondément.

    — On se dispute beaucoup en ce moment. Souvent pour des broutilles.

    La conseillère nota un mot sur son carnet, sans m’interrompre.

    — On se mesure sans cesse : qui fait quoi, qui en fait trop ou pas assez…

    Je jetai un coup d’œil à Constance : elle ne disait rien, ses mains crispées sur ses genoux.

    — On s’enferme dans nos listes : qui a lavé la vaisselle, plié les lessives, taillé la haie, pris les rendez-vous pour Anouk… On tient des comptes chacun de notre côté : c’est toujours là, en fond. Et à force, ça explose. Peut-être qu’on est juste épuisés, tous les deux.

    Je me tus, mal à l’aise. La conseillère laissa le silence s’installer, sans chercher à combler le vide. J’entendais le bruit léger d’un merle dans le jardin. Constance finit par relever la tête, dégageant ses boucles rousses d’un geste hésitant, comme si elle cherchait de l’air.

    — Je suis d’accord avec tout ça, souffla-t-elle. Mais ce n’est pas juste le ménage.

    Elle inspira, essuya ses larmes d’un revers de main.

    — Ce qui m’embête le plus, c’est qu’on n’a plus de complicité. On se dispute pour le ménage parce que c’est le seul sujet de conversation qu’on a encore.

    Je sentis un pincement dans la poitrine ; je voulais protester, dire qu’on parlait aussi d’Anouk, de nos journées, de nos projets… mais je savais qu’elle avait raison.

    — Je ne me sens plus proche de toi, reprit-elle en me regardant. Avant, on se confiait, on riait ensemble. Maintenant… on se croise. Tu t’enfermes dans ta chambre pour travailler, moi je m’occupe d’Anouk, et on s’effleure à peine.

    Ses mots la faisaient reculer, hors de ma portée. Je baissai les yeux : je n’avais pas envie de la contredire.

    — Et je ne peux pas continuer comme ça, ajouta-t-elle d’une voix plus ferme.

    La conseillère hocha lentement la tête.

    — Je comprends. Vous avez identifié les symptômes : les disputes autour du ménage, les comptes implicites… mais aussi ce qu’il y a derrière : le manque de lien, de complicité. C’est souvent ce qui ronge les couples, plus que les désaccords en eux-mêmes.

    Elle croisa les mains sur son carnet :

    — Si je vous demandais de me dire un souvenir récent de complicité, qu’est-ce qui vous viendrait ?

    Je jetai un regard à Constance ; elle haussa légèrement les épaules. Je n’avais pas de réponse non plus.

    — Justement, murmura-t-elle. Je ne m’en souviens pas.

    La conseillère fit un signe de tête :

    — C’est un point de départ. Nous allons travailler là-dessus. Recréer des moments ensemble qui ne soient pas liés aux corvées ou à la gestion du quotidien. Parce que soyons honnêtes : personne n’a envie d’avoir « pliage de linge » comme souvenir romantique.

    Je sentis la honte monter, la même qu’au soir de la dispute. Je hochai la tête, absent. La conseillère esquissa un sourire :

    — Ce n’est pas irrémédiable. Mais ça demandera de la patience… et d’accepter de se dire les choses avant que la cocotte-minute n’explose.

    Constance acquiesça, ses yeux encore humides. Elle semblait déjà épuisée par le simple fait d’avoir parlé. Je croisai ses yeux ; un frisson me traversa. À un souffle de moi, elle semblait déjà sur l’autre rive. La conseillère attrapa un feutre et traça un cercle autour d’un point central :

    — Voilà le problème. Vous devriez l’affronter côte à côte, mais vous vous tenez de chaque côté du cercle, à vous tirer dessus.

    Je fixais le diagramme : le point central ressemblait à un trône dans une salle circulaire. Et, l’espace d’un instant, il me sembla que la conseillère elle-même y siégeait, silhouette hiératique, juge silencieux. Je détournai les yeux, mais l’impression resta collée à ma rétine.

    3 – Quand les voix s’entrechoquent

    Je clignai des yeux : la voix de la conseillère s’effaça, c’était Constance qui parlait. Je revins lentement au présent, comme on remonte d’un rêve trop profond. Elle me fixait, les bras croisés. Je n’avais rien entendu de ce qu’elle venait de dire. Je tentai de rattraper le fil, mais il m’échappait encore.

    Constance attendit un instant en ajustant ses lunettes, son regard hésitant, puis soupira. Elle ouvrit la porte et sortit, me laissant seul avec le silence.

    Je m’étais retrouvé seul dans la maison après le départ de Constance et d’Anouk pour l’école. Le cœur lourd, les mains engourdies, le goût amer de la honte. La phrase qu’elle venait de prononcer — Je ne sais pas combien de temps je pourrai continuer comme ça — tournait en boucle dans ma tête. Je fixai la poignée de la porte entrouverte, tandis qu’un souffle d’air frais s’engouffrait par la fenêtre.

    L’envie de fuir, de tout claquer, me traversa : partir sans rien dire, laisser derrière moi cette tension sourde qui s’était installée dans la maison. Mais je restai là, immobile, attendant qu’une clé tombe du ciel. De quoi rouvrir quelque chose en moi. Ou entre nous.


    De retour dans ma chambre-bureau, le souvenir du rendez-vous avec la conseillère me collait encore à la peau. L’image du diagramme qu’elle avait tracé sur le tableau me hantait : un point central encerclé, comme un trône au milieu d’une salle circulaire. Je restai assis un long moment sur le bord du lit. À chaque respiration, mes épaules se raidissaient, prisonnières d’une armure invisible qui gagnait du terrain.

    Severus.

    Dans ma tête, le trône sur le tableau de la conseillère se précisait : Severus y siégeait, impassible. Son regard avait la solidité d’un bois poli par l’usage, droit et souple à la fois. Tiens ton axe. Garde l’assise. Ce qui vacille, nous le stabiliserons plus tard.

    Je me levai pour aller dans la salle de bain. Le couloir semblait trop calme, la maison retenant son souffle. J’allumai la lumière d’un geste automatique. Le reflet me fixait, cernes creusés, mâchoire crispée. Une silhouette que je n’avais pas envie d’assumer. Personne ne veut voir ça. Sauf moi.

    Tarsis.

    Ses mots me frappèrent comme une gifle, mais sous le tranchant, il y avait une promesse : lui seul regardait vraiment. Je détournai les yeux, incapable de soutenir plus longtemps ce miroir complice et cruel.

    Je coupai la lumière, repartis dans ma chambre et m’installai au bureau. Le carnet que Léna m’avait donné trônait au centre de la table, bien en évidence, comme s’il me défiait. Je le fixai longtemps, espérant qu’une phrase s’impose d’elle-même. Rien ne venait. Je le pris en main : le cuir était froid, légèrement rugueux. J’ouvris à la première page vierge et pris mon stylo. La pointe resta suspendue au-dessus du papier. Les mots restaient coincés dans ma gorge, incapables de se transformer en lignes. Une pensée surgit : tu pourrais aller ouvrir une bouteille.

    L’idée me coupa le souffle, comme un vieux démon sorti des ténèbres.

    Asmodée.

    Massif, minéral, accroupi à quelques pas de moi, un sourire oblique au coin des lèvres. Son ombre s’étira sur le mur jusqu’au plafond, une coulée sombre qui faisait craquer la charpente. Il tapota le goulot invisible d’une bouteille contre sa paume, comme pour m’en rappeler le poids familier. Un verre pour calmer l’angoisse. Un deuxième pour ne plus rien sentir. Puis la spirale. Je sentais presque le goût du rhum, le vertige de la première gorgée : une anesthésie rapide. C’était la fonction d’Asmodée : figer ou engourdir. Peu importait le moyen : geler le passage ou geler mes sens. Asmodée avança d’un pas, mais une ombre se glissa entre nous.

    Severus.

    Droit, immobile, l’armure sombre fendue de lumière par endroits. Son regard ébène me cloua sur place. Tu sais où ça mène, dit-il simplement. Je reposai le stylo, les mains plaquées sur le bureau, les mâchoires serrées. Derrière mes paupières closes, le démon et le pilier se faisaient face.

    — Non, soufflai-je.

    Un souffle m’échappa, comme si je sortais d’apnée. Mes doigts se desserrèrent lentement sur le bureau, laissant la tension filer par petites secousses dans mes bras. Une voix familière vint alors à la rescousse : allez, reprends tes exos de psycho. C’est fait pour ça.

    Lysséa.

    Je rouvris les yeux. Le carnet était toujours intact, sa page blanche me narguait. Hop, un mot, puis un autre. Comme des pompes : ça fait mal, mais ça muscle.

    Sa voix sonnait comme un coach à la blague facile. L’instant d’après, elle se fit plus sèche, coupante. Je refermai brusquement le carnet, le glissai dans un tiroir. Puis j’allai chercher la boîte de carnets du grenier : je l’ouvris à moitié.

    Un craquement du plancher me fit sursauter, mon corps se raidit aussitôt. Mon esprit y reconnut les pas précipités d’autrefois, juste avant que la porte de ma chambre d’enfant ne s’ouvre. Je mis plusieurs secondes à comprendre qu’il n’y avait personne : juste la maison qui travaillait. Puis une voix grave s’interposa, posée comme un pilier : tiens ton axe. Ne cède pas.

    Severus.

    Son ombre s’était rapprochée. Je refermai la boîte d’un claquement sec, comme un verdict, et la poussai du pied sous le bureau, jusqu’à ce qu’elle disparaisse de mon champ de vision. La voix de Lysséa se fit alors plus acide : tu préfères t’allonger plutôt que t’entraîner… Pas étonnant que Constance soit fatiguée de toi.

    Elle semblait se détourner, son espièglerie devenue pique. Un murmure effleurait alors ma tempe, doux comme une évidence.

    Pars…

    Tarsis.

    Je m’assis, dos droit, respiration lourde. La nuit tomba sans que j’allume la lumière. Figé, reflet de Severus sur son trône. Pourtant, derrière mes tempes, Lysséa et Tarsis chuchotaient encore. Et le regard d’Asmodée pesait, force obscure qui m’attirait plus bas.

    Un hululement retentit, suivi du griffement et du battement d’ailes contre la cheminée. Comme un avertissement. Une tentative de me rappeler à la surface.

    4 – Le théâtre de cendres

    Je descendis discrètement à la cave, juste pour m’éloigner. Le cliquetis des clés dans ma main me paraissait plus net que tout le reste. Je verrouillai la porte, comme un adolescent qui se retranche.

    Un souffle épais m’assaillit aussitôt, chargé d’huile rance, de poussière humide, d’un relent métallique qui me fit penser à du sang séché. Les murs suintaient une odeur de terre en fermentation. Le néon clignotait au-dessus de moi comme un cœur malade, et chaque battement projetait des ombres difformes qui s’étiraient le long des étagères. Sous mes semelles, le béton ne vibrait plus comme un sol : il avait la lourdeur d’une dalle de plomb, le goût muet de la cendre.

    Une cellule, songeai-je. Ou un fourneau éteint, en attente d’embrasement.

    Un écho de pas me suivait. Quand je me retournai, je crus voir une silhouette vacillante : elle se dissipa aussitôt, ne laissant qu’un vide moite. Je m’adossai contre la porte, le souffle court. Au-dessus, un éclat de voix de Constance… puis le rire clair d’Anouk. Ce rire fendit l’air comme une lame. Elles ont l’air bien toutes les deux.

    Leur complicité sonnait comme une langue étrangère. Alors une pensée, douce et implacable, me heurta de nouveau : peut-être que je devrais partir. Si le mieux que je puisse faire ne suffisait pas, si je n’étais qu’un poids, alors pourquoi rester ?

    Tarsis.

    — Oui… je devrais peut-être partir, murmurai-je.

    Non. Le mot claqua, résonnant dans les murs comme un coup de marteau sur une enclume.

    Severus.

    Droit sur son trône, le port altier comme une poutre maîtresse. Tu tiens ton axe. Tu soutiens la structure. C’est ta place. Je pouvais presque le voir, dressé dans un coin de la cave, son ombre plantée dans le béton comme une colonne de soutènement, une poutre rougie par le feu.

    Je baissai les yeux. Sur l’étagère en face, un carton entrouvert laissait dépasser le chapeau que j’avais acheté quelques semaines plus tôt. Je le pris : le velours orange paraissait avoir terni, couvert d’une poussière grise. Dans mes mains, il ressemblait moins à un vêtement qu’à une peau morte, un rôle abandonné.

    Je le replaçai dans le carton. Mes doigts heurtèrent quelque chose de dur : un éclat de miroir. Je sortis le carton entier et le vidai. Les morceaux se répandirent au sol comme des dents arrachées. Dans leur surface mate, je ne vis pas mon visage, mais un cortège de masques fissurés : l’un riait sans son, l’autre hurlait muet, un troisième me fixait de ses orbites vides.

    Je rangeai les fragments, les mains tremblantes, voulant sceller ces versions corrompues dans une urne que nul ne devait rouvrir. Voilà ce que je suis. Je refermai le carton et le poussai sous l’étagère : il s’y enfonça comme un cadavre qu’on dissimule sous la vase.

    De nouveau, les bruits au-dessus — vaisselle, pas pressés — me parvenaient comme des échos étouffés, distordus, lointains. La vie continuait. Mais ici, rien ne respirait. Je me sentais prisonnier de ce laboratoire d’ombres, vase noire où tout se défaisait. Je m’assis sur le tabouret, dos collé au mur humide. Mes bras se croisèrent d’eux-mêmes, sarcophage vivant.

    Je fermai les yeux. L’envie de boire resurgit, fugace, comme une tentation de jeter du feu sur cette matière pourrie. Mais ce chemin était une impasse.

    Le néon clignota une dernière fois et s’éteignit. La cave s’engloutit dans le noir.

    Silence. Plus de voix.

    Severus. Droit, immobile, pilier dans l’obscurité.

    Tiens.

    Ne cède pas.

    Je calai ma respiration sur la sienne. Pour cette nuit, il avait gagné.

    5 – Léna : Le corps figé

    Léna m’accueillit avec son sourire habituel, un peu plus large que la dernière fois. Son salon sentait le café chaud et le bois ciré. Le rideau de la baie vitrée ondulait sous le souffle du jardin.

    — Vous voulez un café ? proposa-t-elle.

    J’eus un instant d’hésitation. Mais je n’avais pas envie de lui opposer un « non » de plus.

    — Oui… pourquoi pas.

    Elle se leva et me servit un café dans un mug un peu ébréché, décoré d’un chat endormi.

    — Je garde toujours ce mug pour mes patients les plus raides, dit-elle avec un clin d’œil. Le chat, ça les inspire. Et l’ébréchure, ça rappelle qu’on n’a pas besoin d’être intact pour servir à quelque chose.

    Je le pris entre mes mains ; la chaleur me traversa, agréable.

    — Asseyez-vous comme d’habitude, dit-elle en reprenant place dans son fauteuil.

    Je m’installai sur le canapé beige, les épaules raides, les doigts crispés autour du mug.

    — Voilà, reprit-elle doucement. Vous voyez ? Vous êtes « droit comme un piquet. »

    Je tentai un sourire maladroit :

    — Oui, je sais…

    — Ce n’est pas un reproche, précisa-t-elle. Mais vous vous tenez comme si vous étiez seul sur un trône, contraint de ne pas faillir. Vous tenez… mais à quel prix ?

    Je détournai le regard. Son image me heurta : le trône, Severus. La même posture raide, inflexible.

    — Je… je ne peux pas faire autrement, murmurai-je.

    — Vous en êtes sûr ? Essayez de baisser vos épaules, de relâcher la nuque.

    Je m’exécutai, maladroitement. Un soupir m’échappa sans que je le veuille.

    — Vous sentez la différence ? demanda Léna.

    — Oui… mais c’est difficile.

    Elle hocha la tête :

    — C’est le même réflexe que l’enfant qui se pétrifie pour survivre. Vous avez appris à vous verrouiller, mais aujourd’hui, cette rigidité vous isole.

    Je restai silencieux.

    — Quand vous sentez la peur dans les yeux d’Anouk, qu’est-ce que ça vous fait ?

    Sa question me transperça. Je revoyais ma fille le soir de la dispute, ses larmes silencieuses. Ma gorge se serra.

    — J’ai honte, soufflai-je. Alors je me raidis encore plus.

    — Vous voyez ? Votre retrait entretient le malaise. Vous croyez protéger… mais en réalité, vous vous coupez d’elle.

    Je fixai le mug chaud dans mes mains, incapable de répondre. La peur de lui transmettre mes propres failles m’étreignit.

    — Vous m’avez dit que vous vous sentiez de plus en plus épuisé, reprit-elle. Vous sentez que vous glissez ?

    — Oui… comme à chaque fois. Et… je pense à boire.

    Le mot m’échappa avant que je puisse le retenir. Léna ne réagit pas, sinon par un hochement de tête tranquille.

    — J’ai toujours fait ça quand je commençais à sombrer, avouai-je. C’est plus facile que… d’admettre qu’on est déprimé.

    — Vous avez déjà pris des antidépresseurs ?

    Je secouai la tête :

    — Jamais. Dans ma famille, on ne parle pas de ça. La dépression, c’est un sujet tabou.

    — Je comprends. Mais ce que vous me décrivez me fait penser qu’il serait bon d’en discuter avec votre médecin traitant. Pour envisager un soutien médicamenteux, même temporaire.

    Je me raidis :

    — Je ne sais pas si…

    — Ce n’est pas un aveu de faiblesse, dit-elle doucement. C’est accepter un coup de pouce, le temps de retrouver un peu de stabilité.

    Je soupirai :

    — Je vais y réfléchir.

    Léna esquissa un sourire :

    — C’est déjà beaucoup.

    Elle laissa l’instant s’allonger, puis reprit :

    — Et si, plutôt que de fuir vos émotions, vous appreniez à les observer ?

    Je hochai la tête sans être sûr de comprendre.

    — Vous pouvez commencer par observer votre corps, comme aujourd’hui, et noter ce que vous ressentez. Même si ce sont juste des mots-clés. Ça vous aidera à vous reconnecter à vous-même, et à Anouk.

    Je gardai le mug dans mes mains comme un talisman ; il était tiède maintenant, mais je n’avais pas envie de le lâcher. Quand la séance se termina, Léna m’accompagna jusqu’à la porte.

    — On se revoit dans deux semaines ?

    — Oui.

    — Autour d’un café ?

    Je tentai un vrai sourire :

    — D’accord.

    — Gardez le mug, il vous fera penser à prendre soin de vous.

    Surpris, j’acceptai le cadeau. Avant de sortir, mon regard accrocha un détail que je n’avais jamais remarqué : sur une étagère derrière son fauteuil, une petite statuette en bois représentait une chouette aux yeux ronds, posée bien droite sur un socle. Ce n’était qu’un bibelot, mais mon regard s’y attarda : impossible de ne pas y voir un écho à mes propres rêves. Je restai un instant immobile, le regard accroché à elle.

    — Elle vous plaît ? demanda Léna, en remarquant mon regard.

    — Oui… Elle est…

    Je ne terminai pas ma phrase. La chouette semblait me fixer, immobile et patiente.

    — C’est un symbole de veille, vous savez… Elle m’a été offerte par une amie. Donc elle, je la garde ! Elle me veille surtout quand je pique du nez pendant mes lectures…

    Je hochai la tête en souriant.

    6 – L’air du large

    Je me retrouvai dans la rue quelques minutes plus tard, le vent froid sur le visage. Vous tenez debout, mais vous êtes seul sur votre trône. La phrase de Léna me collait à la peau. Alors j’avais suivi son conseil : marcher un peu pour digérer nos échanges. J’avais quitté le centre-ville, mes mains profondément enfoncées dans les poches de ma veste, sans vraiment savoir où j’allais.

    Je levai vaguement les yeux : le ciel était d’un gris uniforme, déprimant. Les nuages semblaient écraser la ville sous leur poids. Une pensée acidulée, pas la mienne : sérieux ? C’est ça ta manière de digérer ? On dirait que tu rumines du béton. Lysséa bondit en imagination à mes côtés, le bonnet orange éclatant. Viens, on éclabousse tout ça de couleur, tu verras, ça respire mieux.

    Je pris un chemin qui longeait le port. L’air sentait le sel, le gasoil et les algues : une odeur d’horizon. Au loin, des navires manœuvraient lentement pour quitter les quais : des ferries massifs, quelques voiliers, un cargo qui faisait résonner sa sirène grave. Je m’arrêtai un instant, le regard fixé sur eux.

    Eux au moins, ils savent où ils vont.

    L’idée me noua la poitrine. Je me surpris à imaginer ma silhouette sur l’un de ces navires, fuyant la maison, Constance, Anouk, mes responsabilités. Le rêve d’un apaisement par la disparition. Mais je secouai la tête et redressai les épaules : Severus n’aurait jamais laissé faire.

    Je repris ma marche. Mes pas résonnaient sur les pavés humides ; je sentais mes épaules toujours aussi raides, malgré les conseils de Léna. Je croisai un couple qui se tenait par la main. Ils marchaient lentement, parfaitement synchronisés, leurs épaules se frôlant. La femme dit quelque chose ; l’homme éclata de rire, un vrai rire, sans retenue.

    Je détournai les yeux.

    Alors surgit une image : Constance et moi, au bord de la mer, des années plus tôt. Elle riait fort, ses cheveux flottant dans le vent. C’était avant qu’Anouk ne parle.

    Respire, souffla Lysséa, tu ne voudrais pas que je le fasse à ta place. Et je fus soulagée de sentir son espièglerie se tourner à nouveau vers moi, non contre moi. Je pris une grande inspiration : l’air marin me râpa la gorge.

    Dans la vitrine d’une boutique fermée, mon reflet me sauta au visage : traits tirés, dos voûté, mains enfouies. Je me penchai vers la vitre, au point de presque la heurter. Je touchai machinalement ma poche gauche : j’y sentais le mug écaillé de Léna que j’avais glissé là par réflexe. Un souvenir de chaleur, fragile mais présent.

    Je longeai le parc municipal. Les arbres dépouillés claquaient doucement au vent ; quelques joggeurs passaient, leurs baskets martelant le sol. Je me sentais étranger à leur énergie.

    Je m’arrêtai devant une barrière surplombant le port. Des mouettes criaient au-dessus de l’eau grise. Je me penchai légèrement ; l’envie absurde de tout lâcher m’effleura.

    — Non.

    Le mot me surprit : je l’avais dit à voix haute, comme dans la cave. Je me redressai d’un coup.

    Un souffle, un pas : ce n’est pas sorcier. Lysséa était là, juste derrière moi. Enfin… je crus la voir : sa silhouette fine, son bonnet orange. Elle m’adressa juste un clin d’œil avant de filer à toute allure, ses boucles bondissant et ses bras moulinant comme si courir devait être une blague à chaque pas.

    Je la suivis des yeux.

    Je repris ma marche. Le poids de la dispute avec Constance était toujours là, mais mes pas s’étaient faits un peu plus réguliers. Je traversai le parc jusqu’à atteindre la sortie Est : un portail en fer forgé, le même genre que celui qui apparaissait dans mes rêves. Je le fixai quelques secondes ; l’envie d’y voir un signe me frôla, mais je n’avais pas la force de creuser.

    Je poussai le battant et retrouvai la rue. Le ciel semblait plus bas que jamais. Je sortis le mug de ma poche : son éclat au rebord le rendait cabossé, familier. Je le rangeai doucement et repris ma marche un pas après l’autre, le mug au chaud dans ma poche.

    7 – Imagination active : La brèche invisible

    Après le dîner, je me laissai tomber sur le bord du lit, les coudes appuyés sur mes genoux, seul dans ma chambre-bureau. J’aurais voulu frapper à la porte de Constance, juste dire « Je suis là. » Mais je choisis le carnet. Encore. Il m’attendait déjà là, posé sur mes cuisses. La page blanche pesait des tonnes. Je fixai le plafond un long moment. La lumière du lampadaire de la rue filtrait par les stores, dessinant des lignes jaunes sur les murs gris. Mes mâchoires étaient si serrées que j’avais mal aux tempes.

    — Ça ne sert à rien, pensai-je à voix basse.

    J’avais envie de tout refermer : le carnet, les stores, mon cœur. Mais mon regard tomba sur le mug de Léna, posé sur la table de nuit. L’éraflure sur le rebord racontait déjà une histoire. Comme moi. C’était le premier objet personnel que j’avais installé dans cette chambre-bureau. Un détail ridicule, mais qui me donnait l’impression de m’ancrer quelque part.

    Allez, fais ta tambouille magique.

    La voix de Lysséa semblait chuchoter à mon oreille.

    — Tu crois qu’il acceptera de lâcher un peu de terrain ? murmurai-je.

    Lysséa surgit derrière mes paupières closes, bonnet orange légèrement de travers. Elle l’ajusta d’un geste vif, bras croisés, sourire piquant au coin des lèvres.

    Si tu joues malin, t’as une chance de le faire bouger.

    — On ne peut pas juste le lui demander ? demandai-je.

    Elle haussa les épaules : Severus n’est pas Asmodée. Si tu arrives la bouche pleine de prières, il te cloue sur place. Mais côté cerveau, ça ne tourne pas toujours à plein régime.

    Je me redressai légèrement. Ça ressemblait à un jeu de rôle : préparer un plan avant d’affronter un boss.

    — Alors quoi ? On détourne son attention ?

    Pas exactement, répondit Lysséa. Il faut le toucher là où il ne s’y attend pas.

    Je fronçai les sourcils.

    — Mais… comment ?

    Elle esquissa un sourire, tirant distraitement sur son ruban rouge : tu le connais. Il ne veut pas faillir, pas perdre la face. Si tu arrives à lui rappeler pourquoi il protège autant… peut-être qu’il acceptera d’écouter.

    Je tentai d’imaginer Severus sur son trône, droit comme une poutre, les yeux sombres comme l’ébène. Sa stature m’écrasait.

    — Et si je n’y arrive pas ?

    Elle éclata d’un petit rire. Alors on trichera. T’as oublié ? C’est mon domaine.

    Sa voix était ferme mais encourageante. Je l’admirai, fasciné par la lumière qui semblait émaner d’elle. Un rayon d’espoir dans l’effondrement.

    — Tu seras là ?

    Évidemment, tu crois que je vais rater le spectacle ?

    Un courant d’air traversa la pièce ; j’ouvris les yeux. Ma chambre était silencieuse, mais le bruit du vent dans la cheminée ressemblait au battement d’ailes d’une chouette. Je posai le carnet sur la table de nuit, juste à côté du mug. Côte à côte, ils formaient un totem dérisoire : ma petite forteresse.

    Je soupirai et me laissai glisser sur le lit. Je pensai à Constance : je la vis dans une autre maison, souriante, les murs beiges autour d’elle. Anouk courait autour d’elle, légère, insouciante, dans une scène lavée de toute trace de moi. Une boule se forma dans ma gorge.

    Je secouai la tête : je ne voulais pas m’endormir avec cette image. Alors je croisai les bras sur ma poitrine, pensai de nouveau à Severus, et fermai les yeux. Le plafond au-dessus de moi se fit couvercle. Mes muscles se raidirent encore. Je n’étais pas sûr de pouvoir le faire plier. Mais je savais que je n’étais plus tout à fait seul : Lysséa avait tracé un fil invisible vers la scène qui m’attendait. Au moment de sombrer, une voix sembla s’imprégner dans mon esprit, comme écrite dans une encre invisible :

    La force ouvre la route, mais la ruse dévoile les passages cachés. Chaque passage mène à une épreuve.

    — Calion

    Je laissai les mots flotter. Le sommeil m’emporta.

    8 – Rêve : Le trône fissuré

    Je marchais dans l’obscurité. Sous mes pieds nus, le sol froid se dérobait à chaque pas, dans un couloir interminable sans murs. Une lumière vacilla à ma gauche. J’aperçus Lysséa, vissant son bonnet orange sur la tête en guise de préparation. Elle me fit un signe insouciant avant de filer entre des colonnes que je n’avais pas vues.

    — Lysséa !

    Ma voix se perdit dans l’espace. Je suivis les colonnes ; elles formaient un cercle immense, taillé dans la pierre grise. Au centre, un trône de granit s’élevait sur une estrade, sombre et massif. Severus y était assis.

    Je m’arrêtai net.

    Il portait une armure noire, polie comme du bois verni. Ses mains reposaient sur les accoudoirs. Ses épaules droites soutenaient le poids invisible de la salle. Il ne clignait pas des yeux.

    — Severus…

    Il se tourna enfin vers moi. Sa voix résonna comme le choc sec d’un maillet sur un tenon parfaitement ajusté :

    — Si je quitte ce siège, l’édifice perdra son aplomb.

    Je fis un pas vers lui ; le sol vibra sous mes pieds.

    — Non, Severus. Rien ne s’écroulera.

    — Tu n’en sais rien.

    Son regard sombre me cloua comme une planche brute.

    — Ce trône me tient droit. Je m’endurcis ici, pour que ses cris, ses accusations, ses frappes glissent sans fissurer la charpente.

    Je m’arrêtai. Les mots résonnaient comme un coup dans le ventre.

    — Les cris, les frappes de qui ?

    Je connaissais la réponse. Mais j’avais besoin de l’entendre.

    Severus détourna légèrement le regard, comme pour vérifier l’aplomb d’une ligne invisible. Sa voix, plus basse, tomba comme un poids ajusté à sa place :

    — Elle.

    Un courant d’air glacial me traversa. Une silhouette floue passa derrière moi ; je crus voir ma mère, mais elle disparut aussitôt. J’entendis le claquement d’une porte. Je fermai les yeux : c’était le même bruit que dans ma chambre d’enfant.

    — Tu n’es plus cet enfant, dis-je.

    Severus ne répondit pas.

    Lysséa apparut soudain à la périphérie de la salle. Elle tournait autour du trône, rapide et silencieuse. Sa lumière pétillante glissait sur les colonnes, révélant des fissures dans la pierre que je n’avais jamais vues.

    — Regarde, murmura-t-elle en s’adressant à moi. La salle n’est pas invincible.

    Je m’avançai encore. Severus me fixait, immobile comme une poutre sous charge.

    — Tu veux que je quitte ce siège ? demanda-t-il. Et selon toi, que deviendra l’édifice ?

    Sa peur traversa l’air, fine et glacée, comme un filet d’eau sous le bois.

    — Tu crois que je ne protège que toi. Mais c’est toute la structure que je soutiens, ajouta-t-il.

    Je pensai à Constance. À Anouk. À nos disputes. Au silence qui avait pris toute la place.

    — Mais tu es seul, Severus.

    Il serra les accoudoirs, comme pour vérifier qu’ils tenaient encore l’assise. Ses doigts suivaient les stries du granit, guettant la moindre fissure. J’entendis presque le craquement sourd d’une poutre qui refuse de céder.

    — Mieux vaut tenir seul que de laisser l’édifice se fissurer.

    Lysséa s’approcha de moi. Elle me souffla :

    — Ne le combats pas. Tu crois vraiment que tu aurais une chance ? précisa-t-elle en haussant un sourcil. Montre-lui qu’il peut faire autrement.

    Je hochai la tête.

    — Severus, je comprends pourquoi tu es là. Pendant des années, tu m’as tenu debout, à l’abri de la tristesse et de tout ce qui aurait pu me rabaisser.

    Ses yeux brillèrent ; il se redressa un peu plus.

    — Mais maintenant, je n’ai plus besoin que tu sois seul.

    Je fis un pas de plus. Mon cœur battait à tout rompre.

    — Tu pourrais… protéger autrement.

    Severus se figea. Une tension imperceptible fit gémir le bois sous contrainte, comme si une pièce longtemps bloquée venait de bouger.

    — Comment ?

    Je n’avais pas la réponse.

    Lysséa intervint :

    — Tu pourrais t’intéresser à l’enfant plutôt qu’au trône.

    Au fond de la salle, un petit garçon se tenait dans l’obscurité. Aedàn. Il tenait un fragment de miroir entre ses mains, son regard baissé.

    — Va vers lui, Severus.

    — Je ne peux pas.

    — Pourquoi ?

    — Si je quitte ce siège, l’édifice perdra son aplomb, répéta-t-il, et le chaos s’infiltrera.

    Lysséa se pencha vers moi, feignant une confidence :

    — À force de se prendre pour une poutre, il va finir en bois mort… Bon, assez joué réglo. Place au mode triche.

    Je tournai la tête, dissimulant un sourire. Lysséa trottina derrière le trône, attirant Aedàn dans l’angle mort de Severus, pour l’obliger à se lever s’il voulait continuer à veiller sur lui. La nuque raide, il se crispa. Elle tendit la main vers Aedàn :

    — Viens.

    Aedàn fit un pas, ses doigts serrant le miroir, mais Severus se redressa comme une poutre.

    — Non. Pas tant que je tiens l’axe.

    Le geste claqua comme une interdiction. L’enfant recula aussitôt dans l’ombre. Ce n’était pas le blocage d’Asmodée, lourd de souvenirs : c’était la raideur de Severus, sa façon de tenir la charpente à tout prix. Je sentis l’air se densifier ; la salle entière semblait retenir son souffle.

    — J’abandonne, souffla Lysséa.

    Je fis un pas supplémentaire vers Severus :

    — Alors je viendrai à toi.

    Je gravissais les marches, chaque pas lesté, prisonnier de la pesanteur des marches anciennes. Severus me fixait ; ses épaules se raidirent, et l’on aurait dit que ses fibres grinçaient comme un bois cintré qui menace de rompre.

    — Arrête.

    — Non.

    Je levai la main vers lui ; il leva la sienne pour m’arrêter.

    — Ne viens pas.

    Sa voix tremblait.

    — Je… je garde mon axe pour qu’elle ne trouve pas de prise, répéta-t-il. Si je cède, la structure cédera, et tout recommencera.

    Une ombre surgit derrière lui ; je crus de nouveau voir ma mère, le visage fermé.

    — Écoute-moi, Severus. Tu n’en fais pas trop ? Doit-on vraiment protéger toute la structure ?

    Il baissa les yeux vers moi. Derrière l’armure, comme au cœur d’une charpente, je vis un regard d’enfant.

    — Au début, je faisais seulement front contre ses colères. Mais Papa répétait que je devais être moins sentimental, plus viril. J’ai finalement réalisé qu’il avait raison. C’était la seule issue : tenir, sans plier, jusqu’à devenir poutre moi-même.

    — Tu n’as plus à tenir seul, Severus. Laisse-nous aider.

    Ses fibres semblèrent ployer une seconde, puis il redressa son axe comme on cale une pièce maîtresse.

    — Je ne peux pas. Pas encore.

    Je tendis la main :

    — On reviendra. Et on trouvera un autre moyen.

    Lysséa approcha, sa lumière se posa sur le trône. Les fissures dans la pierre s’élargirent une seconde et un éclat passa entre Severus et moi. Mais il se redressa d’un bloc, comme refermé sur lui-même.

    — Pars.

    — Severus…

    — Pars, avant que je ne cloue cette porte à jamais.

    Derrière lui, les colonnes se ressoudaient déjà, trop vite. Une ombre dégoulina du plafond, rampa le long du trône et commença à m’encercler. Le sol vibrait, la lumière se rétractait. Encore quelques secondes, et j’étais pris au piège.

    Lysséa surgit à mes côtés. Elle me saisit la main d’un geste sec.

    — Qu’il s’enferme s’il veut. Toi et moi, on trouvera la faille. Et la prochaine fois, on frappera plus juste.

    Sa traction me happa en arrière. Le trône s’effaça dans l’ombre. Severus avec. Puis ce fut la chute : je me réveillai en sursaut.


    Au réveil, mon thorax était aussi verrouillé que dans la salle du trône. La chambre n’était pas plus sûre : l’obscurité gagnait, le vent gémissait dans la cheminée, et les battements d’ailes résonnaient au loin comme dans les colonnes. Je fixai le plafond longtemps, incapable de bouger. La tension restait figée, comme un étau.

    Une phrase résonnait encore dans ma tête, vibrante comme une promesse :

    On reviendra.

    Chapitre 5 – Fissures

  • Chapitre 3 – Le gardien

    1 – Bien Fait

    La lumière automnale filtrait entre les rideaux. Assis sur le bord du lit, je laissais mes doigts glisser sur le velours du chapeau, savourant encore le frisson de l’achat. Mais dehors, ce serait une autre histoire.

    L’ombre s’épaissit, chargée d’une odeur âcre : celle du grenier d’Adrien. Une silhouette fugace passa dans l’air devenu plus lourd. Sous mes paumes, le velours parut alors étranger.

    Mon téléphone vibra dans ma poche, brisant le silence. Je me levai, le chapeau toujours en main, et décrochai.

    — Allô ?

    C’était la voix de ma mère.

    — Bonjour. Je… je t’appelle pour te dire qu’Adrien est parti, dit-elle.

    L’air semblait se figer. Je clignai des yeux, comme si elle venait de parler une langue étrangère.

    — Il est mort cette nuit, continua-t-elle.

    Un frisson me parcourut. Pas de larmes. Pas de colère. Seulement un engourdissement.

    — Ah… oui.

    — Ça faisait des semaines que ça se dégradait, tu sais. Il était en soins palliatifs depuis si longtemps… Il était tellement jeune : seulement trois ans de plus que toi. C’est malheureux.

    Trois ans et demi… presque quatre. Pendant qu’elle parlait, j’aperçus l’ombre de Constance dans l’embrasure de la porte ; elle avait dû entendre ma voix se briser. Ma mère continuait, enchaînant des mots sur le corps, les démarches, l’enterrement. Des bribes, comme derrière une vitre.

    Ces derniers mois, mes parents m’avaient tenu au courant : il était très fatigué… on doutait qu’il passerait l’été. Un ancien ami, je devrais être triste. Mais non. C’est autre chose que je ressentais. Indéfinissable. Rien à voir avec la tristesse.

    Ma mère me demanda si je voulais parler à mon père.

    — Non, merci, dis-je d’une voix qui me parut étrangère.

    Elle m’indiqua l’heure de la cérémonie et me demanda si je pourrai participer.

    — Je ne sais pas. Il faut que je vérifie avec Constance.

    — N’oublie pas de souhaiter l’anniversaire de ta sœur, Camille, ajouta-t-elle, comme si tout devait continuer malgré tout. Puis elle raccrocha.

    Je restai un moment le téléphone à la main. Les ombres s’épaississaient, pesantes. Constance apparut derrière moi, dans l’encablure de la porte. Elle n’avait jamais connu Adrien ; je voyais qu’elle ne comprenait pas ce qui me traversait.

    — Ça va ?

    Je la regardai, incapable de répondre. Mon corps entier était engourdi, figé sous le poids d’une pierre invisible. Je haussai vaguement les épaules et reposai le chapeau dans le placard. En refermant la porte, une ombre s’y accrocha comme une cape, disparaissant avec lui. Constance entra doucement, alors que je me rassis sur le bord du lit.

    — Tu veux en parler ?

    Je secouai la tête. Si je parlais, il faudrait que je lui dise tout. Et je n’étais pas prêt à la laisser voir tout ça. Elle posa sa main sur mon épaule. Son geste avait quelque chose de las, presque machinal, mais précis. Preuve que malgré la fatigue elle veillait encore.

    — Je suis là, tu sais.

    Je sentis le contact mais je ne bougeai pas. Elle finit par se retirer. Je restai seul, le regard fixé sur le placard fermé. Le téléphone vibra encore dans ma poche : un message vocal de ma mère. Je n’eus pas la force de l’écouter. Je m’assis et regardai mes mains. Je savais que je devrais être triste. Mais une phrase s’imposa, nue :

    Bien fait.

    Je fermai les yeux. Une silhouette surgit aussitôt : droite, figée, les bras croisés comme une sentence. Je rouvris les yeux d’un coup ; la chambre était vide. Pourtant, la sensation restait, plantée dans mon dos comme une présence qui refusait de partir.

    Mes poings se crispèrent jusqu’à la douleur.

    2 – Souvenirs fragmentés

    Je refermai la porte de ma chambre derrière moi, sans allumer la lumière. La maison était silencieuse ; au loin, j’entendais le bruit étouffé de Constance qui télétravaillait depuis le salon, la même chanson lancinante en boucle.

    Je posai mon téléphone sur le bureau et me laissai glisser contre le mur, assis par terre, les genoux ramenés contre moi. Un souffle froid s’infiltrait par la fenêtre entrouverte. L’odeur de poussière et de bois persistait, la même que dans le grenier de mes parents.

    Je me redressai pour attraper la boîte dans le coin de la chambre. Je l’ouvris mécaniquement ; le plastique grinça, un son trop fort dans le silence. Je sortis le carnet à spirale que j’avais déjà feuilleté : les pages jaunies me collaient presque aux doigts. Je découvris un dessin : un grenier. Pas celui de mes parents. Celui d’Adrien.

    Les images s’imposèrent sans prévenir.

    Un plancher qui craque. Une odeur de poussière et de bois humide. Un souffle chaud, presque trop proche. Je serrai les mâchoires.

    Des bribes éclatées surgissaient : un rire étouffé, le craquement d’un couloir sombre, mes doigts crispés sur un jouet. Et surtout cette impression d’être observé, cloué sur place, sans issue. Je secouai la tête ; les images se brouillèrent aussitôt. La honte me serra la poitrine, brutale. Je murmurai :

    — J’aurais dû…

    Je n’allai pas plus loin. Mes doigts crispés sur le carnet glissaient, dessinant des griffures sans mots. La colère remonta d’un bloc. Contre qui ? Adrien. Mes parents. Moi. Je ne savais pas. Un long soupir s’échappa de mes lèvres. Je refermai le carnet d’un geste sec et le posai sur la table de chevet, comme pour étouffer tout cela.

    L’air semblait lourd. Je me dis qu’il valait mieux ne pas creuser. Pas maintenant. Je fermai de nouveau la boîte. Le couvercle claqua, net. Je la poussai dans un coin de la chambre, presque sous le lit, comme si je pouvais refermer les souvenirs avec elle. Mais je savais que c’était inutile. Le poids sur ma poitrine restait immobile. Je me redressai et restai un moment debout, le dos contre le mur, les mains crispées.

    Dans le miroir de l’armoire, mon reflet me fixait, bras croisés. Droiture glacée.

    Severus.

    Mais l’ombre derrière lui se déchira soudain, comme une faille qui s’ouvrait. Une silhouette plus acérée se détacha : même posture, mais tordue, ironique. Ses lèvres semblaient prêtes à cracher un verdict.

    Bien fait.

    Tarsis.

    Cette pensée m’avait traversé quand ma mère m’avait annoncé la mort d’Adrien. Et elle me faisait honte.

    Je me couchai sans me déshabiller. Le cœur encore serré.

    3 – L’histoire qu’on raconte

    Une semaine après les funérailles, nous étions attablés dans le salon de jardin de mes parents pour un apéritif, profitant d’un mois de septembre étonnamment clément. Les verres tintaient, le parfum du vin blanc se mêlait à celui des feuilletés chauds que ma mère avait sortis du four. Les oiseaux gazouillaient dans les arbres, insensibles à ce qu’on disait autour de la table. J’étais assis à côté de Morgane ; elle n’avait pas dit un mot depuis notre arrivée. Camille, ma plus jeune sœur, parlait à toute vitesse, rattrapant le temps perdu comme toujours.

    — Pauvre Adrien… Vous vous souvenez, à l’école ? On se moquait tellement de lui…

    Mes épaules se contractèrent ; la chaise grinça, trahissant la tension que je voulais masquer. Pauvre enfant humilié… Les images du grenier, les souvenirs morcelés des jours précédents, me traversèrent comme un courant d’air glacé.

    — Il restait toujours à l’écart, renchérit Camille. Les autres l’avaient pris pour tête de Turc. Il ne devait pas être heureux.

    Je n’entendais plus vraiment. Mes propres souvenirs de l’école et du collège revenaient par vagues : les couloirs bruyants, les moqueries, la peur de devenir la cible.

    — Aux obsèques, y’avait presque personne de sa classe. Juste une fille… poursuivit Camille.

    Mes mains étaient moites sur le verre. Leur récit sonnait comme une version étrangère de l’histoire que je portais en moi.

    — C’est fou… Personne n’a su l’aider, dit mon père en secouant la tête.

    Je voulus parler. Leur dire que je ne voyais pas Adrien ainsi, que l’histoire était plus complexe. Mais une voix intérieure se dressa aussitôt.

    Garde ta posture. Elle tient l’édifice en place, et l’édifice te protège.

    Severus.

    Une raideur gagna ma nuque, comme si Severus glissait une pièce de bois sous tension. Mes épaules se redressèrent d’elles-mêmes. Ma mère reprit :

    — Vous étiez proches de lui, toi et Morgane. Dommage que vous n’ayez pas pu venir.

    Nous étions les seuls absents. Je sentis la honte monter, cuisante. Je savais qu’ils ignoraient. Qu’ils ne sauraient jamais ce qui s’était vraiment joué entre nous.

    — Sa mère… elle l’a mal pris. On ne savait pas quoi dire.

    Je dévisageai Morgane : elle gardait le visage fermé, les yeux baissés. Je croisai son regard ; elle détourna aussitôt les yeux. J’aurais voulu qu’elle dise quelque chose, mais elle restait muette, un mur impénétrable. Honte et colère se mêlaient, brûlantes. Une phrase me revint, lue quelque part : ceux qui portent leurs blessures non soignées risquent d’en infliger d’autres. Je serrai les dents. Je savais qu’Adrien avait souffert, mais je ne pouvais pas oublier ce qu’il m’avait fait subir.

    — Je… je suis désolé, murmurai-je, les mots arrachés.

    Mes parents hochèrent la tête, satisfaits de cette réponse minimale. Quelques phrases neutres me vinrent, juste assez pour maintenir la conversation à distance. Morgane ne disait toujours rien. Son mutisme pesait plus lourd que mes propres mots retenus. Je finis par me lever pour aller chercher un verre d’eau. Ma gorge était sèche, ma poitrine serrée. En passant devant le miroir du couloir, je croisai mon reflet : je me reconnus à peine. Mon visage était lisse, impassible. J’y cherchais une fissure. Il n’y en avait pas.

    — Tu es sûr que ça va ? me demanda ma mère depuis la table.

    Je me retournai vers elle.

    — Oui… oui, ça va.

    Je repris ma place entre Morgane et Camille. Le vin blanc avait un goût amer.

    Je restai en retrait. Les phrases sur Adrien continuaient de tourner : pauvre enfant humilié, malheureux, à l’écart. Chaque mot me transperçait. Je regardai Morgane : elle fixait un point invisible devant elle, ses mains posées à plat sur ses genoux. Je sentis que nous étions prisonniers du même silence.

    4 – Léna : La honte somatique

    J’étais arrivé plus tard que d’habitude. Pas le temps de flâner dans la cour : je sonnai aussitôt, et Léna m’accueillit avec un sourire tranquille.

    — Entrez. Vous connaissez le chemin.

    Je m’installai sur le canapé beige. La pièce n’avait pas changé, mais je m’attardais sur des détails que je n’avais jamais remarqués. Derrière Léna, une gravure montrait une forteresse massive, percée d’une unique porte étroite. J’eus l’impression qu’elle m’attendait.

    — Vous avez changé la déco ? demandai-je, pour briser le silence.

    Elle sourit.

    — Non, c’est là depuis que je suis installée. Peut-être que vous commencez à voir des choses nouvelles.

    Elle s’assit et poursuivit.

    — Alors, comment vous vous sentez aujourd’hui ?

    — Un ami d’enfance, mon ancien voisin, est mort il y a quelques jours.

    — Je suis désolée… dit-elle avec un regard compatissant. Et qu’est-ce que ça provoque chez vous ?

    — Je suppose que je devrais être triste, comme mes parents… Mais je suis en colère.

    — Comment est-ce que vous l’expliquez ?

    — Initialement, on était amis. Mais la relation est devenue malsaine… comme avec mes collègues aujourd’hui. Ce même sentiment de devoir encaisser pour que ça ne dégénère pas. J’ai l’impression que… mes souvenirs sont décalés par rapport à ce que dit ma famille. Eux, ils parlent d’Adrien comme d’un enfant humilié à l’école. Moi, je… je n’arrive pas à le voir ainsi.

    Léna s’appuya contre son fauteuil.

    — Vous savez, il n’y a pas une seule vérité. Mais je comprends que ce soit douloureux.

    Je pris une grande inspiration.

    — C’est comme si… je ne pouvais pas formuler clairement ce qui s’est passé.

    — Il y a des moments où certains souvenirs restent derrière une porte fermée, expliqua-t-elle doucement. C’est un mécanisme de protection. On appelle ça… un gardien du seuil.

    J’étudiai brièvement la gravure derrière elle : la porte étroite semblait plus sombre qu’à mon arrivée.

    — Vous avez l’impression d’être bloqué ?

    Je hochai la tête.

    — On va essayer un petit exercice, dit-elle. Posez vos mains sur votre thorax. Respirez doucement.

    J’obéis, mal à l’aise. Mes paumes rencontraient ma poitrine. La sensation me surprit : un nœud brûlant qui bloquait ma respiration.

    — Vous sentez quelque chose ?

    — Oui… c’est fermé.

    — C’est normal. Le corps garde en mémoire les blessures passées. Le corps n’oublie rien, vous vous souvenez ?

    Je hochai la tête. Elle reprit :

    — La honte, surtout, verrouille le souvenir.

    Je sentis mes yeux me brûler, mais je détournai le regard.

    — Je… j’ai tellement honte, murmurai-je.

    — Vous avez honte d’un souvenir flou, précisa Léna. C’est très fréquent : on ressent le poids mais on ne se souvient pas de l’événement exact. Votre corps, lui, se souvient : ce nœud dans la gorge, ce besoin de se faire tout petit…

    Je hochai la tête, silencieux : c’était exactement ça.

    — Je vais vous conseiller un livre, ajouta-t-elle en griffonnant un titre sur un post-it : S’affranchir de la honte, de John Bradshaw. Il pourrait vous aider à comprendre comment la honte s’installe et comment s’en libérer.

    Elle me tendit le papier.

    — Tenez. Et rassurez-vous : pas besoin de timbres pour « s’affranchir de la honte. »

    Je pris le papier, les doigts tremblants.

    — Je ne sais pas si…

    — Il n’y a pas d’urgence. Vous pouvez juste le feuilleter. Et surtout, vous rappeler que vous n’êtes pas seul.

    Je relevai les yeux vers elle. Elle souriait, sereine.

    — Alors pourquoi est-ce que je me sens encore enfermé ?

    — C’est normal. Le gardien du seuil ne disparaît pas en un jour. Mais vous avez déjà trouvé la clé : vous commencez à parler.

    — Il y a des choses… que je n’arrive pas à dire, soufflai-je.

    Léna hocha lentement la tête :

    — Alors ne vous forcez pas. Mais si un jour vous avez besoin de mettre des mots, vous pouvez les écrire dans le carnet que je vous ai donné.

    — Sans vous censurer. Juste pour déposer ce qui pèse.

    J’acquiesçai, mal à l’aise. Je savais que je n’écrirais rien tout de suite. Mais penser à ce carnet, posé quelque part chez moi, avait quelque chose de rassurant : la promesse de pouvoir parler autrement, quand je serai prêt. Je fixai la gravure : la porte semblait palpiter. Un frisson me traversa.

    — Je crois que je vois cette porte.

    — Alors vous savez où frapper, répondit-elle.

    5 – Le silence de Morgane

    De retour dans ma chambre-bureau, je feuilletais Le corps n’oublie rien, le carnet posé sur le lit à côté de moi. Les pages craquaient, rétives. Les mots, trop denses, se dissolvaient avant d’atteindre ma conscience. Je m’interrompis un instant pour inspirer profondément. C’est à ce moment que le téléphone vibra. Le prénom de Morgane s’afficha sur l’écran. Elle ne m’appelait presque jamais. Sans doute parce que je ne l’appelais jamais en retour : seulement quelques SMS polis pour son anniversaire ou celui de sa fille. L’idée qu’elle m’appelle me serra la poitrine : quelque chose de grave ?

    — Allô ?

    Sa voix était douce, presque timide.

    — Salut. Je te dérange ?

    — Non, pas du tout.

    Les phrases n’osaient pas encore sortir. J’entendais mon propre souffle dans l’écouteur, irrégulier.

    — Je voulais juste… prendre de tes nouvelles, dit-elle finalement.

    Je sentis ma poitrine se serrer : une oppression sourde, comme un verrou qu’on referme de l’intérieur. Je ne savais pas quoi lui dire… alors j’ai lâché :

    — J’aimerais bien te parler du diagnostic d’Anouk.

    — Oui ?

    — Je crois qu’elle me ressemble. Tu te rappelles, à l’école et au collège, j’étais comme elle : en retrait, réservé.

    Morgane eut un petit rire, presque gêné.

    — Non, pas du tout. À l’école, tu faisais le pitre en classe ! Les profs se fâchaient tout le temps.

    Je restai interdit, avec l’impression qu’elle parlait d’un autre enfant.

    — Tu es sûre ?

    — Bien sûr. Tu n’étais réservé que dans la cour, quand il n’y avait pas d’adultes. Les brutes t’en voulaient pour tes bonnes notes. Tu baissais la tête, tu te faisais discret. Mais en classe, tu étais tout l’inverse.

    Je me souvenais vaguement de ces moments, mais c’était comme un puzzle incomplet.

    — Je crois que je me souviens surtout de la peur dans la cour, murmurai-je.

    — Je comprends.

    Son ton avait changé, plus grave. Je pris une inspiration.

    — Tu sais, lui dis-je après une courte d’hésitation, je ne l’ai pas dit à papa et maman mais, depuis quelques semaines, je vois une psychologue.

    — Ah bon ? Pourquoi faire ? Et pourquoi ne pas l’avoir dit ?

    — Tu sais que papa et maman ne sont pas trop fans de psychologie : voir une psychologue, c’est la honte. Je la vois parce que… j’ai peur d’être à l’origine des soucis d’Anouk.

    Aucune voix ne s’élevait. J’entendais un léger souffle de l’autre côté de la ligne.

    — Tu fais bien d’en parler, si tu as un doute, dit Morgane doucement.

    — Ma psy m’a expliqué une chose que je comprends mieux maintenant, repris-je. Que certains souvenirs restent derrière une porte fermée. Qu’ils se rappellent à toi par le corps, même quand tu crois les avoir oubliés.

    Je baissai les yeux vers le livre ouvert devant moi. Ma poitrine était de plus en plus serrée, mon souffle court. Mon regard tomba sur un passage : le corps se souvient de ce que l’esprit refoule. Les mots résonnèrent comme un miroir de ce que je ressentais.

    — C’est vrai, dit-elle après une pause.

    Je crus entendre un soupir, puis plus rien.

    — Pourquoi tu n’es pas venue aux obsèques ? demandai-je.

    Je sentis son malaise à l’autre bout du fil.

    — Je… je n’ai pas pu, répondit-elle finalement.

    — Pas pu ?

    — Je préfère ne pas en parler.

    Encore un vide sonore. Je savais qu’elle esquivait le sujet, mais je n’avais pas le courage d’insister.

    — D’accord, dis-je doucement.

    — Comment va Anouk ? demanda-t-elle, changeant de sujet.

    — Elle… elle va bien. On essaie de l’accompagner du mieux qu’on peut.

    — Tu es un bon père, tu sais.

    Je sentis la honte me brûler ; je ne me considérais pas comme tel. Je pensai à Constance. Elle le dirait probablement aussi, mais je ne la croirais pas davantage.

    — Je ne suis pas sûr.

    — Si, insista-t-elle.

    Je voulus lui dire qu’elle aussi avait l’air de porter un poids, qu’elle retenait quelque chose derrière une porte fermée. Mais les mots restèrent coincés dans ma gorge, comme verrouillés.

    Asmodée.

    Je terminai l’appel avec une impression de solitude persistante. Je fixai mon téléphone : l’écran s’était assombri, me renvoyant mon reflet. Je posai la main sur ma poitrine : l’oppression était toujours là.

    Je me levai, lentement, enfilai ma veste et sortis.

    6 – Au jardin botanique

    Je marchais d’un pas mécanique dans les allées du jardin botanique, balayé par un vent frais. Les mains enfoncées dans les poches, le regard fixé sur le gravier. Mes jambes m’y avaient porté sans que je le décide, comme si mon corps cherchait à s’extirper de la maison. Au loin, des éclats de rire montaient jusqu’à moi. Je m’arrêtai un instant pour les écouter. Un souffle taquin, soulevant une pluie de feuilles mortes, effleura ma nuque.

    Lysséa.

    Je repris ma marche. Mes pieds foulaient le sol en rythme, sans que je m’en rende compte. Je pris conscience de ma posture : raide, les épaules contractées, avançant comme sur un fil invisible.

    Severus.

    Un portail se dressa au détour d’une allée. Le loquet grinça, récalcitrant. Je dus insister, pousser et tirer à plusieurs reprises avant qu’il cède enfin. Le passage résistait.

    Asmodée.

    Je longeai ensuite un mur couvert de graffitis. L’un d’eux représentait une arme stylisée, un revolver noir tracé à la bombe.

    Tarsis.

    Une colère sourde commençait à remonter. Je ne savais pas exactement contre qui elle était dirigée. Je détournai les yeux, le cœur serré.


    Un banc à l’ombre d’un grand chêne me rappela un souvenir précis. Morgane et moi, adolescents, assis côte à côte dans ma chambre. Elle venait me chercher quand un jeu d’aventure la bloquait. Je trouvais la solution, elle souriait. Plus tard, on riait ensemble en contournant la sécurité enfant des Larry Laffer de Papa. Cette complicité perdue me serra le cœur : où est-elle passée ?

    Je sentis mes yeux me brûler, mais aucune larme ne vint.


    Je continuai d’avancer, chaque pas plus lourd que le précédent. Les souvenirs de Morgane et d’Adrien s’entremêlaient en un brouillard opaque, hanté par l’écho des couloirs d’école et de collège. Une famille croisa mon chemin, m’adressa un regard curieux ; je répondis par un sourire poli, tandis qu’en moi la colère grondait. Comment en est-on arrivés là ? Pourquoi suis-je resté muet ? Ma mâchoire se contracta.

    Les rires d’enfants s’étaient éteints. Il ne restait plus que le craquement du gravier, le froissement des feuilles — autant de rappels de ma solitude. Je finis par m’asseoir sur un banc ; le bois glacé traversa ma veste. Penché en avant, le visage enfoui dans mes mains, je ne trouvai qu’un vide.

    Je repensai au silence de Morgane au téléphone. À cette phrase relue la veille dans Le corps n’oublie rien : le corps se souvient de ce que l’esprit refoule. Ma poitrine me faisait mal, serrée dans un étau invisible. L’air me parut verrouillé, refusant d’entrer malgré l’effort. Autour de moi, le jardin s’était déserté ; les ombres des arbres s’allongeaient sur les allées, gagnant du terrain comme des eaux montantes.

    Je me levai enfin et repris le chemin du retour, le dos voûté. La colère, tapie sous la surface, avançait avec moi.

    7 – Imagination active : Le seuil gardé

    La maison était silencieuse. Je savais que Constance était là, quelque part derrière la porte close. Mais pour cette traversée, je ne voulais pas de témoin. Je m’étais assis sur le lit, le carnet posé sur mes genoux. La lampe de chevet projetait des ombres mouvantes sur les murs ; elles semblaient m’observer. La phrase de Léna me revint : certains souvenirs restent derrière une porte fermée. Je téléchargeai S’affranchir de la honte et l’ouvris dans la foulée. Mes doigts faisaient défiler lentement les pages. Une phrase me heurta : la honte toxique se transmet comme un héritage invisible, verrouillant les émotions les plus profondes. Je me figeai. J’avais l’impression que ces mots décrivaient exactement ce que je portais en moi. Je notai dans le carnet :

    « La honte verrouille la porte. »

    Je continuai à lire. Une autre phrase fit vibrer quelque chose : l’enfant intérieur qui porte la honte ne peut pas être éduqué ; il doit être aimé et accueilli. Je posai ma liseuse à côté de moi. Je voulais y croire, mais une partie de moi se disait : pas ce soir. Je me penchai, mes mains sur ma poitrine comme Léna me l’avait conseillé. L’oppression thoracique était toujours là, plus lourde que jamais. Je fermai les yeux.

    C’est alors que je le vis.

    Dans mon esprit, Asmodée se tenait accroupi, à moitié dans l’ombre. Sa silhouette trapue paraissait taillée dans la pierre, dos voûté, cornes basses. Ses yeux luisaient comme des braises, prêtes à se rallumer. Il gardait une porte massive derrière lui. Je n’en voyais que les contours, mais je savais que c’était celle qui contenait mes souvenirs les plus enfouis. Un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale. Mes lèvres bougèrent dans un souffle :

    — Asmodée…

    Il m’étudia de la tête aux pieds. Je fis un pas vers lui.

    — Peux-tu me laisser parler à Aedàn ?

    Il secoua lentement la tête. Aucun mot ne sortit de sa bouche ; son simple geste suffisait.

    — S’il te plaît…

    Rien. Il baissa légèrement la tête, comme s’il compatissait, mais il ne bougea pas.

    Je me rappelai la statue vue à dix ans, à Rennes-le-Château : le démon accroupi tenant le bénitier, ni effrayant ni rassurant, juste inébranlable. C’était le même regard que je voyais maintenant : celui d’un gardien qui connaît tous les secrets mais ne les révélera jamais.

    Je sentis la honte monter, brûlante. Je pris le stylo et me mis à griffonner des traits sur le carnet : des lignes serrées, hachées, qui ne voulaient rien dire. Je gravais presque le papier. J’avais envie de crier, mais aucun son ne sortit. Je reposai le stylo et repris la liseuse. Une autre phrase soulignée m’arracha presque un sanglot : retrouver la joie passe par l’accueil radical de nos parties blessées. J’avais envie d’y croire, mais je ne savais pas comment faire. Je la notai tout de même dans le carnet. Les lettres étaient tremblées, presque illisibles.

    Je relevai les yeux : Asmodée me fixait toujours.

    — Je… je veux juste comprendre, soufflai-je.

    Ses yeux rougeoyants brillèrent plus fort, mais il ne répondit pas. Je serrai le carnet contre ma poitrine douloureuse.

    — Je finirai par franchir cette porte, murmurais-je.

    Asmodée se contenta de baisser la tête, puis sa silhouette s’effaça, avalée par l’obscurité. Je restai assis sur le lit, les mains crispées sur le carnet. La phrase que j’avais notée me revenait en boucle : la honte verrouille la porte. Je me laissai tomber en arrière, le carnet serré contre moi. J’éteignis la lampe d’un geste brusque. La chambre sombra. Le poids, lui, restait.

    Je finis par m’endormir ainsi, le souffle court, comme si je devais protéger quelque chose que je n’arrivais pas encore à nommer.

    8 – Rêve : Le gardien et le mot perdu

    Je marchais dans un couloir plus étroit que tous les autres, presque oppressant. Les murs, faits de pierre humide, exhalaient une odeur de terre et de poussière. Une lumière rougeâtre filtrait par les fissures, comme un sang lentement contenu. Je savais que je me dirigeais vers la porte.

    Le sol vibrait faiblement sous mes pieds nus. Plus j’avançais, plus l’air devenait lourd : les murs semblaient écouter.

    Puis je le vis.

    Asmodée était accroupi devant la porte massive. Sa silhouette trapue, faite de pierre et d’ombre, paraissait inébranlable. Ses cornes basses encadraient un visage taillé à même la roche ; ses yeux rougeoyants fixaient le sol, impassibles.

    Je m’arrêtai à quelques pas.

    — Asmodée…

    Il leva lentement la tête. Ses yeux semblèrent me transpercer.

    — Je veux passer, dis-je.

    Il ne répondit pas. Mais sa présence seule me faisait comprendre que je n’en avais pas le droit.

    Je fis un pas. Le sol craqua comme pour m’avertir ; un souffle chaud s’échappa de sous la porte, chargé d’un parfum d’herbe sèche et de poussière.

    — Je veux voir Aedàn.

    Asmodée m’examina un long moment. Puis il se redressa légèrement, se tourna vers la porte et… posa sa main dessus. Un son monta derrière la porte : pas un cri, pas un mot, juste un sanglot étouffé. Je sentis mon ventre se tordre.

    — Qui est là ? soufflai-je.

    Asmodée se retourna vers moi. Lentement, il sortit de l’ombre un petit objet qu’il avait gardé contre sa poitrine : un morceau de papier plié. Il me le tendit.

    Je le pris avec précaution : c’était un fragment de carnet, jauni, arraché brutalement. Dessus, un dessin : une porte identique à celle qui se dressait devant moi. Et une lettre griffonnée maladroitement au-dessus de la porte : « N ». Je relevai les yeux, le cœur battant.

    — Qu’est-ce que ça veut dire ?

    Asmodée ne répondit pas. Mais sa main rugueuse s’ouvrit de nouveau : il y tenait maintenant une graine minuscule, noire, presque calcinée. La graine déjà croisée en rêve — mais elle avait noirci, rongée par l’incendie muet du temps. Il la posa dans ma paume et referma mes doigts dessus, avec une lenteur presque paternelle. Je sentis la chaleur de sa main contre la mienne. Je compris alors qu’il ne m’interdisait pas la porte pour toujours : il en différait seulement l’ouverture. Ce n’était pas la raideur de Severus, dressé comme une poutre : Asmodée me figeait par le poids des souvenirs, pas par la loi de la structure.

    — Tu veux que je plante ça ?

    Ses yeux s’illuminèrent brièvement, comme pour dire : tu as déjà la réponse. À cet instant, un souffle tiède parcourut le couloir. Je me retournai : une silhouette vive, la coiffe orange, venait de passer derrière moi.

    Lysséa.

    Je la vis un instant, singeant ma démarche trop prudente. Elle me fit un clin d’œil et lança :

    — J’ai une idée folle, tu me suis ?

    Puis elle fila à toute allure.

    — Attends !

    Je me mis à courir après elle, mais mes jambes semblaient s’enfoncer dans la pierre molle du sol. Le couloir se déformait, les murs se rapprochant pour m’étouffer.

    En me retournant vers la porte, je vis le mot « GRENIER » écrit en grand sur le mur, griffonné d’une main d’enfant.

    Je revins vers la porte : Asmodée était toujours là. Je brandis le fragment de carnet.

    — Dis-moi ! Pourquoi le grenier ?

    Il posa un doigt sur ses lèvres, m’intimant le silence. Puis il désigna la porte derrière lui.

    Je compris que je n’obtiendrais pas plus d’explications.

    — Alors laisse-moi entrer !

    Asmodée s’avança d’un pas. Sa stature imposante me surplombait ; je sentis mon cœur battre contre mes côtes.

    — Pas encore, dit-il d’une voix grave qui vibra jusque dans mes os.

    Je contractai les poings.

    — Je dois savoir !

    Il posa sa main sur mon épaule. Je crus voir un éclat de tristesse dans ses yeux. Puis il retira sa main et se rassit, accroupi devant la porte, comme au début. Je reculai d’un pas, puis d’un autre. Je sentais le fragment trembler entre mes doigts. La graine, elle, pulsait légèrement dans ma main fermée.

    — Que dois-je faire ? demandai-je.

    Mais Asmodée baissa simplement la tête, m’indiquant que je devais trouver seul.

    Je sentis une présence derrière moi : Lysséa, à nouveau. Je me retournai ; elle me tournait déjà le dos, un sourire en coin.

    — J’adore quand tu fais semblant de réfléchir. Mais bon… t’attends quoi, une pancarte lumineuse ?

    Puis elle disparut, avalée par l’ombre. Je me mis à courir, mais le couloir ondulait, interminable, jusqu’à ce que le sol se dérobe sous mes pieds.

    9 – La graine

    Je me réveillai en sursaut. La lumière grise filtrait à travers les stores, mais l’air avait gardé sa densité, chargé de poussière et de cendre. Ma main droite était crispée : je sentis la dureté d’un noyau. Quand j’ouvris les doigts, il n’y avait rien. La douleur dans ma poitrine persista, sourde, comme si Asmodée y avait laissé son empreinte. Le souffle court, je restai quelques instants dans l’obscurité, incapable de dire si mes yeux étaient vraiment ouverts.

    Un mot flottait encore, insistant : grenier.

    La phrase lue la veille me revint : la honte verrouille la porte. Je compris que je devrais peut-être rouvrir la boîte de carnets. Je me levai sans allumer la lumière, traversai la pièce et soulevai le couvercle de la boîte sans un bruit. Mes mains fouillèrent les cahiers à l’aveugle, guidées par autre chose que la mémoire. Je tombai vite sur le vieux carnet à spirale, sa couverture tenait à peine.

    Je m’assis sur le lit et l’ouvris. Les mêmes dessins maladroits : des monstres caricaturaux, des portes closes. Mais cette fois, je m’attardai sur les détails. Je tombai sur un croquis du grenier : la lucarne, le tapis élimé, comme dans le rêve. Et en bas à droite, un symbole minuscule que je n’avais jamais remarqué : une graine noire griffonnée, juste à côté d’un coffre.

    Mon cœur se serra : le rêve et le dessin se répondaient.

    Je tournai les pages. Sur plusieurs autres croquis, la même graine réapparaissait, tapie dans l’ombre ou posée à même le sol. Un souffle s’éleva en moi, comme un murmure d’au-delà du rêve. Cette même voix de maître du jeu :

    Elle était déjà là. Tu l’avais griffonnée. Elle attendait, simplement… comme une carte face cachée qu’on retourne au bon moment.

    — Calion

    Je restai là, le carnet ouvert sur les genoux, et je compris que cette graine n’était pas seulement un symbole : elle était une promesse. Un possible.

    Je reposai le carnet et m’assis sur le sol, le dos contre le lit. Je pensai à Morgane. Sa réserve au téléphone m’avait frappé : elle portait le même poids que moi. Et si nous étudions ces dessins ensemble ? Je pris mon téléphone et écrivis :

    Morgane, j’ai rêvé d’Asmodée cette nuit. Il m’a donné un indice : le grenier. J’ai rouvert la boîte et j’ai trouvé des dessins avec ce symbole : une graine. Je crois qu’on doit en parler. Tu pourrais venir à la maison un soir cette semaine ?

    Je ne savais pas si Morgane se souviendrait de mes personnages de jeux de rôle, qu’elle avait autrefois testés avec moi. Mais j’espérais que oui. Je restai un moment à fixer l’écran avant d’appuyer sur « Envoyer. »

    Quelques secondes plus tard, les trois petits points apparurent. Puis un message bref :

    D’accord. Mais pas tout de suite. J’ai besoin de temps.

    Je soupirai. C’était déjà un pas.

    Je pris mon carnet et notai :

    « La honte verrouille la porte. Mais Asmodée m’a donné un indice : grenier. Et un symbole : la graine. Morgane aussi est concernée. Je dois trouver la clé. »

    Je posai mes mains sur ma poitrine, comme Léna me l’avait appris. L’oppression était toujours là, mais un peu moins lourde. Je fermai le carnet et le glissai sous l’oreiller. Pour la première fois depuis longtemps, je sentais un fil, fragile mais vivant, me relier à Morgane, aux carnets, au grenier… et à cette graine mystérieuse. Peut-être qu’il y avait une issue.

    Tu crois avancer seul, mais tu as déjà lancé le premier fil. Dans nos campagnes, une corde suffit pour franchir le gouffre. Continue à la tendre : d’autres la saisiront, et la porte finira par céder.

    — Calion

    Chapitre 4 – Les failles du quotidien

  • Chapitre 2 – Premiers fragments

    1 – La guerrière silencieuse

    La cuisine était silencieuse, seulement rythmée par le bruit de la cafetière. Constance préparait les tartines d’Anouk ; je faisais semblant de lire les nouvelles sur mon téléphone, les yeux dans le vide. L’odeur du café emplissait la pièce, mais elle se mêlait à celle, âcre, du pain brûlé ; en moi pourtant, tout restait froid. Dans le radiateur, un grincement soudain évoqua un battement d’ailes : fugace, mais suffisant pour me ramener au rêve. Anouk mâchait sa tartine sans un mot, les pieds se balançant sous la table. Constance l’examinait du coin de l’œil.

    — Elle te ressemble.

    Je levai les yeux.

    — Comment ça ?

    — Elle garde tout à l’intérieur. Comme toi.

    Sa voix n’avait rien d’accusateur, mais je la reçus comme une pique, une attaque indirecte. Mon dos se raidit. Je me réfugiai derrière ma tasse brûlante, la serrant comme un bouclier. Mes doigts tremblaient déjà.

    — Elle est juste… réservée.

    Constance haussa les épaules. Un léger sourire effleura ses lèvres, et elle souffla, à mi-voix :

    — Incorrigible.

    Anouk termina son petit-déjeuner et s’éclipsa dans sa chambre sans rien dire. J’entendis la porte se refermer doucement. Je ne pus m’empêcher d’y voir un écho : cette même façon de se couper du monde. Une image surgit : moi, adolescent, assis derrière une porte fermée à clé. Je baissai les yeux.

    — Tu crois que je… ?

    — Laisse-la. Elle a besoin de son espace.

    Les croûtes noircies des tartines, posées sur une assiette à part, me piquaient les narines comme un reproche muet. Je me tus. Mais un souvenir me revint : la veille, Anouk était venue nous voir avec un petit cahier dans les mains.

    — J’ai écrit un texte. Vous pouvez le lire. Mais… pas de commentaires, d’accord ?

    Nous avions hoché la tête. Elle nous avait tendu les pages l’une après l’autre, comme un rituel. Son texte parlait d’une guerrière solitaire, puissante, qui préférait rester seule plutôt que partager la gloire. Quand j’avais fini de lire, Anouk avait repris son cahier d’un geste vif, craignant qu’on l’abîme. Elle nous avait fixé tour à tour :

    — Pas de critiques, hein.

    J’acquiesçai, Constance aussi. Anouk était repartie dans sa chambre, le cahier serré contre elle.

    En débarrassant la table, mes mains faisaient le geste machinal, mais ma tête restait avec Anouk et son cahier : sa guerrière solitaire, son refus de critiques. C’était moi, autrefois. Alors j’osai dire à Constance, un peu honteux :

    — À son âge, je rêvais de toute-puissance. Je passais mes journées à me voir… maître du monde.

    Elle leva les yeux de son bol, tordant une boucle rousse entre ses doigts :

    — Tu sais, je me plains souvent que nos conversations sont superficielles. Mais… parfois, tes confessions me font un peu peur. Et je me dis que c’est pas plus mal si on reste en surface.

    Je sentis un pincement violent dans la poitrine. Je ne trouvais rien à répondre. Quatre choses que je vois… Trois choses que j’entends… Mon attention glissa jusqu’à la cuisine. Constance rangeait le pain dans le placard ; je la voyais de dos.

    — Tu crois qu’elle se ferme ?

    — Je pense qu’elle te ressemble, répéta-t-elle simplement. Et ça m’inquiète.

    Je voulus protester : elle n’avait pas de raison d’avoir peur. Mais les mots restèrent coincés dans ma gorge. Au lieu de ça, je baissai la tête, comme toujours. En refermant le placard, Constance me lança :

    — Ta mère a dit qu’ils ont encore ta boîte de dessins. Tu pourrais la récupérer. Ça plairait à Anouk. Vous pourrez comparer vos scénarios étranges.

    J’eus un geste de recul. La boîte. Mes vieux dessins. Tous ces mondes que j’avais inventés en me claquemurant dans ma chambre.

    — Je sais pas.

    — Réfléchis-y, conclut-elle.

    Je rangeai les tasses, laissant le bruit de la porcelaine couvrir mes pensées. J’avais l’impression qu’elle voyait tout à travers moi. Que ma rigidité, ma façon de tout contenir, me trahissait.

    Tu gardes tout à l’intérieur… Elle avait raison. Mais comment faire autrement ?

    J’ouvris la fenêtre pour aérer.

    2 – Le poids de la mémoire

    Le grenier de mes parents était saturé de chaleur et d’odeurs de poussière. Sous l’ampoule nue, les ombres des poutres s’étiraient comme des doigts. Une odeur de renfermé me piquait la gorge. Chaque inspiration ramenait un peu de poussière. Après quelques caisses déplacées, j’étais déjà en sueur, l’air me collant à la peau.

    La sensation me ramena, malgré moi, dans une autre pièce : la salle de jeux de mon voisin Adrien, où je passais tant d’après-midis d’enfance. Ma sœur Morgane nous y rejoignait parfois. C’était un grenier bas de plafond, à l’air un peu confiné : un cocon plus qu’un étouffoir. On s’y sentait inexplicablement vivants. On y bâtissait des royaumes pour fuir le monde : bandes dessinées inspirées de nos séries préférées, jeux de société bricolés en mélangeant les pièces de plusieurs boîtes, premières esquisses de jeux de rôle. C’était notre refuge, un monde à part, à l’abri des adultes, qui n’y montaient jamais.

    Mon regard glissa sur les étagères encombrées. Et je la vis : une vieille boîte en plastique transparent, mon prénom griffonné au marqueur noir, presque effacé. Elle semblait m’attendre. Un souffle d’air chaud, imaginaire, sans doute, me frôla la nuque. J’eus la sensation qu’elle m’observait, prête à s’ouvrir d’elle-même au moindre faux pas. Je me figeai, le souffle court : elle semblait peser plus lourd qu’une simple boîte. Le grenier, silencieux, paraissait retenir ma présence, comme s’il se souvenait encore du bruit léger de mes pas d’enfant.

    Je tendis la main avec hésitation. La boîte était tiède, un peu moite. J’eus le réflexe étrange de la reposer aussitôt, sa tiédeur me mordant comme une poignée brûlante. Je restai accroupi devant elle, le souffle court, le cœur serré.

    Je pris une grande inspiration et j’ôtai le couvercle.

    Au-dessus, un carnet à spirale. Je le caressai du bout des doigts ; la couverture gondolée grinçait sous mes ongles. Je n’osais pas l’ouvrir. Mais mes mains finirent par céder. Sur une des premières pages, un dessin : une porte massive dans un couloir sombre. Les ombres s’y accrochaient, comme prêtes à bondir. Je restai figé. J’avais oublié ce croquis, mais il me transperça. C’était comme un miroir : mes peurs d’alors. Les colères maternelles derrière les portes closes.

    Un murmure traversa ma mémoire. Un nom.

    Asmodée.

    L’image, griffonnée dès l’enfance, revenait sans cesse sous mon crayon. À l’adolescence, elle était devenue un personnage : Asmodée, le gardien du seuil. Protecteur, mais geôlier aussi.

    Je tournai d’autres pages. Et peu à peu réapparurent les mondes que j’avais bâtis, enfermé dans ma chambre : cartes bricolées sur des feuilles de cahier, règles inventées au crayon, premiers scénarios de jeux de rôle. Mes royaumes de papier. Mes refuges. Et toujours, Asmodée au centre, dressé comme une énigme qu’on ne pouvait contourner.

    Plus loin, une scène de cour de récréation, des silhouettes caricaturées en monstres grotesques : les bullies de l’époque. Leurs bouches immenses, leurs doigts griffus. Et au centre, un enfant minuscule, la tête basse. Même au crayon, leurs rires semblaient encore grincer dans mes oreilles. S’ils arrivaient à m’attraper, alors je disais et faisais tout ce qu’ils me demandaient, la tête ailleurs.

    C’est là que j’appris à disparaître. La phrase me traversa comme un courant d’air glacé.

    Je n’eus pas le courage d’aller plus loin. Je refermai le carnet et le reposai dans la boîte, en replaçant le couvercle comme on scelle un tombeau.

    En redescendant du grenier, je jetai un œil machinal à la vieille porte de la cave, dont la serrure rouillée ne fonctionnait plus depuis longtemps. Enfant, elle me fascinait : j’imaginais qu’elle cachait un passage vers un autre monde. J’avais même fabriqué une fausse clé en carton, persuadé qu’il fallait vouloir que ça s’ouvre pour que ça marche. J’eus un petit sourire en y repensant, avec une pointe d’amertume : à quel moment avais-je renoncé à ouvrir les portes ?

    En sortant de la maison, je passai par le jardin où mes parents s’affairaient. Mon père bricolait près du cabanon ; ma mère rinçait des tomates dans une bassine. Ils avaient préparé un carton de légumes et de confitures.

    — Prends-les, me dit ma mère. Ça vous fera toujours ça de moins à acheter.

    — Merci, mais non, répondis-je. On en a déjà plein.

    Elle insista ; mon père aussi. Je gardai le sourire, mais je tenais déjà la boîte sous le bras. Ce jour-là, je ne voulais rien d’autre de leur part : ni légumes, ni douceur.

    Je repartis.

    Dans le coffre de la voiture, la boîte paraissait plus lourde que tout le reste. Arrivé chez moi, je la posai dans un coin de ma chambre-bureau, sans l’ouvrir à nouveau. J’avais refusé les légumes et les confitures comme je refusais d’ouvrir la boîte : ne rien recevoir, ne rien laisser entrer. Elle était là, comme une porte verrouillée, attendant que je me décide un jour à la franchir.

    3 – Léna : Les parties exilées

    J’étais de nouveau en avance. Devant l’immeuble, je me tenais appuyé contre le mur, les mains dans les poches. Les volets à moitié fermés donnaient à la façade un air impassible. Mon téléphone vibra : « Vous pouvez sonner. »

    Une jeune fille sortit de la cour en même temps que je m’engageais dans le couloir : jean large, sweat à capuche, un gros piercing au nez qui luisait sous la lumière du jour. Elle garda les yeux baissés. Son sac était trop lourd pour elle ; elle s’éloigna d’un pas rapide. Comme la dernière fois, je me demandai quelle douleur elle avait laissé derrière elle.

    Léna m’attendait sur le pas de la porte, souriante.

    — Entrez. Vous connaissez le chemin.

    Je m’assis raide sur le canapé beige. Le tapis semblait trop doux pour mes chaussures, mais Léna insista d’un clin d’œil :

    — Allez, osez.

    Je finis par céder. Mes semelles effleurèrent le tapis, comme si je franchissais une frontière défendue.

    — Voilà, dit-elle en souriant. Promis, le tapis ne mord pas… sauf les jours de pleine lune.

    Chez elle, même l’humour faisait partie de la thérapie : une façon d’ouvrir une fenêtre là où tout semblait clos.

    — Un café ?

    — Non merci, répondis-je, comme la fois précédente.

    Elle prit place dans le fauteuil en face de moi. Derrière elle, mon regard fut happé par un tableau accroché au mur : un cercle lumineux, simple, presque hypnotique.

    — Ça vous rappelle quelque chose ? demanda-t-elle.

    Je secouai la tête, gêné.

    Léna ouvrit son carnet.

    — Vous vous sentez comment, aujourd’hui ?

    — Un peu anxieux… ou angoissé, je ne sais pas trop quel est le bon mot. Constance insiste sur les ressemblances entre Anouk et moi. Je crois qu’elle a raison… depuis, je ne me sens pas très bien.

    — Et ça se traduit comment ?

    Je haussai les épaules, incapable de saisir le sens de sa question.

    — C’est où, dans le corps ?

    — L’anxiété… je la ressens dans la tête, pas dans le corps.

    Elle désigna sa poitrine d’un geste doux. J’hésitai.

    — Oui… peut-être, répondis-je après réflexion. Et les mâchoires aussi.

    — Quand ça serre, vous pensez à quoi d’habitude ?

    — À mon travail, aux relations tendues avec Constance, à mon enfance… Ça me traverse souvent, en fait.

    Léna hocha lentement la tête.

    — D’autres déclencheurs, ces jours-ci ?

    — Oui… quand j’ai rouvert la boîte de mes dessins d’enfant, chez mes parents. Depuis, quelque chose est resté coincé, mais je n’arrive pas à mettre un mot dessus.

    Elle referma son carnet quelques secondes et dit :

    — Je vais vous parler d’un concept important : « les parties exilées. » Ce sont des fragments de vous-même qui ont été mis de côté parce qu’ils étaient trop douloureux à vivre. Mais ils ne disparaissent pas pour autant.

    Je restai silencieux.

    — L’enfant en vous… il a besoin que vous veniez le voir, continua-t-elle. Pas pour revivre ses blessures, mais pour qu’il sente qu’il n’est plus seul.

    Elle posa la main sur le carnet posé sur mes genoux.

    — Commencez par ça. Ce carnet, c’est comme une porte : chaque mot que vous y écrivez, c’est un pas vers lui.

    Elle se leva et sortit un petit livre de l’étagère.

    — Tenez. Voici le Petit Guide de la Thérapie IFS, de Richard Schwartz. Lisez-le. Et gardez encore Le corps n’oublie rien.

    Je pris les deux livres machinalement.

    — Attention, ajouta-t-elle. Si vous en commencez trois en même temps, je vous oblige à ouvrir un club de lecture.

    J’acquiesçai du regard, un sourire aux lèvres.

    — Vous avez noté des choses dans votre carnet ?

    Je baissai les yeux.

    — Non. Je ne sais pas quoi écrire.

    Alors Severus se redressa dans mon dos comme une poutre, m’imposant de préciser :

    — Mais… j’ai fait les autres exercices. Et j’ai feuilleté le premier livre.

    Elle hocha la tête.

    — C’est déjà bien. Mais j’aimerais que vous essayiez autre chose : chaque soir, trouvez un moment pour dialoguer avec votre monde intérieur. Comme un rituel. Écrivez vos pensées dans le carnet, même si ça vous paraît confus ou inutile.

    Je soupirai.

    — Je n’ai pas envie de me replonger dans tout ça.

    Elle planta son regard dans le mien, sans dureté mais avec une détermination tranquille.

    — Ce n’est pas revenir en arrière. C’est ouvrir.

    Les mots me traversèrent. Ils avaient fait mouche.

    — Vous voulez dire que je dois affronter mes blessures, murmurai-je.

    — Oui. Et vous n’êtes pas obligé de le faire seul, ajouta-t-elle en souriant.

    Je restai muet. J’observai les livres sur mes genoux, le carnet fermé. Derrière Léna, le cercle lumineux du tableau semblait m’attendre, patient. Peut-être me montrait-il le chemin dont elle parlait : aller voir l’enfant enfermé.

    Quand la séance s’acheva, elle me raccompagna à la porte.

    — On se revoit dans deux semaines pour discuter. Et pour le café ?

    — On verra, répondis-je avec un sourire.

    Je descendis l’escalier, les livres serrés contre moi. Restait à savoir quelle porte ils ouvriraient.

    4 – Anima ?

    Le soir même, après le travail, je marchais d’un pas rapide sur le trottoir, les épaules rentrées contre le vent, mes écouteurs vissés dans les oreilles. Le grondement des voitures se dissolvait, remplacé par la voix de mon podcast habituel.

    Autrefois, j’écoutais des contenus sceptiques, des vulgarisateurs scientifiques qui démontaient pseudo-sciences et mysticismes. Ça me rassurait : je me croyais du bon côté, rationnel, lucide. Mais depuis quelque temps, ces certitudes me lassaient. Au fond, j’étais attiré par ce que je rejetais. Le paranormal me fascinait. Je voulais comprendre comment les autres y croyaient. Alors j’avais changé de stratégie. Plutôt que d’écouter des critiques, je préférais désormais entendre les récits originaux. Directement à la source. Quitte à me faire ma propre analyse ensuite.

    En ce moment, j’écoutais Occulta, un podcast ésotérique. L’animateur avait une voix posée, grave, presque hypnotique. Il répétait souvent qu’on était libre d’y croire ou non : lui se contentait de raconter des légendes, des histoires, des concepts. Pas de sermon, pas de prosélytisme. Ce jour-là, le sujet du podcast était l’alchimie et ses échos chez Jung.

    — … Carl Jung, le psychiatre suisse, est connu pour sa théorie des archétypes, expliquait la voix. Parmi eux, l’Anima, figure féminine qui incarne notre part intuitive et invisible. Elle n’est pas une femme réelle, mais une présence intérieure, un pont entre conscient et inconscient. Pour Jung, c’est souvent elle qui ouvre la voie vers le Soi : impossible d’avancer sans apprendre à l’accueillir.

    Une femme qui fait le pont… pour éviter à Monsieur de se mouiller les pieds ?

    Une voix légère, un peu piquante. Mais le mot resta, coincé dans ma tête. Arrivé à un carrefour, je croisai mon reflet dans une vitrine : épaules voûtées, traits tirés, rien qui évoquât une muse intérieure. Alors le mot s’imposa, comme pour nommer l’absence : Anima.

    Sans réfléchir, je sortis le carnet de Léna, encore vierge, et j’y inscrivis ce message : « Première étape : Anima ? » Comme pour graver un début de chemin — ou, au moins, prouver que j’avais écrit. Je refermai aussitôt le carnet et le glissai au fond de mon sac.

    Le vent me fouettait le visage ; la nuit tombait. En levant la tête, je vis un halo parfait autour d’un lampadaire, suspendu comme une auréole. Aussitôt, le tableau derrière Léna me revint.

    J’accélérai le pas.

    5 – La boutique

    Je traversais le centre-ville, mes écouteurs dans les oreilles. Les vitrines de rentrée affichaient toujours cartables et slogans de « nouveau départ. » Je n’aimais pas traîner là, je marchais toujours vite. Mais ce soir, une voix légère me soufflait de ralentir. Je ne savais pas d’où venait cette pensée. Je secouai la tête et m’arrêtai devant une boutique. Une vitrine attirait l’œil : des accessoires, des foulards, des chapeaux exposés sur des têtes en bois. J’avais toujours aimé les chapeaux, mais je n’en portais jamais : je trouvais ça trop voyant, trop… assumé.

    Ma main s’était déjà posée sur la poignée. Sans réfléchir, je poussai la porte. L’odeur du cuir et du tissu ciré me saisit. Une vendeuse s’approcha :

    — Je peux vous aider ?

    — Je regarde, merci, répondis-je trop vite.

    Je me sentais ridicule. Chez moi, l’argent n’allait jamais aux caprices : seulement au nécessaire. À Noël, mes parents m’offraient un gros chèque. Mais je le gardais pour payer les factures, jamais pour moi.

    Je passai la main sur un bonnet de velours orange : sa texture douce me surprit. Je le posai sur ma tête, juste pour voir. Dans le miroir, je ne me reconnus pas. Je me sentais… différent.

    La même voix pétillante retentit : tu n’as pas fondu en posant le pied sur le tapis. Mets donc le bonnet.

    La vendeuse me rejoignit.

    — Il vous va bien.

    — Peut-être, répondis-je sans la regarder.

    J’avais envie de reposer le chapeau, de m’enfuir. Mais la voix me retint : allez, ose.

    Lysséa.

    Je me surpris à l’apporter à la caisse. La vendeuse le glissa dans un sac élégant qu’elle me tendit avec un sourire.

    — Tenez.

    J’eus l’impression qu’elle me donnait un talisman. J’enserrai le sac entre mes bras en sortant de la boutique.

    Sur le trottoir, un peu plus loin, une vitrine de magasin de jouets exposait une série d’armes en plastique : épées, arbalètes, boucliers décorés de dragons. J’eus un frisson en voyant l’une des épées : elle ressemblait à celle que j’avais dessinée pour un personnage de mes jeux de rôle.

    Tarsis.

    L’arme paraissait m’attendre derrière la vitre, comme si son ombre cherchait à franchir le verre. Je détournai les yeux et accélérai le pas.


    De retour à la maison, je rangeai aussitôt le sac dans le placard, comme on cache une preuve compromettante. Personne ne devait le voir. Une faute, croyais-je… mais le frisson du chapeau sur ma tête revenait, et je sentis en moi une serrure céder, une clé invisible tourner dans la nuit. Un frisson, presque une impression de liberté.

    Je restai quelques secondes devant le placard fermé. Puis j’éteignis la lumière.

    6 – Imagination active : Le premier frôlement

    Je m’étais promis de le faire chaque soir : lire un peu, écrire, essayer de « visualiser » comme Léna me l’avait demandé. Mais je me sentais déjà découragé en me dirigeant vers ma chambre-bureau. En refermant la porte, Constance m’interpella depuis le couloir, sa voix teintée d’une ironie légère :

    — Tu t’enfermes toujours…

    Je sursautai, la main sur la poignée.

    — Oui, sans doute, balbutiai-je, sans savoir s’il s’agissait d’une accusation.

    Je ne trouvai rien d’autre à dire. Je refermai la porte et restai un instant immobile. Ce simple geste m’avait ramené des années en arrière : une porte fermée, le verrou tourné.

    Assis sur le bord du lit, je pris le Petit Guide de la Thérapie IFS. Je l’ouvris au hasard et tombai sur un passage souligné : les parties exilées se cachent parce qu’elles craignent de revivre leurs blessures. Elles ont besoin de sentir votre présence aimante pour se manifester à nouveau. Je refermai le livre quelques secondes. Ça me parlait, mais sans que je sache comment. Je continuai. Il existe aussi des parties protectrices : elles verrouillent l’accès aux exilées pour éviter que la douleur remonte. Mais en bloquant l’accès, elles bloquent aussi la guérison.

    Une tension connue m’enserra la poitrine. Ces exilés, ces protecteurs… je les avais déjà croisés, sous d’autres noms. C’étaient les mêmes silhouettes que Jung décrivait, ces archétypes dont parlait Occulta : mes parties intérieures n’étaient que leurs reflets. Je pris mon carnet neuf, encore presque vide. J’y ajoutai :

    « Parties ↔ Figures archétypales »

    Je n’étais pas sûr de tout comprendre, mais ça me semblait juste.


    Je refermai le livre et posai le carnet sur mes genoux. La boîte retrouvée dans le grenier attendait à côté du lit ; je n’avais pas eu le courage de l’ouvrir à nouveau. Je fixai le carnet. La page blanche me défiait. La première phrase s’écrivit péniblement : « Bonsoir. Je ne sais pas quoi te dire. »

    Je soufflai, agacé. Ridicule. Mais j’avais promis de le faire.

    Je griffonnai : « Je veux juste te voir. »

    Je posai le carnet sur mes genoux et fermai les yeux.

    — Je veux juste te voir, murmurai-je. Juste te voir.

    J’entendais la quiétude de la maison : le bruit lointain de l’eau dans les canalisations, Constance qui rangeait dans la cuisine. Puis quelque chose d’autre.

    Un frôlement.

    J’ouvris les yeux : ma chambre était vide. Pourtant, j’avais eu la sensation très nette qu’une présence s’était approchée. Un souffle léger sur ma joue, presque un murmure. Je regardai autour de moi, mal à l’aise. La boîte, posée au sol, paraissait déjà trop présente. Je me forçai à reprendre le carnet. Sous ma phrase maladroite, j’en ajoutai une autre : « Je crois avoir senti quelque chose. »

    Je relus les quelques mots déjà écrits dans le carnet : « Anima, » « Figures, » … Tout cela me parut bancal, presque dérisoire. Je le refermai et le posai sur la table de chevet. Puis j’éteignis la lumière. Le noir m’enveloppa, dense. Allongé sur le dos, je murmurai malgré moi :

    — Je veux juste te voir.

    Un souffle d’air passa. Peut-être la fenêtre mal fermée. Puis un rire, clair et insolent, éclata à mon oreille. Une présence bondit, moqueuse, libre. Je sais que tu ne m’appelais pas. Mais avoue : tu espérais que je viendrais.

    Lysséa.

    Puis le silence revint, mais il avait changé de texture. Un parfum discret de jasmin flotta un instant, comme une caresse. Dans ce creux, une présence s’insinua. Plus de rires : une voix douce, retenue, prit le relais. Il suffit d’écouter : la source jaillit sans qu’on la réclame.

    Je rouvris les yeux : rien. Pourtant, une chaleur douce persistait. Je m’endormis contre elle.

    7 – Rêve : Le fragment et la graine

    Je marchais de nouveau dans le couloir. Le même sol froid sous mes pieds nus, les mêmes murs de pierre luisante. Pourtant, quelque chose avait changé : la lumière semblait moins glaciale, comme adoucie par une brume. Je respirais lentement ; l’air sentait la poussière, celle du grenier de mes parents.

    Au loin, la porte était entrouverte.

    Je ralentis, surpris. La dernière fois, elle était restée close. Cette fois, une lueur s’en échappait, faible mais réelle. Je posai la main sur la poignée : le métal glacé me fit frissonner. La froideur me rappela le soir, quand je refermais ma chambre-bureau, comme un réflexe de survie. Mais ici, j’avais le sentiment que la porte me jaugeait, qu’elle me reconnaissait.

    Sous mes pas, quelque chose roula : une petite graine sombre. Je la ramassai, intrigué : elle paraissait vivante, presque chaude au creux de ma paume. Une fine fissure laissait déjà passer un filament vert. Je glissai la graine dans ma poche et m’approchai.

    La porte s’ouvrit davantage, sans que je la touche.

    Derrière le seuil, je le vis : un garçon se tenait là, frêle, le dos contre un mur. Il tenait un fragment de miroir dans ses mains, comme un talisman. La lueur qui passait par la fissure de la porte s’accrochait à ses yeux : ils étaient les miens, plus jeunes.

    — Aedàn… murmurai-je, sans comprendre d’où venait ce nom.

    Il me fixa, le visage fermé. Ses lèvres tremblèrent, mais aucun mot ne vint. Il secoua alors la tête comme pour dire « Je ne te fais pas encore confiance. »

    Je fis un pas vers lui ; il recula aussitôt dans l’ombre. Derrière lui, j’aperçus un coffre massif, fermé par un cadenas rouillé. La boîte me rappela celle du grenier : opaque, son couvercle semblait prêt à céder.

    Une silhouette haute, immobile, se tenait près du coffre. Dans l’obscurité, je crus un instant reconnaître Severus. Mais cette fois, la droiture n’était pas une règle : c’était une masse silencieuse, une présence de pierre. Quelque chose d’archaïque.

    — Je veux juste te voir, dis-je doucement à Aedàn.

    Aedàn secoua de nouveau la tête. Il agrippa le fragment de miroir si fort que ses doigts tremblaient. Dans le reflet brisé, je vis mon propre visage, mais figé, dur, comme sculpté dans la pierre : le même regard que dans les photos d’enfance où je faisais profil bas. Je voulus insister, mais une voix près d’Aedàn me coupa.

    — Reviens demain, souffla-t-elle.

    Lysséa était là. Sa silhouette fine se releva : elle était assise près d’Aedàn, tentant de le réconforter. Lysséa me rejoignit tandis que la porte se refermait lentement entre Aedàn et nous.

    — Attends !

    Je tendis la main, mais le battant claqua. Alors Lysséa m’encouragea, un sourire taquin aux lèvres :

    — Tant mieux si ça claque : ça veut dire qu’on reviendra. Et moi, j’adore revenir.

    Je voulus lui répondre, mais déjà elle s’effaçait dans l’ombre.

    Un souffle passa, suivi d’un froissement d’ailes. Dans l’ombre, une chouette s’éloignait déjà, abandonnant une plume qui se dissipa avant même de tomber.

    Le couloir retomba dans un silence compact.

    8 – Ce qui reste du rêve

    Je me réveillai en sursaut. La lumière grise filtrait à travers les stores, mais je restais un moment immobile, allongé sur le dos. Mon cœur battait encore comme si j’avais couru, ma gorge sèche. Le rêve s’effaçait déjà, filant entre mes doigts. Il me restait des traces dans le corps : le froid du couloir dans mes bras, le souffle de Lysséa sur ma nuque.

    Puis, comme une rémanence, l’image du fragment dans les mains d’Aedàn et des ombres derrière lui. Je me redressai, les paumes moites. Le carnet sur la table de chevet semblait m’attendre. Je me surpris à écrire : « Miroir. »

    Je refermai le carnet et restai assis un long moment dans l’obscurité. Je sentais encore la graine dans ma poche… Elle était pourtant vide. Un soupir m’échappa. Rêve ou esprit, peu importait : quelque chose s’était ouvert. Et il faudrait y retourner.

    Sur le sol, à côté du lit, un éclat de lumière attira mon attention. Sans doute un simple rayon de soleil sur un éclat de verre tombé de la lampe. Mais je ne pus m’empêcher de penser au fragment de miroir du rêve.

    Un coup léger à la porte me fit sursauter.

    — J’ai entendu un bruit, lança Constance en entrouvrant, ses cheveux roux en désordre projetant une ombre sur ses lunettes. Tout va bien ?

    Je me raidis. Elle entra et me dévisagea un instant, les yeux fatigués mais doux.

    — Quand est-ce que tu vas revenir dans notre chambre ? Tu me manques, dit-elle en s’approchant pour m’embrasser.

    Je me laissai faire, mais mes muscles se tendirent malgré moi. Incapable de répondre, je me contentai de hausser les épaules. Elle me regarda encore quelques secondes, puis soupira et sortit. La porte se referma lentement, grinçant d’un son aigu qui resta suspendu, comme un avertissement.

    Je restai debout au milieu de la pièce, immobile. Dans le coin, la boîte de carnets semblait avoir gagné en volume, imposante, presque vivante, attendant que je m’occupe d’elle.

    Je m’accroupis, posai la main sur le couvercle sans l’ouvrir. J’avais presque envie de la pousser sous le lit pour ne plus la voir. Mais je me contentai de la laisser là et de me redresser.

    Dans le couloir, Anouk discutait avec Constance : des bruits familiers, le cliquetis des couverts, la radio allumée. J’eus envie de rester dans ma chambre-bureau, de m’y terrer comme avant. Mais je finis par ouvrir la porte.

    — Papa ! fit Anouk en courant vers moi. Elle s’arrêta net, remarqua le carnet dans ma main. Pourquoi t’as écrit « Miroir » ? demanda-t-elle en plissant les yeux.

    — Pour me rappeler de mon rêve. Les adultes font souvent des rêves bizarres.

    Elle haussa les épaules et repartit vers la cuisine. Je rangeai le carnet dans mon sac sans un bruit. Je pris une profonde inspiration avant d’aller rejoindre Constance et Anouk à table. Au fond de moi, une phrase de Lysséa résonnait encore, comme un écho lointain : reviens demain.

    Puis le récit lui-même prit une voix étrange et me souffla ses propres mots :

    Tu as entrevu l’enfant, comme une quête secondaire qui ne se révèle qu’une fois le joueur prêt. N’essaie pas de forcer : il reviendra quand tu sauras l’accueillir.

    — Calion

    Chapitre 3 – Le gardien

  • Chapitre 1 – La porte s’entrouvre

    1 – Rêverie : La porte close

    Il faisait nuit.

    Un vent sourd traversait le couloir, soulevant la poussière qui s’accrochait aux pierres. J’étais là, pieds nus, devant la grande porte. Massive, bardée de fer. Je tendais la main, mais elle restait hors d’atteinte, l’espace s’allongeant entre nous.

    — Reviens plus tard.

    La voix venait de l’autre côté, mais je ne distinguais personne. Juste le battement régulier d’un cœur derrière le bois.

    Je tentai d’avancer, en vain : mes jambes refusaient d’obéir. Quelque chose m’aspirait en arrière, vers le vide.

    La dernière image avant de tomber fut celle d’une clé, suspendue dans les airs, hors de portée.

    2 – La fin d’une attente

    Le vent chargé de poussière semblait m’avoir suivi jusque dans la salle d’attente.

    Ici, tout était calme ; seuls quelques bruits étouffés d’enfants passaient les portes : rires qui se coupaient net, sanglots suspendus. La fenêtre entrouverte laissait flotter un parfum d’ajoncs, annonçant la fin d’été. Constance était assise à côté de moi sur la banquette en plastique, les doigts serrés au point de blanchir les phalanges. Son sourire timide s’éteignit aussitôt, avalé par l’inquiétude. Ses yeux revinrent vers la porte, comme si ce simple geste, répété à l’infini, pouvait nous tenir à l’abri.

    Quand la poignée tourna enfin, mon cœur fit un bond. La pédopsychiatre nous accueillit d’un signe, son sourire neutre : celui d’une guide habituée à accompagner les familles sur des sentiers incertains.

    Nous la suivîmes dans son bureau lumineux, familier à force de rendez-vous : les grandes affiches pédagogiques sur les murs, les plantes vertes dans un coin, le bureau de bois clair toujours impeccablement rangé. Mon attention se porta vers les dessins des affiches : des silhouettes d’enfants franchissant des portes ouvertes, tendant la main vers un adulte. Toujours ces seuils qu’il faut franchir. Anouk n’était pas là cette fois-ci ; elle avait fait sa rentrée le matin même. Mais son image s’imposa : elle riait en agitant une clé en plastique, rose et tordue, qu’elle brandissait comme un trésor, persuadée de pouvoir ouvrir n’importe quelle porte. Je souris malgré moi. Au fond, je savais qu’elle n’ouvrait rien, sinon son imagination.

    — Installez-vous, dit la pédopsychiatre.

    Je m’assis, le dos raide. Elle reprit :

    — Vous vous souvenez de notre dernier entretien ?

    Je sentis un nœud se former dans ma poitrine. Oui, je m’en souvenais trop bien. Les vidéos d’Anouk que nous avions visionnées ensemble : son corps tendu, ses regards fuyants, ses gestes brusques. Autant de signes qui pouvaient inquiéter, mais les paroles rassurantes de la pédopsychiatre nous avaient apaisés. À force de nous répéter qu’elle progressait, nous avions fini par voir le spectre autistique s’éloigner. Je hochai la tête.

    Elle proposa ensuite d’illustrer sa démarche diagnostique. Elle prit un bloc-notes et, d’un trait rapide, traça colonnes et flèches, encerclant certains mots. Je le fixais : c’était beau, précis, comme une carte. Ou un arbre.

    — Revenons d’abord sur le trouble du spectre autistique, dit-elle. On regarde essentiellement deux choses : la communication sociale… et puis les comportements répétitifs ou restreints.

    Elle marqua une pause pour s’assurer que nous suivions.

    — Pour Anouk, la communication sociale est parfois compliquée : elle peine à initier les échanges ou à saisir les codes implicites. Pour le reste, oui : elle a des comportements un peu répétitifs, des intérêts bien à elle… mais ce n’est pas envahissant, ça ne la bloque pas. À table, vous ne parlez pas que de dinosaures, n’est-ce pas ?

    Elle haussa un sourcil, et me fixa, amusée :

    — Si par hasard c’est vous l’expert en dinosaures, je garde le secret.

    Elle marqua une petite pause, puis reprit :

    — Nous avons donc pu écarter le TSA. C’est déjà une bonne nouvelle.

    Constance inspira : c’est ce qu’elle attendait.

    — Nous avons aussi exclu le TDAH : elle n’est pas impulsive, son attention est stable.

    Puis le crayon s’immobilisa. Elle leva les yeux vers nous. J’étais assis, mais mon corps semblait flotter au-dessus du fauteuil.

    — Nous avons désormais assez d’éléments pour parler d’un « trouble de la communication sociale » : un trouble du neurodéveloppement qui concerne surtout la dimension sociale.

    Le parfum des ajoncs s’effaça d’un coup, happé par une fenêtre qui se scella dans l’ombre. Constance remonta ses lunettes d’un geste sec, fixant la feuille. Moi, je m’accrochai à la fissure derrière la tête de la psy : une ligne fine, presque invisible, qui descendait jusqu’à la plinthe. Une carte pour ne pas me perdre.

    — …reverrai tous les six mois, disait-elle. On réévaluera alors la situation…

    Les mots flottaient. Associations. Compétences sociales. Suivi spécialisé. Ils se cognaient contre mes oreilles sans jamais entrer. J’essayai de bouger mes mains sur mes genoux. Elles ne répondaient pas, comme du bois.

    — Monsieur ? Vous m’avez entendu ?

    Je sursautai. La voix venait de loin. Tout le monde me fixait.

    Je hochai la tête, mécaniquement. Je savais que je venais de rater quelque chose d’important, mais au lieu de demander qu’on me répète, je préférais acquiescer. Comme si admettre que j’étais ailleurs me coûterait plus cher que de ne rien comprendre.

    — Oui, balbutiai-je.

    Elle reprit, plus lentement. Je suivais le mouvement de ses lèvres, sans comprendre. Constance posa sa main sur mon bras. Je ne sentis rien.

    Un instant, je me revis devant la grande porte du rêve. La même sensation : verrouillé, inaccessible. Je mordis l’intérieur de ma joue. Pour ne pas disparaître complètement.

    Je me souvins de notre premier rendez-vous, un an plus tôt, quand elle m’avait demandé : avez-vous des antécédents psychiatriques ? J’avais parlé, presque à voix basse, de mes épisodes de dépression et d’anxiété sociale. Il s’agissait d’autodiagnostics : je n’avais jamais consulté. Je revis les yeux écarquillés de Constance : elle savait que je n’en avais parlé qu’à elle. Mais pour Anouk, j’avais osé faire une exception.

    Je baissai les yeux vers la feuille : le dessin achevé ressemblait à une carte de passage, un réseau de ponts et de portes. Je me sentis figé, incapable de bouger.

    La consultation se conclut par des recommandations : orthophonie, guidance parentale, groupes de socialisation. Nous étions « préparés » en théorie, après ce long parcours.

    Dans le couloir, Constance tremblait. Les papiers pesaient comme un jugement scellé. Je marchais jusqu’à la sortie comme un automate. Derrière moi, la porte se refermait déjà.

    3 – Des ombres sur le trottoir

    Nous quittions l’unité de diagnostic sans un mot. La porte du bâtiment se referma derrière nous avec un petit claquement sec qui me traversa comme un sursaut. Constance prit une inspiration, remit de l’ordre dans ses boucles d’un geste rapide, comme pour se donner une contenance, puis bifurqua vers le parc qui longeait le centre. Nous avions besoin d’air avant de rentrer. Le gravier crissait sous nos chaussures : nos pas formaient un métronome régulier. Parfois, une racine ou un caillou nous faisait dévier, mais la cadence revenait d’elle-même. Je fixais le sol, calé sur ce rythme sans réfléchir. Constance, épaules voûtées, rompit la musique :

    — Je ne m’attendais pas à ça, dit-elle d’une voix basse, étouffée par les arbres. On s’était préparés à entendre « pas autiste » … pas « à moitié autiste. »

    Je ne dis rien. Les ombres mouvantes des branches dessinaient des éclats de noir sur nos visages ; j’avais l’impression qu’elles me coupaient en morceaux à chaque pas.

    — Et le collège… reprit-elle en secouant la tête. Tant qu’il n’y a pas besoin de papoter, Anouk s’en sort. Mais là-bas, les filles passent leur temps à discuter. Je n’arrête pas d’y penser.

    Elle marqua une pause, puis ajouta plus doucement :

    — Tu sais… moi, au collège, je passais mes journées à faire semblant d’écouter les autres filles. J’avais toujours une excuse pour ne pas traîner avec elles. J’étais trop maladroite, trop… différente. Et je revois encore leurs sourires, comme des petites griffes. Alors quand je pense à Anouk, j’ai peur qu’elle revive ça.

    Le mot collège me serra le ventre d’un coup. Les couloirs bruyants, les groupes serrés, les rires derrière mon dos : je sentis cette vieille sensation de menace remonter. L’espace d’un instant, le temps se plia et je redevins ce gamin pris pour cible.

    — Elle a déjà du mal à se faire comprendre parfois, continua Constance. Elle pourrait se retrouver isolée…

    Je ne sus pas quoi répondre. Je posai ma main sur son épaule ; elle tressaillit, sans me repousser. Puis je tentai :

    — Au pire… elle pourra toujours s’entraîner avec moi, je n’ai jamais su faire la conversation non plus.

    Constance ralentit. Son regard accrocha le mien : mélange de colère et de lassitude. Elle remonta ses lunettes d’un geste sec, puis lâcha, d’une voix basse :

    — Tu fais de l’humour… J’ai l’impression d’être la seule à prendre ça au sérieux.

    Je baissai les yeux. Sa phrase me heurta plus fort que je ne voulais l’admettre. Je ne protestai pas. Elle avait raison, et son reproche avait touché juste. Mais au lieu de répondre, je me réfugiai dans le rôle que je connaissais par cœur : écouter, encaisser… et continuer à marcher au même pas, sans dévier. C’était plus simple que d’admettre que, depuis un an, j’avais moi aussi laissé les questions s’empiler, rendez-vous après rendez-vous : psychologique, orthophonique, psychomoteur. Chaque bilan écartait une hypothèse, mais ajoutait aussitôt un nouveau terme.

    Nous quittions le parc et prîmes la rue qui menait vers l’école. Un courant d’air plus fort balaya mes cheveux ; je pensai à Anouk, à ce que la pédopsychiatre nous avait confié : elle n’aime pas se laver les cheveux. Elle fait semblant, elle déteste la sensation. Cette anecdote m’avait glacé. Je nous voyais, le matin, la félicitant distraitement d’être « prête à l’heure » : en réalité, elle esquivait un contact qu’elle vivait comme une agression.

    Je sentais Constance marcher un pas devant moi, comme attirée par le bâtiment de l’école, qui approchait. Mes mains se crispèrent brièvement, prêtes à se glisser dans mes poches pour me protéger, mais je les laissai retomber. Nous traversions la dernière rue sans un mot. Les arbres du parc derrière nous projetaient encore leurs ombres sur le trottoir, découpant mon visage en fragments. Une pensée glissa en moi, aussi fine qu’un souffle :

    Ces ombres qui te découpent… tu crois qu’elles vont te détruire. Mais dans nos donjons, elles marquent juste le passage vers la salle suivante.

    — Calion

    Je sursautai intérieurement. Constance ne m’avait rien dit ; elle fixait déjà l’école, son sac serré contre elle comme un bouclier. Je serrai les dents.

    J’avais envie de dire quelque chose, n’importe quoi, mais les mots restaient coincés.

    4 – Le bureau et le déclic

    Les grilles de l’école étaient encore ouvertes. Anouk nous attendait, seule, son cartable serré contre elle. Constance échangea quelques mots rapides avec la maîtresse, puis nous repartîmes tous les trois vers la maison. Anouk ne disait rien, mais elle trottinait à nos côtés, concentrée sur ses pas.

    À la maison, Constance déposa son sac sur le plan de travail de la cuisine et se mit à ranger machinalement les papiers que nous avions rapportés de l’unité de diagnostic. Anouk s’était assise dans un coin du salon, ses crayons déjà étalés devant elle. Je me laissai tomber dans le canapé, le dos lourd contre le dossier. J’avais besoin de digérer ce que nous venions d’apprendre.

    Constance se tourna vers moi ; ses cheveux roux accrochaient le moindre éclat, comme pour réclamer qu’on la voie enfin :

    — Tu pourrais m’aider à débarrasser la table ?

    Sa voix n’était pas sèche, mais elle me ramena brutalement à la réalité. La table du déjeuner était encore encombrée : assiettes sales, miettes de pain, verres renversés sur le set de table. Je hochai la tête mais je ne me levai pas. Constance souffla un « laisse, je vais le faire » un peu las, avant de se pencher sur la table pour tout ranger.

    Je scrutais le plafond, incapable de bouger. Chaque tintement de vaisselle réveillait d’autres bruits : des portes claquées, des voix qui montaient. Je jetai un coup d’œil vers Anouk : elle avait légèrement baissé les épaules, absorbée par son dessin. Elle avait ce même geste imperceptible que moi enfant, quand je voulais devenir invisible. Je me levai d’un coup :

    — Je vais dans le bureau.

    Constance leva la tête, étonnée, mais elle ne dit rien. Elle se remit à ranger. Je refermai doucement la porte du bureau derrière moi. Le claquement léger me traversa comme un sursaut ; j’eus un flash de moi enfant, planqué derrière ma chambre fermée à clé, les mains sur les oreilles pour couvrir les cris.


    Je restai un moment debout, dans la pièce silencieuse. Le bureau. Mon refuge. Mon bunker. Je repensai aux reproches passés de Constance, jamais hurlés mais répétés, fatigués :

    Tu devrais peut-être consulter.

    Je ne sais plus comment t’aider.

    Tu ne t’en rends pas compte, mais ça pèse sur Anouk.

    Je les avais toujours esquivés. J’avais mes justifications. Ma fierté. Ma fatigue aussi. Mais aujourd’hui, il n’y avait plus d’excuse.

    Je m’assis devant l’ordinateur et tapai « psychologue adulte » dans la barre de recherche. Les pages défilaient, impersonnelles. J’écartais systématiquement les « psychanalystes » : ce mot me rebutait. Je cherchais quelque chose de plus concret. Après plusieurs clics, un profil retint mon attention : « Psychologue clinicienne – Spécialisée en gestion des traumas. »

    Gestion des traumas. Le terme me percuta. J’avais du mal à l’appliquer à moi-même : je ne voulais pas dramatiser. Et pourtant, il y avait bien quelque chose de brisé en moi, je le savais depuis longtemps. J’hésitai quelques secondes, le curseur flottant sur le bouton de prise de rendez-vous.

    Tu as passé assez de tours à attendre. C’est à toi de jouer : choisis ton action.

    — Calion

    De nouveau cette voix étrangère. J’inspirai profondément, puis je cliquai. Un calendrier s’est ouvert. Je réservai le premier créneau disponible, dans trois jours. Je sentis une tension se relâcher dans mes épaules, comme si je venais de poser un sac trop lourd.

    Quand je ressortis du bureau, Constance avait fini de débarrasser la table. Elle se penchait maintenant sur le sac d’école d’Anouk. J’en profitai pour rejoindre discrètement la salle de bain. Je savais qu’il faudrait parler, mais pas maintenant. Pas avant d’avoir franchi ce premier cap.

    5 – Léna : La dissociation protectrice

    J’arrivai dans une cour silencieuse, en avance comme toujours. L’immeuble ne portait aucune plaque, rien qu’un interphone anonyme, orné d’un symbole Ψ discret, comme si l’entrée elle-même posait une énigme. Léna m’avait envoyé des instructions :

    Je vous enverrai un SMS quand je serai disponible. Vous sonnerez ensuite.

    Alors j’attendais, la main sur le téléphone, attentif à la moindre vibration. Un adolescent sortit de l’immeuble, capuche sur la tête, écouteurs vissés aux oreilles. J’imaginai malgré moi son trouble, et me sentis déplacé : qu’est-ce que je fais là, à mon âge ?

    Le SMS arriva. « Vous pouvez sonner. »

    J’appuyai sur le bouton, puis je me retrouvai dans un appartement d’habitation ordinaire : un couloir étroit, des murs peints en blanc, une odeur de café tiède. Léna m’accueillit sur le pas de la porte : une jeune femme aux yeux rieurs, la trentaine à peine, qui dégageait une énergie étonnamment légère.

    — Entrez, installez-vous, me dit-elle avec un sourire.

    Son salon servait de cabinet. Un canapé beige occupait le centre de la pièce, avec un petit tapis douillet à ses pieds. Je m’assis, raide, sans m’adosser, veillant à ne pas poser mes chaussures sur le tapis.

    — Je vous propose un café ?

    — Non merci.

    Elle fit mine de consulter un carnet imaginaire :

    — C’est noté. Prédiction : « Premier café dans quatre séances pile. » On verra si j’ai du flair.

    Son humour léger, désarmant, me rappelait un personnage que j’avais inventé, ado, pour un jeu de rôle :

    Lysséa.

    Même vivacité espiègle, comme une étincelle.

    Nous commencions par le vouvoiement ; c’était étrange, mais je n’oserai jamais demander le tutoiement. Elle me posa quelques questions générales, me laissa raconter pourquoi j’étais là. Les mots sortirent en désordre : mes relations compliquées avec ma mère quand j’étais enfant, la peur permanente de ses colères, le harcèlement scolaire qui avait suivi. Je parlai aussi de mes mondes imaginaires, ces histoires inventées dans ma chambre ou à l’école, refuges contre le bruit du dehors.

    Léna écoutait en silence, ponctuant mes phrases de quelques « je comprends » ou d’un sourire qui m’encourageait à continuer.

    — Vous avez appris à vous couper de ce qui vous faisait mal, m’expliqua-t-elle doucement. On appelle ça de la dissociation.

    Je haussai les épaules. Le mot me paraissait médical, mais je sentais qu’il n’était pas faux.

    — C’est un mécanisme protecteur, ajouta-t-elle. Utile parfois, mais qui vous coupe aussi des émotions positives. Je vais vous proposer un petit exercice d’ancrage. Vous êtes prêt ?

    J’acquiesçai sans grande conviction.

    — Vous allez me lister cinq choses que vous voyez, quatre que vous entendez… L’idée, c’est de ramener l’esprit dans le corps.

    Je m’exécutai, un peu mal à l’aise :

    — Euh… je vois la table basse… le pot de plante… le tableau au mur… votre mug… le carnet sur la chaise.

    — Bien. Maintenant, quatre sons.

    J’hésitai : je n’entendais rien de précis. Un frigo qui ronronnait peut-être, des pas au-dessus de nous… Au bout de deux sons, je m’arrêtai :

    — Je n’y arrive pas.

    Elle hocha la tête, sans insister :

    — Quand j’aurai assez de sous, j’investirai dans un fond sonore relaxant… ou je me paierai un homme-orchestre.

    Elle releva les yeux, son sourire s’adoucit :

    — C’est normal, au début. Vous vous surprendrez peut-être à le faire seul, un jour où ça monte trop fort.

    Elle me tendit un carnet et m’invita à y noter mes progrès.


    Lorsque Léna me demanda l’événement qui m’avait incité à consulter maintenant, j’évoquai d’abord vaguement mes problèmes relationnels au travail, puis je parlai du diagnostic d’Anouk, que je remettais en doute.

    — Et si la pédopsychiatre s’était trompée ? lâchai-je. Si ce n’était pas uniquement un trouble du neurodéveloppement… Moi, je la vois se taire d’un coup, se replier, comme si elle devait se protéger. Et si… et si c’était moi qui avais mis ça en elle ? Mes colères, mes angoisses… si ça l’avait déjà marquée ?

    Léna prit des notes, puis releva les yeux :

    — Vous avez peut-être raison… on transmet parfois ce qu’on a subi, sans le vouloir.

    Je restai silencieux, les mâchoires serrées. Léna sourit doucement.

    — C’est déjà un pas immense que de le dire.

    Elle posa son carnet sur la table basse, puis sortit un livre de l’étagère derrière elle. Le corps n’oublie rien de Bessel Van der Kolk.

    — Je vais vous demander de le feuilleter, dit-elle en le déposant devant moi.

    J’effleurai la couverture du bout des doigts. Je n’avais pas envie de l’ouvrir ; le titre seul me semblait déjà trop lourd.

    — Oui, je sais, ça ressemble à une brique. Mais promis, ça fait moins mal à lire qu’à recevoir sur le pied. Et ça vous aidera à comprendre ce que votre corps retient encore, ajouta-t-elle.

    Je ne répondis pas. Je fixais le livre comme s’il pouvait se mettre à parler. L’horloge avançait au-delà du temps prévu, mais elle ne semblait pas s’en soucier. Elle finit par me raccompagner, toujours avec ce sourire désarmant.

    — On se revoit dans deux semaines ?

    — Oui.

    — Faites attention aux portes que vous ouvrez, dit-elle avec un demi-sourire, tout en notant quelque chose dans son carnet.

    Les mots restèrent suspendus derrière moi, comme un courant d’air qu’on ne parvient pas à chasser. Dans la cage d’escalier, mes pas résonnaient plus vite que d’habitude ; chaque palier semblait me pousser vers la sortie. Je plaquai le livre contre mon torse, comme on garde une clé serrée au creux de la main.

    6 – Le portail et le marque-page

    Je marchais sans but précis, le livre sous le bras. Léna m’avait conseillé de prendre l’air, de marcher régulièrement, de sentir mes appuis. J’avais pris la direction du parc urbain qui surplombait la mer. La fin de journée avait vidé les bancs ; seules quelques silhouettes traversaient les allées, pressées de rentrer. Les premières feuilles mortes se déplaçaient au gré du vent, raclant le gravier comme des insectes minuscules.

    Je passai devant un grand portail en fer forgé, verrouillé. Je m’arrêtai. La serrure m’attirait comme un aimant ; je fixai le trou noir au centre, hypnotisé. Mes doigts effleurèrent le métal froid des barreaux. Des portes… toujours des portes. Un frisson me parcourut, et je repartis.

    Je me concentrai sur l’exercice que Léna m’avait appris :

    — Cinq choses que je vois… Je murmurai presque : les feuilles mortes, le portail, un banc vide, le lampadaire tordu, le chien qui trottait derrière son maître.

    — Quatre sons…

    Le vent dans les branches, des voitures au loin, le cri d’une mouette, un éclat de rire d’enfant. Le rire me traversa : il était lointain mais clair, presque espiègle. Une voix que je crus reconnaître ? Non… impossible. Je secouai la tête avant de reprendre l’exercice :

    — Trois choses que je sens sur ma peau…

    Je sentis le froid du livre dans ma main, le froissement de mon manteau, la rugosité de la barrière. Puis je bloquai. Les odeurs ? Rien, si ce n’était un parfum d’algues marines porté par le vent : la mer en contre-bas.

    Je m’assis sur un banc. J’avais l’impression de m’effondrer sur moi-même. Les passants me semblaient tous aller quelque part ; moi, je restais là, inutile. J’ouvris le livre que Léna m’avait prêté : Le corps n’oublie rien. Je le feuilletai sans vraiment lire. Des mots m’accrochèrent : survivre, anesthésie, hypervigilance. Une phrase me sauta au visage : vivre comme si tout allait recommencer, à chaque instant. Je la relus deux fois, les yeux soudain secs. Oui, c’était ça. Ma mère dans le couloir, ma porte verrouillée ; et moi aujourd’hui, encore enfermé derrière des portes invisibles.

    Je refermai le livre, incapable d’aller plus loin. J’observai mes mains : elles tremblaient légèrement. À mes pieds, une feuille morte se détacha d’un tas balayé par le vent. Je la ramassai sans réfléchir. Ses nervures fines me rappelèrent les lignes qu’avait tracées la pédopsychiatre sur sa feuille. Je glissai la feuille entre les pages du livre, sans trop savoir pourquoi. Elle s’ajusta parfaitement, épousant le livre comme un marque-page naturel. Je rouvris le livre au hasard : une phrase sur le corps qui se souvient malgré nous. Je refermai aussitôt, laissant la feuille marquer l’endroit.

    Je restai sur le banc quelques minutes encore. Le vent avait forci ; je sentais le sel sur ma peau. Le rire retentit à nouveau au loin. Je me redressai, regardai autour de moi : personne. Une sensation étrange me traversa, comme un frôlement venu d’ailleurs. Je pressai le livre contre moi. Je n’étais pas prêt à m’y plonger, pas encore. Mais je savais qu’il le faudrait. J’entendis presque la voix de Léna : une brèche s’ouvre. Laissez-la.

    Je me levai enfin et pris le chemin du retour. Le portail en fer forgé. Cette fois, je le traversai du regard sans m’arrêter, en pensant : un jour, je trouverai la clé.

    7 – Imagination active : La chambre du dedans

    Je m’effondrai sur le lit sans même allumer la lampe. La nuit était déjà tombée, et seul le halo orange du lampadaire filtrait à travers les stores à demi-fermés. Les images des derniers jours tournaient en boucle : le diagnostic d’Anouk, les épaules secouées de Constance, mes propres silences.

    Je dormais maintenant dans ce qui n’était encore que mon bureau il y a quelques mois. Officiellement, c’était pour nos problèmes de sommeil : mes ruminations, ses allergies. En réalité, j’étais soulagé de retrouver un espace à moi. Constance avait acquiescé sans protester, à la fois soulagée et contrariée de voir cette chambre devenir la mienne. Anouk, elle, l’assumait sans détour : papa dort dans sa chambre à côté de la mienne ! Et j’aimais l’idée qu’elle se sente rassurée par ma proximité. Je n’avais encore rien osé décorer, mais j’imaginais y accrocher mes photos, mes vieux dessins. L’idée me paraissait déjà égoïste.

    Je tirai la couverture sur moi sans réfléchir. Ma posture était rigide, comme si chaque muscle refusait de se détendre. Cela me rappelait les nuits de mon adolescence, quand je restais immobile dans mon lit, persuadé qu’il valait mieux ne pas bouger pour ne pas attirer l’attention. J’avais alors inventé un personnage pour mon jeu de rôle :

    Severus.

    Il me protégeait en restant irréprochable : notes parfaites pour rassurer les parents, aucun écart, aucune plainte, comme un métronome. Et, plus que tout, il gardait mes émotions sous clé : le moyen le plus sûr de ne jamais faillir. Je l’imaginai se dresser dans l’ombre, immobile, la colonne vertébrale droite comme une poutre maîtresse, un bouclier invisible dans le dos.

    Là où Severus se raidissait, Lysséa bondissait. Elle surgit sans prévenir, ses cheveux bruns frisés volant autour de son bonnet orange, le ruban rouge claquant à son poignet comme un éclat de rire. D’un saut léger, elle se posa sur le bord du lit, renversant la pile de livres sans même y penser, tirant la langue à Severus. Elle n’avait pas de mission, pas de cadre ; juste le plaisir de troubler l’ordre figé. Elle éclata d’un petit rire cristallin, incongru dans le silence trop dense de la chambre.

    Je chassai la scène de mon esprit et me redressai. En voulant dégager un coin de la table de chevet, mes doigts heurtèrent un petit cadre qui glissa au sol. Une photo d’enfance. J’avais huit ans, assis au bord d’un lit trop grand, les bras autour des genoux, le regard fuyant. Je revis l’enfant enfermé dans sa chambre, la porte barricadée pour éviter qu’on entre. Une vague d’angoisse m’envahit. Je resserrai la couverture autour de moi, tentant d’apaiser ce besoin de me protéger.

    Sur la table, le carnet donné par Léna m’attendait. Je le laissai là, ne sachant quoi en faire. À la place, je saisis le livre qu’elle m’avait prêté. J’en sortis la feuille morte glissée plus tôt dans le parc ; ses nervures semblaient palpiter sous mes doigts. J’ouvris le livre à l’endroit marqué, lus quelques mots sans qu’ils ne résonnent, puis le refermai. Cela ne servait à rien.

    Je restai là, dans l’obscurité, les yeux grands ouverts. Tout cela me semblait un luxe, alors que le travail m’épuisait déjà, et que Constance pensait que je n’en faisais pas assez à la maison, avec Anouk qui comptait sur moi.

    Mais une autre pensée s’imposa : et si Anouk portait déjà mes ombres ? Le diagnostic parlait de neurodéveloppement, non de trauma. Mais la peur n’a pas ce langage-là : elle ne connaît qu’un mot, la faute. Mon souffle se bloqua. Une sensation familière, oppressante. Dans le silence, un bruissement monta : peut-être juste le vent dans la cheminée, mais insistant, presque comme un appel.

    Je m’allongeai sur le dos, raide, fixant le plafond invisible. Mon esprit se remplit d’images : les barreaux du portail, le regard évitant de l’enfant sur la photo, la clé qui attendait sur la porte. Une inquiétude sourde montait en moi. Je savais que quelque chose « s’ouvrait, » malgré moi.

    Je finis par fermer les yeux. Mais la chambre ne disparut pas tout à fait…

    8 – Rêve : Le miroir interdit

    Je marchais dans un couloir qui n’en finissait pas. Le sol était froid sous mes pieds nus ; les pierres luisantes reflétaient une lumière qui ne venait de nulle part. À chaque pas, un écho s’étirait, trop long, comme si je n’étais pas seul.

    Je voulus me retourner : le couloir s’était refermé derrière moi. Un mur. Lisse. Je ne pouvais qu’avancer.

    Au loin, une porte se dessinait, massive, en fer forgé. Elle ressemblait au portail du parc. J’accélérai le pas. En approchant, je vis qu’elle était verrouillée : une serrure sombre, béante, comme un œil qui m’observait. Je me penchai. À l’intérieur, je croyais entendre un souffle, presque un battement d’ailes.

    Un froissement derrière moi. Je me retournai : le couloir était devenu forêt, les troncs se rapprochant de moi.

    Un rire éclata au loin. Clair, bref. Une voix d’enfant ? Non, une voix féminine, malicieuse. Quand je levai les yeux, je crus voir, entre deux troncs, une silhouette vive et insaisissable avant qu’elle ne disparaisse dans l’ombre.

    — Lysséa ? murmurai-je.

    Pas de réponse. Seulement le bruissement d’ailes que j’avais déjà entendu, plus proche. Je levai les yeux. Dans les branches, une silhouette se tenait immobile : une chouette, ses yeux ronds fixés sur moi. Elle pencha la tête, comme pour m’inviter à avancer.

    Je m’approchai de la porte. Elle semblait plus grande que tout à l’heure, gigantesque. Je posai la main sur le métal : glacé. J’essayai de l’ouvrir. Rien. Je tirai, poussai, en vain.

    — Ouvre-toi, chuchotai-je.

    La chouette lança un cri sec. Puis le sol se mit à vibrer. Je reculai d’un pas. Quelque chose approchait de l’autre côté. Un souffle lourd, rythmé, comme un tambour lointain. Je reconnus ce rythme : celui de mes propres battements de cœur ? Non… La porte s’entrouvrit d’elle-même, lentement, dans un grincement qui me fit frissonner. Je jetai un regard à la chouette : elle avait disparu. Je franchis le seuil.

    Derrière, il n’y avait pas de forêt, pas de couloir, mais une chambre. Ma chambre d’enfant. La même lumière blafarde, le même parquet clair, dur sous mes pieds. La porte était verrouillée. C’était celle de mon bureau.

    Je m’avançai. Sur le lit, un garçon était assis, genoux serrés contre sa poitrine. Huit ans, peut-être neuf. Son visage était tourné vers le mur.

    — Aedàn ? dis-je sans savoir pourquoi.

    Le garçon leva les yeux. C’étaient les miens. Il ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit.

    Une silhouette se détacha de l’ombre : haute, droite, immobile. C’était Severus. Le menton levé, il avait la tension d’un Atlas de bois sombre, soutenant une voûte invisible au-dessus de nous.

    — Reste ici, dit-il d’une voix calme mais ferme. Ce n’est pas le moment.

    Je voulus protester :

    — Je dois lui parler.

    — Non. Tu sais que ce serait rompre l’équilibre que nous avons mis en place.

    Il avança d’un pas mesuré. Son visage restait impassible, d’une dureté de chêne. Derrière lui, j’aperçus un bref éclat de lumière : une silhouette fine, bonnet orange.

    — Lysséa ! appelai-je.

    Mais Severus se redressa, occupant l’espace, me coupant le passage.

    — Elle n’a rien à faire ici. Si elle entre, nous perdrons le cadre. Et le cadre, c’est ce qui nous protège.

    Sa colonne vertébrale semblait encore plus rigide, prête à se rompre.

    — Je ne veux plus rester immobile, murmurai-je.

    Il plissa les yeux, comme pour jauger la solidité de mes mots.

    — Penses-tu que ton axe tiendra ?

    Je sentis le garçon derrière moi bouger. Je me retournai : il n’était plus sur le lit. La porte était entrouverte. Un courant d’air glacé traversa la pièce.

    — Non ! hurlai-je en me jetant vers la porte.

    Je courus, mais mes jambes étaient lourdes, comme prises dans de la boue. La porte claquait déjà. Quand je l’atteignis, le couloir était revenu. Devant moi, la chouette s’envola, jusqu’à un miroir. Je m’approchai : mon reflet me fixait. Mais ce n’était pas moi : c’était Severus. Sa main effleura la vitre, la mienne aussi. Nous bougions exactement au même rythme.

    — Ton équilibre vacille encore, dit-il posément. Tu devras attendre.

    Le miroir éclata.


    Je me réveillai en sursaut, le cœur battant. Dans le noir de ma chambre-bureau, j’entendais encore, dans la nuit, les ailes d’une chouette qui cherchait la sortie.

    Chapitre 2 – Premiers fragments

  • Préface

    Je ne suis pas le héros de cette histoire.
    Je suis la voix qui veille.
    La main qui consigne.
    Parfois tremblante.

    Ce livre n’est pas né d’une invention.
    Il est né d’une traversée.
    Comme un rêve.
    Comme un souvenir qui se réveille.

    Celui qui m’a dicté ces pages a traversé bien des tempêtes.
    Peur. Honte. Anxiété. Colère.
    Émotions universelles, longtemps restées sans langage.

    Puis des formes se sont levées.
    Guidées par Jung. Par Goethe.
    Par Bessel van der Kolk. Par Richard Schwartz.
    Aedàn. Lysséa. Severus…
    Plus que des personnages de roman.
    Des figures vivantes.
    Des parts de lui.

    Ainsi est né le Livre des Ombres.
    Je l’ai écrit comme une histoire.
    Pourtant, il s’ouvre comme une carte intérieure.

    Je ne suis qu’un passeur.
    Traverse ce livre comme on franchit un seuil.
    Ou attends : il viendra à toi.

    Calion

    Chapitre 1 — La porte s’entrouvre